Le martyre obligatoire

À contretemps, n° 42, février 2012
samedi 23 novembre 2013
par  F.G.
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J’ai sous les yeux un article du Dr Pierrot [1], dans Plus Loin (numéro 156), et cet article ne m’a pas fait plaisir. Me sera-t-il permis de dire pourquoi ?

Dans cet article, le camarade Pierrot exalte le martyre révolutionnaire et déclare que le pacifisme est un prétexte d’un égoïsme féroce. Il cite comme exemple celui des défaitistes qui abandonnent la guerre d’Espagne et se réfugient en France, au lieu de mourir pour la République :

« Dans le Boletín du premier janvier (édition française), on pouvait lire que le secrétariat des relations extérieures de la CNT et de la FAI s’est adressé aux organisations sympathisantes du monde entier et à l’opinion libertaire en général pour les mettre en garde contre une propagande défaitiste effectuée par certains gouvernements. Et il ajoutait – à propos d’un certain comité qui recueillait des fonds pour les victimes de la contre-révolution espagnole – qu’il considère indignes de toute aide ceux qui, sans motif, abandonnent leur poste de lutte en Espagne pour fuir à l’étranger… Dans le manifeste des anarchistes argentins, que nous avons reproduit dans le numéro 154, on lit que les désertions et les défections qui se produisent, sont dissimulées sous des prétextes de principes et de simples exagérations. »

Tout ceci, au sujet du SIA (Secours international antifasciste), dont Pierrot est un des dirigeants et qui, lui, « entend exclusivement venir en aide aux camarades espagnols », à l’exclusion, bien entendu, des déserteurs et autres défaitistes.

Je me souviens des jours de 1933, lorsque les camarades allemands, franchissant la frontière au péril de leur vie, venaient en France, les poches vides, un vieux veston sur le dos, chercher asile contre la honte d’un embrigadement forcé dans les cadres de l’hitlérisme. Beaucoup d’entre eux avaient emporté, ce qui décuplait les risques, une collection de cartes du Secours rouge couvertes de timbres dûment estampillés, et leur premier et dernier espoir était l’organisation qu’ils avaient créée et soutenue, dix années durant, sans lui rien demander en échange. Derrière les bureaux confortables, ils trouvèrent les « responsables », gros et gras, au grand complet, flanqués de dactylos sémillantes, et respirant un optimisme à 18 000 francs par mois. Et ce fut l’interrogatoire : « Avez-vous à purger en Allemagne une condamnation au moins égale à six mois de Zuchthaus (travaux forcés) ? – Non, camarade, mais tous les SA du quartier me connaissent et ils auront ma peau, si je ne capitule pas. Je n’ai plus aucune chance de trouver du travail là-bas et je suis venu vous voir… – Vous êtes un déserteur, vous abandonnez votre poste au moment où le parti passe par l’épreuve de l’illégalité. Vous êtes un soldat du parti, ne l’oubliez pas. J’en suis un aussi. Le parti m’a fixé ma tâche ici, et malgré mon désir de poursuivre la lutte pour une Allemagne soviétique, je me suis sacrifié. Faites-en autant. Retournez d’où vous venez. Vous n’avez aucun secours à attendre d’une organisation dont vous brisez la discipline. » À Stettin, une douzaine de déserteurs du même genre se cachent dans un bateau soviétique. En pleine mer, ils sortent tout joyeux : « Nous sommes communistes, ils ne nous auront plus, nous allons travailler dans la Patrie des travailleurs. » Le capitaine fait virer de bord et remet les réfugiés à l’autorité allemande. Entre 1933 et 1935, la Terre sans chômeurs, le Sixième du Monde, a reçu exactement 800 réfugiés allemands, tous hauts fonctionnaires du Parti ou des Agences du commerce extérieur. Münzenberg, dans son Gegen Angriff [2], proclama ouvertement son complet mépris des ouvriers et des militants de la base assez lâches pour venir mendier, jusqu’à son propre bureau, du travail ou un asile, alors qu’il y avait, en Allemagne, la tâche sacrée de renverser au plus tôt le régime. À ce moment, nous avons écrit, en ce qui nous concerne, notre dégoût de ces méthodes. Nous avons demandé comment il se faisait qu’un Bela Kun se sauvant en avion à l’heure suprême de sa dictature, qu’un Dimitroff jouant au procureur et bafouant en toute sécurité jusqu’à Goering grâce à des positions de repli assurés d’avance, soient considérés comme des héros, tandis que le pauvre bougre, qui n’a joué que sa peau, est obligé de payer l’enjeu jusqu’à la dernière goutte de ses veines. Nous pensions que cette distinction entre les troupes, astreintes au dernier sacrifice, qu’elles le veuillent ou non, et les chefs, qui ont toujours le droit de se carapater ou de tenir à l’écart des coups leurs précieuses personnes en procédant, au besoin, à des capitulations et à des compromis, conduisait un mouvement à sa ruine morale et à sa décomposition définitive. Et nous pensions avec reconnaissance aux Liebknecht et aux Luxemburg, qui n’ont pas abandonné l’insurrection spartakiste, aux décembristes et aux nihilistes morts sur l’échafaud, aux leaders du mouvement ouvrier pendus à Chicago, à tous les conducteurs d’hommes qui ont eu assez de foi dans la révolution pour croire qu’elle pourrait leur survivre, au lieu de la tuer pour lui conserver ses chefs, selon la méthode bolcheviste.

Les anarchistes internationaux ont donné plus que leur part de sang dans la guerre civile espagnole, et nul ne pourra leur reprocher de n’avoir pas poussé assez loin l’esprit de sacrifice. En tout cas, si quelqu’un est mal venu à leur adresser ce reproche, c’est bien la délégation de la CNT-FAI à l’étranger, la colonie espagnole de Buenos Aires et la direction de la SIA à Paris. S’il y a quelque égoïsme dans le « pacifisme » de certains combattants de la première heure, que dire du « jusqu’au-boutisme » des embusqués de la première et de la dernière heure, qui sont aussi nombreux en Espagne républicaine que les gouttes d’eau dans la mer ? On me dira que je place la question sur le terrain national. Mais ce n’est pas ma faute si toutes les organisations du « Frente Popular » affirment que la guerre espagnole est devenue une guerre nationale, voire même une guerre raciale contre les teutons, les bouffeurs de macaroni et les maures, en tout cas une guerre pour la défense de la Patrie et de la République, et non plus une guerre civile de signification révolutionnaire. Non seulement la grande Patrie espagnole et la République, mais également la petite patrie de la CNT-FAI et de ses milices ont depuis longtemps fait comprendre qu’ils ne reconnaissaient aux camarades et aux volontaires étrangers d’autre droit que celui d’obéir militairement aux consignes données, et de se faire casser la gueule. Dans ces conditions, il est un droit imprescriptible qui appartient aux camarades : celui de se défendre contre l’autorité militaire et policière, contre l’exploitation économique et la persécution politique qui leur sont imposées, et cela par leurs propres moyens, puisque la SIA non plus que la CNT-FAI ne font rien pour eux.

Le gouvernement est parti de Madrid, pour se réfugier à Valence, escomptant l’encerclement et la prise de Madrid. Il est parti de Valence et s’est réfugié à Barcelone, escomptant que l’offensive factieuse isolerait bientôt la Catalogne du reste de l’Espagne. Il est prêt à partir de Barcelone pour l’étranger, imitant en cela le gouvernement basque. Déjà, les familles de plusieurs ministres sont à l’abri en territoire français. Les communards de 1871 avaient plus de cran, il faut le reconnaître. Il y a, autour du gouvernement, une armée, une police, une Garde d’assaut, une Garde nationale républicaine, un Corps de carabiniers, un Corps de mozos de escuadra, des Brigades de volontaires recrutées par la JSU [Jeunesse socialiste unifiée] stalino-bourgeoise, une Tcheka, etc., dont le métier est de défendre le régime existant et de mourir au besoin pour la République. Jusqu’à ce jour, ce sont les bataillons anarchistes qui ont formé les premières vagues d’assaut et qui ont été sacrifiés pour couvrir les retraites. Bien heureux encore si on ne leur tirait pas dans le dos. Les enfants chéris de la Patrie, les bourgeois et les bureaucrates de toute couleur et de toute espèce se sont contentés jusqu’ici d’injurier, d’emprisonner et de calomnier les meilleurs combattants antifascistes. Est-ce qu’ils continueront à laisser toute une génération de Jeunesse libertaire se faire exterminer sur le champ de bataille, pendant qu’ils agioteront, saboteront et s’engraisseront tranquillement à l’arrière ? Faudra-t-il que leur patrie soit défendue jusqu’à la mort du dernier anarchiste, pendant que des millions d’hommes dans la force de l’âge continuent à se tenir patriotiquement à l’abri des coups ?

Le bloc antifasciste reposait sur un pacte tacite : possibilité pour chacun de propager ses idées et les expérimenter dans les cadres de quelques institutions de coordination communes à tous ; garantie de la liberté individuelle et de la vie des antifascistes de toute tendance ; aide mutuelle désintéressée face à l’ennemi commun. Ce pacte n’a pas été rompu par les anarchistes espagnols ou étrangers. Mais il a été foulé aux pieds avec une sorte d’acharnement par les agents de Staline et des capitalismes « démocratiques », qui n’ont rien laissé des libertés et des garanties les plus élémentaires – assassinant les camarades, mettant à sac les collectifs, bâillonnant les presses, vassalisant le pays, paralysant l’économie, favorisant la rentrée des factieux et des cléricaux, accumulant les trahisons militaires et les manquements à la parole donnée, vidant les prisons des factieux qui s’y trouvaient pour enfermer les révolutionnaires. Pierrot ne s’y trompe pas, et il est obligé d’écrire : « Ceux qui se battent en Espagne se battent moins pour eux que pour leurs enfants et les générations à venir. » Ceci nous force à nous souvenir de 1914-1918, car c’est avec cette parole-là que l’on a fait s’entre-exterminer les peuples qui ne savaient pas pourquoi ils se battaient. On leur disait : « C’est pour que vos enfants n’aient pas à souffrir ce que vous avez souffert. » Aujourd’hui, les enfants nés en 1914-1918 périssent sur les champs de bataille, sans davantage savoir pourquoi, et on leur parle des générations futures. Ainsi, l’esprit religieux de sacrifice, l’idée du martyre obligatoire est entretenu d’une guerre à l’autre par des « gardiens de la flamme », qui redécouvrent périodiquement les mêmes formules : « La meilleure joie est celle associée au risque » (Dr Pierrot) ; « Ceux qui partiront demain, et dont je suis » (Léon Jouhaux). Les augures patriotiques de la SIA en sont à leur deuxième guerre mondiale, et c’est toujours demain qu’ils doivent partir.

Revenons-en aux déserteurs. Les camarades Armanetti, Cocciarelli et Crespi – trois authentiques militants du front, montés en ligne avec la centurie italienne, plusieurs fois blessés, etc. –, sont en danger de mort pour avoir voulu quitter l’Espagne républicaine, ses geôles, sa Tcheka et les brigades-bagnes substituées par Staline aux milices-tribus. Les soldats, policiers, juges, politiciens, journalistes, etc. qui composent l’étau serré sur ces trois « déserteurs », sont autant de citoyens valides de la Libre Espagne n’ayant jamais vu le feu. Nos camarades ont sans doute eu le tort de se considérer citoyens du monde et de penser à émigrer, en leur qualité de sans-patrie, vers d’autres terrains de lutte, vers d’autres risques et d’autres destins. « Déserteurs », leur crie-t-on. Attention, MM. les Gardiens de la Flamme ! Peut-être avant que cette page soit sèche, verrons-nous se produire l’exode en masse des « dirigeants », des « responsables », des « grands militants », etc.

Les sans-visas, les sans-papiers, les sans-grades se débrouilleront comme ils pourront. Pour sauver les femmes et les enfants, pour permettre à leurs queues lamentables de franchir les Pyrénées, les plus courageux se feront tuer. Mais ceux qui échapperont à la tuerie – nous espérons bien qu’il y en aura le plus possible – seront-ils aussi des « déserteurs » ? Nous voulons croire que la SIA (au lieu de reprendre contre eux les insultes de quelques imbéciles qui, depuis juillet 1936, font la guerre à Paris ou à Buenos Aires et se croient des héros parce qu’ils sont de la « race » des héros) s’efforcera, par une vaste campagne de solidarité, d’épargner à ces réfugiés quelques-unes des misères et des humiliations que leur réserve l’hospitalité de la France « démocratique ».

Ce qu’il faut, c’est le sauvetage organisé de tout ce qu’il est possible de sauver de la révolution espagnole, et cela pendant qu’il en est encore temps. Il faut en sauver les biens charnels et, surtout, cette admirable jeunesse si fière, si énergique, si florissante d’enthousiasme, qui est capable de devenir l’élite humaine de n’importe quel pays où elle s’enracinera. Il faut sauver les biens spirituels de la révolution, son honneur et son prestige, et la clarté de ses leçons pour l’avenir ; ce qui veut dire essentiellement que la suprême défense et le suprême assaut de l’Espagne antifasciste doivent s’accomplir sous le drapeau de l’action directe et de l’organisation de l’indiscipline face au gouvernement de la bourgeoisie. Enfin, il faut sauver les biens matériels de la révolution dans la mesure du possible, les archives d’abord, la documentation que nous aurons à étudier pour tirer les leçons de cette formidable expérience ; puis les richesses les plus aisément transportables qui permettront à la solidarité révolutionnaire de s’exercer, tous pour un et un pour tous, sans tomber dans la charge des gouvernements et des organisations réformistes. Si l’adoption de méthodes de lutte plus efficaces ne suffit pas à sauver la Catalogne, il faut, au moins, réduire au minimum ce qui tombera aux mains de Franco, comme population, comme forces morales, comme renseignements et comme utilités de toute espèce.

Le moment est venu de faire une intense campagne pour l’ouverture absolue de la frontière devant les populations et les militants antifascistes, avec la possibilité pour eux de ne rien laisser derrière eux qui puisse être utilisé par Franco pour s’emparer du reste de la terre ibérique.

Hospitalité, fraternité et secours aux réfugiés politiques et sociaux de la révolution espagnole !

Honte éternelle aux saboteurs, aux capitulards et aux traîtres qui ont livré à l’ennemi, une à une, les plus belles provinces de l’Espagne et qui ont tué un des grands motifs de vivre et d’espérer de notre siècle !

André PRUDHOMMEAUX
Terre libre, 22 avril 1938.


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[1Marc Pierrot (1871-1950), médecin et collaborateur des Temps nouveaux, fut un proche de Jean Grave, avec qui il signa, en 1916, le « Manifeste des Seize ». De 1925 à 1930, il anima la revue Plus Loin.– NdlR.

[2Dirigé depuis Paris par Willi Münzenberg, Gegen Angriff (Contre-attaque) était l’organe du KPD.– NdlR.