Deux suites pour un deleatur

À contretemps, n° 41, septembre 2011
vendredi 24 mai 2013
par  F.G.
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■ ANONYME
SOUVENIRS DE LA MAISON DES MOTS
Paris, Éditions 13 bis, 2011, 112 p.

■ VANINA
35 ANS DE CORRECTIONS SANS MAUVAIS TRAITEMENTS
Illustrations de Jean-Pierre Monnet
La Bussière, Acratie, 2011, 176 p.

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PAR un curieux effet de concomitance, deux livres parus à peu de distance examinent, chacun de l’intérieur mais dans des registres fort différents, ce qui fait la singularité d’un métier au demeurant largement ignoré des foules, celui de correcteur. Sans nom d’auteur, le premier – Souvenirs de la maison des mots, évident hommage à Dostoïevski – se présente comme une percutante, plaisante et érudite réflexion sur la condition du correcteur d’édition, celui qui officie dans les hautes sphères du prêt-à-penser contemporain, « Galligrasseuil » pour faire court. Le second, signé Vanina, compose le récit d’un voyage au long cours – trente-cinq ans tout de même – dans la pratique tous azimuts de la correction, mais aussi des luttes qui s’y attachèrent, ici et là, pour la défense du métier et l’obtention de statuts. Là encore le ton est personnel, caustique et drôle.


AU-DELÀ de la seule défense du métier, l’anonyme dostoïevskien s’attache à creuser le rapport – ou son absence – entre le correcteur et l’ « auteur ». Sur ce dernier, son opinion est d’autant plus arrêtée que, comme technicien du texte, il a sur d’autres l’insigne avantage de le pratiquer ad nauseam, et ce dès le premier jet. Cet auteur, il le tient généralement pour un petit faiseur ou un grand faussaire. Ce qu’il prouve, exemples à l’appui. D’où l’extrême paradoxe du métier de correcteur, qui consiste à rendre lisible ce qui mériterait, le plus souvent et sans plus, d’être jeté à la poubelle. On comprend que, ce faisant, celui qui, pour survivre, s’y adonne, verse parfois dans le découragement ou le cynisme.

Si ces Souvenirs sont prétexte à d’intéressantes – et souvent pertinentes – digressions littéraires, dont une fougueuse réévaluation de l’œuvre de Tocqueville, la vision du métier de correcteur qui en émane reste curieusement prisonnière de l’esprit du temps, et plus encore de l’individualisme qui le cimente. Ainsi, sous la plume de l’anonyme dostoïevskien, le correcteur n’apparaît jamais comme un salarié corvéable dont la condition dépendrait de ses capacités à résister, avec d’autres, au mauvais sort qui lui est fait, mais plutôt comme la vigie, forcément solitaire, de l’effondrement d’un monde. Un voyant en quelque sorte ou, plus prosaïquement, un guetteur d’incongruités dont la seule supériorité serait de connaître intimement la vérité d’une époque, à savoir que « la presque totalité de ce qui est publié en France et ailleurs » atteste de sa néantisation.

Dans ce maelström de médiocrité et de bassesse, le maître du deleatur – ce « larbin obscur » du monde des lettres – serait, aux dires de son laudateur, « l’homme le plus important » de la chaîne éditoriale, le seul en tout cas à être capable, par sa ténacité et son don de vigilance, « d’éviter à tel auteur [ou à tel éditeur] d’être la risée de tous ». Vu sous cet angle, le métier mériterait évidemment d’être classé d’utilité publique, son périmètre protégé et ses officiants décorés. Reste qu’il demeure toujours « quantité négligeable, y compris chez les éditeurs “prestigieux” » et que son exercice provoque plus volontiers la suspicion que l’admiration, l’inquiétude que la reconnaissance. C’est que, nous dit l’anonyme dostoïevskien, ce métier proprement indéfinissable relève de diverses activités : celles « du détective (recherches et filatures), du conservateur de patrimoine (respect des choses passées), du mouchard, du garçon de café, du journaliste et last but not least du général en chef et du chasseur de baleines ». Objet de développements savants et souvent drôles, chacun de ses aspects constitue un morceau de la toile dans laquelle, seul contre tous, se débattrait le correcteur.

Comme cerise sur le gâteau, les dernières pages de ce libelle se font étrangement revendicatrices. « Il est devenu indispensable, s’exalte ainsi son auteur, de proclamer au plus vite une charte du correcteur, et même de la respecter ». Exigence d’autant plus inattendue que cet appel au « respect » s’adresse d’abord à ses pairs, suspectés d’avoir largement contribué, eux-mêmes, par passivité, servilité et crédulité vis-à-vis des auteurs et des éditeurs, à la dévalorisation de leur noble tâche. Comme s’inscrivant dans la démarche élitiste de l’anonyme dostoïevskien, ce propos révèle surtout l’abîme existant entre cette ode à la mission civilisatrice du correcteur et l’idée beaucoup plus terre à terre que le salariat précaire de la correction se fait de son travail et des conditions souvent déplorables dans lesquelles il l’exerce a minima. Comme tout prolétaire qui se respecte, de la truelle ou de la plume. Car, comme les autres, l’exercice de ce métier relève d’abord de la question sociale.

Tout bien considéré, le correcteur est un être paradoxal, une « contradictio in adjecto » comme dit l’autre. Ainsi, dans ce milieu où abonde le déclassé, on peut être convaincu de la noblesse de son métier tout en cultivant secrètement le rêve d’en sortir pour aller voir ailleurs, du côté de la lumière. Au fond, et ces Souvenirs de la maison des mots en constituent la preuve, le correcteur est aussi un auteur qui s’ignore, parfois même un éditeur qui se cherche. Perspective petite-bourgeoise, disait en d’autres temps les syndicalistes du Livre, mais ce temps est révolu. Et pas toujours pour le meilleur. Il est vrai que cette histoire et cette tradition syndicalistes n’entrent pour rien dans l’univers de l’anonyme dostoïevskien.


C’EST un regard nettement moins esthétisant que Vanina pose sur la correction. Plus vaste, aussi, car Vanina a beaucoup bourlingué dans ses différents cercles, de l’édition à la presse quotidienne, en passant par les périodiques. Ainsi de « Lancelot-Presse » (Bayard-Presse), groupe éditeur du « Crucifix » (La Croix), en passant par « L’Encyclopédie universelle » (Encyclopædia Universalis), « Brémont » (Belfond), « Le Genre humain » (L’Humanité), le « Journal officiel de la France », « Le Globe » (Le Monde), « Le Football français » (France Football) et « L’Univers diplomatique » (Le Monde diplomatique), Vanina peut se prévaloir d’une excellente connaissance du terrain. D’où la richesse de ce témoignage, à la fois chaleureux et drôle, où les correcteurs – « devenus largement des correctrices au cours des trente dernières années » – apparaissent pour ce qu’ils (elles) sont : des êtres très divers mais un peu étranges, surdiplômés ou « parfaits autodidactes », exerçant un métier souvent découvert par hasard, volontiers opposés à l’ordre du monde mais partisans acharnés de la normativité orthographique et du bon accord du participe.

La principale différence entre ces deux livres tient, sans doute, à l’angle de vision adopté par leurs auteurs. Le premier, on l’a vu, ne conçoit ce drôle de métier que sous une approche individuelle ; le second, en revanche, lie son histoire, mais aussi son devenir, à la défense collective de celles et ceux qui l’exercent. Dans un cas, le correcteur ne saurait compter que sur lui-même et sur ses qualités propres ; dans l’autre, il est le produit d’un rapport de production, autrement dit d’un rapport de forces qui ne peut être modifié que par l’irruption du collectif dans la sphère du salariat. Qu’on s’entende, cependant : Vanina n’a rien de la working class heroe syndicalement correcte ; elle serait plutôt du genre autonome, y compris dans sa manière de juger de son implication militante, au cours des années 1980, au sein du Syndicat des correcteurs, dont elle fut, comme secrétaire à l’édition, l’un de ses « comitards ».

Sur cette donnée essentielle de la défense du métier – le rôle qu’y joua le Syndicat des correcteurs –, Vanina s’attache à laisser entendre sa différence, au risque, parfois, de rater sa cible. Ainsi de sa critique, plus morale que politique, du contrôle de l’embauche exercé, notamment en presse quotidienne, par le Syndicat des correcteurs. « Si je reconnais aujourd’hui comme hier son efficacité au monopole de l’embauche, écrit Vanina, je lui dénie tout titre de gloire. » Glorieuse ou pas, cette pratique – de contrôle plus que de monopole – héritée d’une très ancienne tradition syndicaliste de la CGT d’avant 1914, fut, pour les diverses corporations du Livre (typographes, rotativistes, photograveurs et correcteurs), la manière de s’exonérer du seul droit d’embauche admis jusqu’alors – celui des patrons – et, par extension et rapport de forces aidant, la condition de l’amélioration très substantielle des conditions de travail, de rémunération et d’existence des syndiqués qui en bénéficiaient. On peut toujours trouver « contestable » cette pratique du placement syndical, y voir même une forme accablante de dérive gestionnaire ou dangereuse de contrôle politique, mais il faut bien admettre, ce qu’admet Vanina du bout de la plume, que, sans elle, on ne saurait comprendre ce qui, tout compte fait, a permis, un bon siècle durant, à cette collectivité organisée de vivre plutôt bien en écornant le monopole patronal.

Pour le reste, Vanina distille ses souvenirs avec un évident plaisir et sans trop de nostalgie, ce qui somme toute lui va bien tant elle semble convaincue que, même en ces temps hyperréalistes, il faut encore passion garder. On lui souhaite évidemment de ne pas la perdre.

Freddy GOMEZ