Faire vivre les hommes

À contretemps, n° 43, juillet 2012
mardi 17 juin 2014
par  F.G.
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■ Victor SERGE
LES ANNÉES SANS PARDON
Marseille, Agone, « Manufacture de proses »
2011, 340 p.

C’est au creux du désespoir le plus accablant et alors que la mort le talonnait que Victor Serge, cloîtré dans une chambre de l’hôpital Marie de Leningrad, prit la résolution, en 1928, de devenir écrivain. Vingt ans durant, il se consacra à cette tâche nous donnant une puissante œuvre romanesque divisée en deux cycles. Le premier – dit « de la révolution » – rassemble Les Hommes perdus (manuscrit saisi par la Tcheka lors de son expulsion d’URSS), Les Hommes dans la prison, Naissance de notre force, Ville conquise et La Tourmente (également saisi par la Tcheka). Le second – dit « de la résistance » – regroupe S’il est minuit dans le siècle, Les Derniers Temps, L’Affaire Toulaév et Les Années sans pardon. Neuf romans en tout, dont sept nous sont connus, écrits sur une durée de vingt ans et dans des conditions de survie très difficile, qui révèlent un auteur considérable, l’un des plus importants de son temps.

Dans ses Carnets de 1944, Serge notait : « Écrire devient une recherche de polypersonnalité, une façon de vivre divers destins, de pénétrer autrui, de communiquer avec lui. L’écrivain prend conscience du monde qu’il fait vivre, il en est la conscience et il échappe ainsi aux limites ordinaires du moi, ce qui est à la fois enivrant et enrichissant de lucidité. » Achevé en 1946 au Mexique, Les Années sans pardon est son dernier roman. Il y raconte l’effondrement halluciné d’un monde où, sur fond de conflit mondial, et de Paris à Mexico, en passant par Leningrad assiégé et Berlin capitale d’un IIIe Reich sur le point d’être défait, quelques anciens héros d’une ancienne révolution qui a tout dévoré d’elle-même – dont les deux agents secrets soviétiques D. et Daria – vivent les derniers temps de leur propre chaos intérieur et cherchent une évasion possible. À travers ces deux personnages et beaucoup d’autres, Serge s’interroge, une fois encore, sur ce moment de « rupture intérieure » où le doute conduit progressivement l’agent qui s’y abandonne au détachement de la « discipline cadavérique » imposé par les « services » et, invariablement, à sa propre perte. Inspiré, parmi d’autres histoires (Ignace Reiss, Alexander Barmine, etc.), de celle de Walter Krivitski, cet agent des renseignements soviétiques chargé des basses œuvres pendant la guerre d’Espagne qui rompit avec l’URSS en 1937, Les Années sans pardon restitue jusqu’au moindre détail ce temps où l’angoisse et la paranoïa délimitent, pour toujours, l’existence de ces hommes traqués. Ce climat où la mort rôde en permanence, Serge l’a bien connu, non comme agent mais comme dissident. Elle fut même son lot quotidien en ces années d’avant-guerre où l’assassinat de Rudolf Klement, la mort mystérieuse de Léon Sedov ou la disparition d’Andreu Nin agissaient comme autant de signaux à l’égard d’une génération perdue mais assez vaillante pour ne pas désespérer de l’idée de révolution.

Pour Serge, l’écriture romanesque fut une autre manière de « servir l’humanité » en se confrontant aux ressacs de l’histoire, mais aussi à ses cris et à ses plaintes. « L’essentiel, écrivit-il à Jean Guéhenno, était pour moi de montrer, de faire vivre des hommes, les hommes, presque une foule en marche dont chacun de nous n’est qu’un moment et qu’un atome ». C’est bien de cela dont il s’agit dans ce roman parfaitement maîtrisé où, un an tout juste avant sa mort mexicaine dans des conditions jamais éclaircies, Victor Serge, magnifique écrivain, descendit une dernière fois dans ses propres profondeurs narratives, pour nous parler d’un monde sombrant dans l’abîme, mais résistant encore et toujours à sa perte.

Victor KEINER