Allers et retours d’un anarchiste d’entre deux terres

À contretemps, n° 10, décembre 2002
samedi 6 août 2005
par  .
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On a beau s’en étonner, mais c’est ainsi : les anarchistes, tout internationalistes qu’ils se proclament, ont aussi le sens du territoire et de la mère patrie chevillé à l’âme. Ils sont d’une terre, et ils y tiennent. S’ils voyagent, et beaucoup, c’est souvent au gré de l’histoire et sous la contrainte des pouvoirs et, sitôt déplacés, leurs rêves collent à leurs semelles, comme une vieille nostalgie. En ce sens, les anarchistes sont des exilés comme les autres : ils se mélangent peu. Ceux d’Espagne plus que les autres, peut-être. L’anarchie, d’accord, mais l’Espagne d’abord. D’où cette étrange famille qu’ils formèrent pendant quarante grosses années aux quatre coins du monde et ces ataviques coutumes qu’ils maintinrent contre vents et marées.

Le personnage qui nous intéresse ici fut, de ce point de vue, une authentique exception. Natif de Reyero, province de León, Sinesio Baudilio García Fernández – alias Diego Abad de Santillán, « un pseudonyme aussi bizarre que le type qui le portait », disait García Oliver – eut, lui, un net penchant pour les allers et retours, et ce très tôt. On en jugera.

C’est à huit ans que le jeune Sinesio découvre le vaste monde et s’ancre en cette tierra de todos dont parlait Blasco Ibañez, et plus précisément à Santa Fe, ville chaude et blanche ouvrant sur le fleuve Paraná et sur l’immense pampa argentine. Émigré précoce pour cause de misère, le gamin y fréquente un peu l’école, y apprend à lire et à écrire – argentinismes compris – et travaille pour aider sa famille à subvenir à ses besoins. Par une curieuse prédisposition de caractère, sa tête est ailleurs, cependant, dans un monde intérieur qui l’appelle à toujours déplacer sa ligne d’horizon, à bouger au gré de ses désirs. À quinze ans, il refait, seul, la route en sens inverse. L’Espagne, il y restera six ans, le temps de passer son bac à grande vitesse, de poursuivre des études supérieures de philologie classique et de philosophie et de découvrir la question sociale, la prison et l’anarchisme, tout ensemble. À vingt et un ans, pour échapper au service militaire cette fois, il traverse de nouveau le charco (la mare aux harengs, pasar el charco, disent les émigrants du Nouveau Monde) et retrouve l’Argentine, mais avec un autre regard puisque c’est celle du tango social, de la FORA, du « finalisme » révolutionnaire et des « expropriateurs » qu’il découvre. Quatre ans durant, il va vivre au quotidien – en intellectuel plus qu’en activiste, puisqu’il dirige le quotidien anarchiste La Protesta – les espoirs d’un prolétariat conquérant et faire de cette tierra de todos la sienne propre, ce territoire où tous les rêves de communisme anarchiste prennent corps dans la fraternité des apatrides. Ce monde passionnant où le désir d’émancipation sociale se décline, dans les assemblées ouvrières, en yiddish ou en dialecte génois, où la solidarité se pratique sans compter, où les querelles idéologiques se règlent parfois à coups de pistolet, où les grèves se mènent jusqu’à leurs dernières extrémités, ce monde insolite et chaleureux fascine le jeune Diego Abad de Santillán – car telle est désormais son identité de militant – au point qu’il s’en fera le propagandiste et le théoricien, comme si le « forisme », cet « insurrectionnalisme » de classe, avait, un temps, touché son âme d’éternel voyageur. Un temps, car si la FORA est bien de toutes les luttes, elle subit aussi de grandes défaites et de sanglantes répressions : Semaine tragique (janvier 1919), grève de la Forestal (mars 1921), grève de la Patagonie (décembre 1921). Le nouveau départ de Santillán pour le Vieux Continent, en 1922, se situe au creux d’une vague, à ce moment précis où le rêve vire au cauchemar. L’appel du lointain, alors, ouvre l’espace et libère l’esprit.

On ne sait pas exactement pourquoi Santillán a choisi l’Allemagne. Ses explications sont confuses. On sait simplement qu’il souhaitait reprendre des études – de médecine, cette fois – et qu’en ce domaine l’Allemagne, disait-on, avait bonne réputation. On sait encore que, jeune, il manifesta un penchant certain pour la psychologie et que la belle figure du docteur Juan Creaghe, fondateur de La Protesta humana, le subjuguait. On sait, enfin, que son ami Kurt G. Wilckens le lui conseilla. Du moins, c’est ce que raconte Santillán dans ses mémoires, mais il dit davantage. Écoutons-le : « L’Allemagne était alors le centre stratégique de l’Europe, le lieu de tous les possibles (...), le foyer de convergence des révolutionnaires d’Orient et d’Occident. » [1] Chez lui, les départs sont toujours des renaissances.

Lorsque l’impénitent voyageur débarque à Hambourg, il a vingt-cinq ans, quatre traversées de l’Atlantique à son actif, l’expérience de la lutte sociale et des prisons, une conception de l’anarchisme, disons, intransigeante et le désir d’en savoir toujours plus. Par ailleurs, il est déjà polyglotte – ce qui était inhabituel chez les Espagnols de sa génération. Pour Santillán, l’expérience allemande sera déterminante. D’abord, elle lui permettra de rencontrer la compagne de sa vie, Elisa Kater. Ensuite, elle fera de lui un des rares anarchistes espagnols à avoir non seulement fréquenté, mais connu de près la fine fleur de l’anarchie internationale des années 1920 : Rocker, Schapiro, Fedelli, Voline, Nettlau, Souchy, Emma Goldman et j’en passe. Là, au contact de ces vagabonds de l’Idée, il fait certes figure de débutant, ce qu’il est encore, mais il s’impose par ses capacités intellectuelles et ses dons d’organisateur. Son incroyable force de travail en laisse quelques-uns pantois, et il y a de quoi : fréquentation assidue des cours de la faculté de médecine, collaboration régulière à La Protesta, traduction en espagnol de Dieu et l’État et d’Étatisme et anarchie, de Bakounine, du Johann Most, de Rocker, de L’Humanisphère, de Dejacque, et du Malatesta, de Fabbri. Sans compter l’intense labeur qu’il consacre à l’AIT, les déplacements fréquents qui le mènent en Hollande, Belgique et France, la rédaction d’un ouvrage sur Ricardo Flores Magón et d’un autre d’affirmation « foriste » – El anarquismo en el movimiento obrero, co-écrit avec Emilio López Arango. Le tout en quatre ans. Pour l’anecdote, notons qu’il trouva encore le temps de faire un enfant à Elisa, mais que, toute force ayant ses limites, il n’acheva pas ses études de médecine parce que, une fois de plus, sa vie prit un autre cours.

Les nouvelles d’Argentine sont mauvaises. Le mouvement se déchire en rivalités fratricides et les amis de Santillán – ceux de La Protesta, et principalement López Arango – réclament son retour pour tenter de pacifier les rancœurs. « J’ai résisté des mois et des mois, écrit-il, aux appels pressants avant de me décider, en 1926, à embarquer pour la troisième fois pour l’Argentine. Je suis parti seul avec le vague espoir que ma difficile mission ne durerait pas plus d’un an. » [2] Au-delà du réflexe militant, ce nouveau départ, non désiré cette fois, indique le degré de fidélité qui lie Santillán à l’autre terre, cette Argentine des déshérités où s’est forgé son anarchisme et affirmée son identité. Son espoir, même « vague », d’un rapide retour sera déçu, puisqu’il y séjournera jusqu’au coup d’État d’Uriburu, en 1930, et qu’au demeurant, en ces années sombres – les plus sombres de sa vie peut-être – il perdra bien des illusions.

Au-delà des claires raisons invoquées par Santillán pour justifier son retour de 1926 sur la rive argentine du río de la Plata, il faut peut-être, à ce point du récit et avant de poursuivre, s’arrêter un peu sur la notion du spatio-temporel chez cet anarchiste d’entre deux terres. À suivre le parcours de Santillán en ses trente premières années d’existence, on ne peut qu’être frappé par cette sorte de mouvement perpétuel – de bougeotte, diront ses adversaires – qui le caractérise. Jamais il ne s’installe longtemps, toujours il repart, comme si l’anarchie était bien, pour lui, ce « battement d’ailes » qu’évoque Armand Gatti, un permanent déplacement du désir vers des terres vierges d’attaches, un lien à refaire en permanence. Cette façon d’être là, et d’y être pleinement en s’impliquant dans la cause commune, en prenant toutes les responsabilités qui s’imposent, soudainement doublée, comme une parenthèse qu’on doit refermer, du besoin d’être autre part, a quelque chose d’étrangement fascinant chez ce personnage qui, finalement, penche toujours vers l’ailleurs et n’est jamais tout à fait à sa place nulle part.

À sa place, il ne l’est pas davantage dans le domaine des idées fixes ou de la ligne droite, dont il s’écarte souvent, pour y revenir un peu, avant de s’en distancer de nouveau. D’où cette impression d’hésitation ou d’inconstance qui se dégage de la lecture de ses ouvrages à prétention théorique, d’où encore les contradictions qui les habitent [3]. C’est que Santillán pratique ce que Luce Fabbri a subtilement nommé « la pensée du dehors » [4], cette prédisposition intellectuelle à toujours exprimer l’instant au risque de contrarier l’hier, une pensée qui ne fixe rien – et surtout pas le dogme –, mouvante comme la vie, mal assurée aussi parfois. Il est de bon ton de réduire Santillán à ses contradictions, et le jeu – avouons-le – est facile, mais ce serait faire fausse route de croire que l’homme n’a eu d’idées que le temps d’en changer. L’anarchisme, pour lui, relève précisément de cette quête, de ce droit à l’erreur, dont il ne se prive pas, de l’éternelle confrontation des principes aux réalités, d’un processus fait « de lentes sédimentations, d’apports extérieurs, d’assimilations, de rejets et de soudaines illuminations », pour citer encore Luce Fabbri. Au risque de l’incompréhension, il s’en tient à cette méthode du doute permanent, y compris sur lui-même, mais plus qu’une méthode, c’est, chez lui, une façon d’être, une forme d’esprit qui ignore la certitude. Militer, c’est s’inclure dans le réel ; partir, c’est éprouver le besoin de distance ; penser, c’est concevoir les contraires et les admettre pour ce qu’ils sont. Santillán oscille tout le temps entre la péremptoire vérité du militant et le doute existentiel du voyageur qui cherche sa boussole.

De ce point de vue, et pour revenir à cette Argentine de la fin des années 1920, le rapport de Santillán à la violence demeure, nous semble-t-il, assez révélateur de ce double mouvement de proximité et de distance. Dans son mausolée personnel figurent, comme intouchables icônes de la sainteté révolutionnaire, deux anarchistes non violents et définitivement pacifistes – Simón Radowitsky et Kurt G. Wilckens –, dont la particularité fut pourtant, pour l’un comme pour l’autre, d’être passés à l’acte violent en des circonstances où la dignité humaine supposait d’appuyer sur la gâchette pour terrasser le bourreau. De la même façon, Santillán – sans la mythifier, il est vrai, et même en y mettant quelques bémols – revendique la noble figure de Durruti en justicier masqué et en braqueur de banques pour la Cause. La violence, qu’il n’aime pas, qu’il trouve même anti-anarchiste, il la justifie quand le combat l’exige et il l’admet au nom de la contingence historique, sauf dans le cas de Severino Di Giovanni, ce qui fait question car, après tout, peu de chose sépare l’illégalisme, la reprise individuelle ou la vengeance sociale pratiqués par un Di Giovanni d’actes similaires pratiqués par d’autres. Alors ? Alors, l’explication est ailleurs, car le dégoût qu’éprouva Santillán pour Di Giovanni fut réel, surtout après la série d’attentats perpétrés par l’émigré italien, le 24 mai 1927, contre le consulat italien et des banques américaines de Buenos Aires pour protester contre le sort des condamnés de Boston, Sacco et Vanzetti. L’explication, c’est peut-être qu’à travers le chaotique parcours de Di Giovanni, Santillán comprend que la violence individuelle, pour vertueuse qu’elle se prétende, pour nécessaire qu’elle puisse être quand toute autre voie est impossible, génère toujours, quand elle cesse d’être ponctuelle, un discours légitimant, un culte de la force et une volonté de puissance résolument contraires à l’anarchisme tel qu’il l’entend. Alors, le combat obsessionnel qu’il mène de toutes ses forces, au côté de López Arango, dans les colonnes de La Protesta contre l’« anarcho-banditisme » devient l’axe prioritaire de toute tentative de régénération d’un anarchisme positif. Di Giovanni, dont les actes eurent, il est vrai, beaucoup d’effets négatifs sur la vie du mouvement libertaire argentin, ne méritait sans doute pas tant de haine de la part de Santillán, comme López Arango, son ami de toujours, ne méritait pas d’être abattu de trois balles à la porte de son domicile par une main criminelle, et peut-être anarchiste, mais, dans un mouvement dévasté par ses propres luttes internes et règlements de compte, tout est possible, même le pire.

On comprendra que cette période argentine fut sinistre pour Santillán. Malgré certaines avancées, comme la constitution en 1929 de l’Association continentale américaine des travailleurs (ACAT), réseau latino-américain de l’AIT, elle fut tout occupée à gérer une sorte de défaite annoncée. Le coup d’État précipite les événements, le 6 septembre 1930. Par une curieuse atonie, la FORA jette son insurrectionnelle légende aux poubelles de l’histoire et refuse le combat. Son conseil fédéral décrète que l’Union civique d’Irigoyen ne vaut pas mieux que la soldatesque d’Uriburu, ce qui révèle une évidente conscience de classe, mais signale une assez courte vue politique. Santillán, lui, y voit plus clair. Le golpe réactionnaire d’Uriburu, analyse-t-il, est une contre-révolution préventive visant d’abord le mouvement ouvrier organisé, et par conséquent la FORA qui, malgré la spirale autodestructrice qui l’agite, compte 100 000 affiliés et demeure la seule force révolutionnaire argentine. Son pronostic se révèlera exact : sans combattre, la FORA sera défaite, La Protesta interdite, des milliers de militants emprisonnés, torturés, déportés à Ushuaia, certains fusillés, parmi lesquels Di Giovanni, l’ennemi personnel de Santillán. Lui, il trouve refuge sur l’autre rive du río de la Plata, à Montevideo, observant le désastre avec la conviction qu’il aurait pu être évité, parant au plus pressé – l’aide aux victimes de la répression –, s’interrogeant, enfin, sur ce « forisme » qu’il a tant vanté et qui s’est effondré comme château de cartes devant ses yeux. L’heure, pour Santillán, est à la révision. Si la FORA a failli, c’est sans doute, pense-t-il, qu’elle s’est trompée, mais c’est aussi que le « finalisme » révolutionnaire ne suffit pas à faire la révolution. Ce qui lui manque, ce n’est ni la force ni le courage, mais la méthode pour y parvenir et la volonté de substituer la perspective du renversement du système capitaliste à celle de la seule résistance contre ses abus. Ce temps suspendu de l’exil forcé, Santillán le met à profit pour écrire deux livres – Reconstrucción social, avec Juan Lazarte, et une étude sur la FORA –, manière de synthétiser ses préoccupations du moment, pour terminer la traduction d’Incitation au socialisme, de Landauer, mais également pour faire, en 1931, un bref séjour en Espagne, où la République vient d’être proclamée et où le mouvement ouvrier est en plein essor. Il y assiste, en observateur, aux congrès de la CNT et de l’AIT. De retour à Montevideo, il se sent plus que jamais isolé, coupé de toute base, et cela lui pèse, car Santillán, l’homme de nulle part, a besoin d’un mât auquel arrimer l’espoir. La FORA, à qui il a prédit le désastre pour n’avoir pas voulu se battre, l’ostracise. Un temps, il s’imagine, avec la levée de l’état de siège en Argentine, que le cours des choses peut reprendre, mais l’illusion est de courte durée. La Protesta réapparaît, mais elle est régulièrement sanctionnée. Pour Santillán, le mal est irréparable. La crise de septembre 1930 a définitivement brisé l’élan. La FORA ne s’en remettra pas. Désormais, c’est ailleurs que le porte l’espérance, en cette terre d’Espagne qui l’a vu naître et où tout s’emballe. En janvier 1934, à presque quarante ans, il débarque à Barcelone, les poches vides mais la tête pleine de projets, aussi enthousiaste qu’en ses jeunes années, car Santillán n’aime rien tant que les nouveaux départs.

Sans tarder, il trouve sa place dans le mouvement libertaire espagnol, mais une place à part, un peu à côté. Il adhère à la CNT, bien sûr, via le Syndicat des arts graphiques de Barcelone, et à la FAI , à travers le groupe Nervio – celui des « Argentins », dira-t-on, car il a la particularité d’en compter deux autres, Ildefonso González et Manuel Villar. Rapidement, Santillán est en charge de Tierra y Libertad, l’hebdomadaire de la FAI et il fonde la revue Tiempos Nuevos. S’il devient, comme il le dit lui-même avec une touche d’humour, « un personnage assez connu », sa relative notoriété, il la doit aussi à son passé de propagandiste de la FORA, qui induit une perception brouillée de son image. Pour beaucoup, Santillán – dont le plaidoyer « foriste » co-écrit avec López Arango et édité à Barcelone dix ans plus tôt demeure dans certaines mémoires – reste le péremptoire pourfendeur de l’anarcho-syndicalisme ibérique de 1925. Pour d’autres, l’indéniable supériorité que lui confère son indiscutable connaissance de l’anarchisme international et des débats qui l’agitent agace. Pour tous, ou presque, son entêtement à prétendre que tout projet révolutionnaire doit être pensé et reposer sur une claire définition de la société future passe pour une coquetterie d’intellectuel « bizarre », pour reprendre le qualificatif de García Oliver. Et bizarre, Santillán l’est, bien sûr, comme il est « monacal » – disait Felipe Alaiz –, ou « confus » – ajoutait Alfonso Bueso. Bref, il est atypique et insaisissable. Sur le sentiment d’extranéité, l’homme est clair : « Je n’ai jamais perçu d’incompatibilité entre ma condition d’Espagnol et celle de citoyen du monde. Le fait de considérer les frontières nationales comme des anachronismes relevant d’une anti-histoire se doublait, spontanément, de la conviction qu’à ne pas être capables de construire un monde solidaire, nous finirions par n’en avoir aucun. » [5] Le problème, c’est que le fait de se sentir – ou pas – étranger est intimement lié au regard que les autres portent sur vous. Et, qu’il le veuille ou non, qu’il l’écrive ou pas, il fait peu de doute que Santillán demeure, aux yeux de beaucoup, « l’Argentin », dont parlait Peirats, soit un type d’ailleurs.

Pourtant, on ne peut nier que, durant les deux années qui précèdent la guerre civile, Santillán exerce une sorte de magistère dans le mouvement libertaire espagnol. Il écrit beaucoup, publie autant – des articles en pagaille, El organismo económico de la revolución – et traduit de même – Nettlau, Fabbri et Rocker entre autres. Parallèlement, avec le groupe Nervio, il occupe un poste pivot à l’intérieur de la FAI et de son comité péninsulaire, où il incarne un anarchisme à égale distance du messianisme et de l’activisme, tant opposé au spontanéisme qu’à l’anarcho-bolchévisme. Centriste en quelque sorte, Santillán – que l’expérience a mûri – se méfie des slogans, prône la tolérance, fuit les effets de tribune, ne cède pas facilement à l’excommunication, croit au pouvoir de la conviction. Là encore, il ne cadre pas, toujours un peu en dehors du champ, marginal, jamais tout à fait à l’aise. « Faiblesse de caractère », dira Gaston Leval, ce qui, au-delà de la formule malveillante, n’est peut-être qu’une façon d’indiquer qu’il n’a ni l’étoffe des chefs ni celle des héros.

Quand vient l’heure du grand chambardement, Santillán est aux avant-postes. Certains prétendent qu’il n’a pas tiré un seul coup de feu, ce qui, somme toute, n’est pas si déshonorant que cela, d’autant que d’autres en ont rajouté en ce domaine. Ce qu’on sait, c’est qu’une fois les combats terminés, le mouvement libertaire se rend aisément à ses arguments : plutôt le compromis que la rupture, plutôt l’unité antifasciste que l’aventure anarchiste. Car l’énigme est bien là : pourquoi le principe de réalité l’a-t-il si facilement emporté sur le principe d’utopie ? Quoi qu’on dise, le Comité central des milices antifascistes n’est rien d’autre que le premier renoncement d’une longue série que les autres suivent, logiquement. Une fois l’appareil d’État reconstitué, puisque non détruit, les anarchistes s’y intègrent sans broncher, les sacro-saintes circonstances apaisant leur douloureuse conscience. Très vite, la messe est dite, et une fois pour toutes. Les gesticulations d’un García Oliver, les palinodies d’une Montseny, les coups de gueule contrôlés d’un Durruti ne changent rien au fond : l’alternative posée par Santillán dans une Barcelone victorieuse et hérissée de barricades trace la ligne dont le mouvement libertaire ne s’écartera jamais, même quand, n’ayant plus besoin de lui, la coalition antifasciste stalino-républicaine, qu’il a objectivement consolidée, le privera de maroquins et qu’il en redemandera, ce qui est un comble. Cela dit, ce qui fait question, c’est davantage l’adhésion spontanée des anarchistes espagnols à la thèse de Santillán que son propre point de vue, car celui-ci, lui, s’explique. Pour Santillán, le 19 juillet 1936, se rejoue en Espagne la même tragédie que le 6 septembre 1930 en Argentine : un coup d’État d’une fraction de la bourgeoisie cléricalo-militaro-fascisante contre une République bourgeoise légitimement instituée. Le parallèle s’arrête là, mais, pour lui, il est parlant. Cette revanche de l’histoire, il ne veut la rater sous aucun prétexte. Le 20 juillet, il sait que le peuple a repoussé l’ennemi, du moins à Barcelone, et que les anarchistes de la CNT-FAI ont joué pleinement leur rôle, contrairement à ceux de la FORA. Reste, pense-t-il, à ne pas gâcher l’occasion. Sa conviction est faite : seul, le mouvement libertaire ne peut pas gagner. Cette donnée géo-stratégique d’évidence implique qu’il déroge aux principes. Pour vaincre, car rien d’autre ne compte à ses yeux. Il n’est pas sûr, au fond, qu’il se fasse alors beaucoup d’illusion sur cette guerre qui commence, mais, à aucun prix, il ne veut que les anarchistes puissent apparaître comme les responsables d’une future défaite. Ce point de vue, émotionnel, est le fruit de sa propre expérience. Là, cependant, où la chose devient intéressante, c’est que, paradoxalement, Santillán est finalement plus prompt que d’autres à sentir que son choix des premiers jours – le compromis – ne garantit pas davantage la victoire que l’autre – la rupture – et, s’il l’assume, un doute finit par l’assaillir, celui qui précède la certitude que, quoi qu’on fasse, cette guerre sera perdue.

Décidément, Santillán n’est pas facile à suivre et l’on comprend qu’il ait pu dérouter, mais le mouvement pendulaire de sa pensée symbolise assez bien la complexité du moment. Peu de temps avant la guerre, il a fait une tournée européenne pour mesurer le soutien que le mouvement anarchiste pouvait apporter aux libertaires d’Espagne et son diagnostic fut sans appel : vu sa faiblesse, aucun. Sitôt en charge de l’organisation des milices, il comprend que personne, à l’étranger, ne souhaite armer les anarchistes et que l’aide soviétique se paiera au prix fort. Nommé ministre de l’Économie du gouvernement catalan, il perçoit le leurre que cela suppose. Quand intervient la militarisation des milices, il l’accepte tout en sachant qu’elle brisera l’enthousiasme des combattants. Et ainsi de suite jusqu’à Mai 1937 où, comme García Oliver et Montseny, il fera tout pour que le feu cesse à Barcelone, perdant ainsi la dernière bataille, celle qui liquide la révolution et se paye du prix du déshonneur. Étrange discordance, vraiment, chez cet homme qui saisit intellectuellement les enjeux et perçoit intuitivement les dangers sans en tirer jamais toutes les conclusions qu’il faudrait. Car qui l’obligeait, alors qu’il s’était de lui-même imposé une sorte de pause réflexive, à reprendre du service pour jouer – ce qu’il regrettera éternellement par la suite – un si déplorable rôle en ces jours de mai 1937 ? Cette question, Santillán n’y répond qu’évasivement. Qui ? Le comité péninsulaire de la FAI, dit-il, auquel il appartenait, ou encore une fausse évaluation de l’événement. La raison est peut-être ailleurs, plus simple, dans ce vieux fond d’humanisme qu’il cultivait et qui l’empêchait de contempler le massacre sans tenter d’y mettre fin. L’hypothèse vaut ce qu’elle vaut et n’excuse rien, mais elle repose sur l’idée toute bête que l’anarchisme de Santillán n’était pas guerrier, ce qui, en temps de guerre, peut se révéler problématique.

Après Mai 1937 sonne l’heure du repli, du pas de côté plutôt. Le compromis s’est mué en compromission et la collaboration en alignement. Sombre panorama où seules surnagent – ou à peu près – de l’élan révolutionnaire des premiers temps, les collectivités. Sur la suite des événements, Santillán a peu de doutes désormais : la défaite prévisible prendra des allures de débâcle pour l’anarchisme. Sur le « que faire ? », cette lancinante question que se pose le militant dans l’impasse, il hésite. La réponse qu’il lui apporte sera assez typique du personnage : être à la fois dedans et dehors, membre jusqu’au bout du comité péninsulaire de la FAI et observateur critique d’une dégénérescence. Dans un cas, il s’arrange avec sa conscience en espérant que les rapports circonstanciés qu’il rédige sur la mainmise du stalinisme sur tous les rouages de l’appareil d’Etat seront de quelque effet. Dans l’autre, il la libère en écrivant un livre – La revolución y la guerra en España (1937) – qui fera quelque bruit puisque le comité national de la CNT lui-même tentera de le réduire au silence, et en lançant la revue d’excellente facture Timón.

Cinq ans après son retour en terre d’Espagne, Santillán la quitte pour le long exil, le 26 janvier 1939. Il y laisse ses derniers espoirs. Le monde, il en est sûr, ne sera plus comme avant et, faute d’avoir pu le rendre « solidaire », il deviendra invivable. De l’autre côté de la mer, c’est encore l’Argentine qui l’accueille, une Argentine qui n’en finit pas de changer elle non plus et où le péronisme, ce populisme fascisant, réduira à néant toute aspiration à l’autonomie ouvrière. L’exil libertaire espagnol, lui, a reconstitué ses réseaux, mais Santillán s’en tient à l’écart. Sa dernière contribution au débat – Por qué perdimos la guerra (1940), version remaniée de son livre de 1937 – vaut testament. Sur le sujet, il n’ajoutera ni ne retirera rien. Il a désormais la conviction que le temps des révolutions est clos, que la classe ouvrière est en voie d’extinction et que l’anarchisme n’a d’avenir que s’il modifie sa vision de classe. Devenu sédentaire, il consacre sa vie à l’étude, à l’histoire, au travail. À la fin des fins, le voyageur s’est posé pour de bon. Ou presque. En 1977, l’air du large l’appelle de nouveau et, croit-il, l’Espagne l’attend. Il sera déçu et repartira pour l’Argentine. Son dernier voyage, en 1982, le ramène à Barcelone. Il y meurt l’année suivante dans la plus parfaite discrétion. Car Diego Abad de Santillán était aussi un homme discret.

José FERGO


[1Diego Abad de Santillán, Memorias (1897-1936), Planeta, Barcelone, 1977, p. 72.

[2Diego Abad de Santillán, op. cit., p. 103.

[3Voir, à ce sujet, dans ce numéro, le texte de Frank Mintz : « Abad de Santillán ou l’anarchisme entre doute et méthode ».

[4Lire, en page 21 du numéro 9 d’À contretemps (septembre 2002), la critique du livre de Luce Fabbri, La libertad entre la historia y la utopía, Kea, Barcelone, 1998 [http://plusloin.org/acontretemps/n9/penseelibre.pdf].

[5Diego Abad de Santillán, op. cit., p. 173.