La cité comme communauté humaine

À contretemps, n° 41, septembre 2011
jeudi 23 mai 2013
par  F.G.
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■ Lewis MUMFORD
LA CITÉ À TRAVERS L’HISTOIRE
Préface de Jean-Pierre Garnier
Traduction de l’anglais par Guy et Gérard Durand
Version révisée et actualisée par Natacha Cauvin
Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2011, 926 p., ill.

Publiée aux États-Unis en 1961 et traduite en français dès 1964, cette étude magistrale reparaît aujourd’hui dans une version remaniée et tenant compte des modifications au texte original apportées par l’auteur, un an avant sa mort, à l’occasion de la réédition, en 1989, de The City in History. Il faut donc saluer ce travail d’édition particulièrement soigné qui prouve, une fois encore, que, malgré leurs faibles moyens, les « petits » éditeurs sont aujourd’hui les seuls à croire à ce qu’ils font et à tenter de le faire bien.

Embrassant rien de moins que cinq siècles d’histoire urbaine, ce grand œuvre de Lewis Mumford (1895-1990), fruit d’un savoir assurément encyclopédique, nous livre une analyse très fouillée de la nature historique des villes, mais aussi des sociabilités qui les instituèrent en communautés humaines, et ce jusqu’à ce que le « dynamisme destructeur » de l’économie de marché n’inverse, dès le XVIIe siècle, cette courbe ascendante de l’urbain vers la « civilisation ».

« À bien des égards, note avec raison Jean-Pierre Garnier en préface d’ouvrage, La Cité à travers l’histoire peut se lire comme la chronique d’une mort annoncée. » Celle qui, dans l’aire occidentale, conduisit de l’épanouissement d’une civilisation urbaine – issue de la cité antique et traversant l’époque médiévale, la Renaissance, l’âge classique et l’âge baroque – à sa déchéance programmée dès lors que les sociétés qu’elle englobait se virent irrémédiablement plongées dans « les eaux froides du calcul égoïste ». C’est effectivement l’un des intérêts majeurs de ce livre que de montrer quels furent, sur la vie urbaine, les effets dévastateurs du long processus d’accumulation du capital. Sur ce point, et vu l’état présent de nos « métropoles globalitaires » (Garnier), on ne peut que saluer les qualités prédictives de l’humaniste libertaire Lewis Mumford quand il écrivait, en 1961 : « Les Barbares se sont infiltrés dans les défenses, ils sont installés dans nos murs. Ces signes sont ceux de la prochaine nécropole. Le bourreau attend. Paraîtront bientôt les vautours. » Depuis, il suffit d’arpenter les mégalopoles post-modernes du capital mondialisé pour voir que cette « mort annoncée » n’était pas une chimère.

Il faudrait, bien sûr, beaucoup plus de place que celle qui nous est impartie pour traiter de ce livre hors norme aux allures de fresque. En dix-huit chapitres très fournis où alternent vision panoramique et approche localiste, Mumford évoque, citons au hasard, le passage du village primitif aux premières concentrations urbaines, les villes ouvertes d’Égypte, les citadelles de Minos, l’idéale cité hellénique, les égouts et aqueducs romains, les guildes médiévales, l’entrée en scène, puis la dislocation de la cité chrétienne, l’avènement du style baroque, le double mouvement de l’expansion commerciale et de la désagrégation urbaine, l’apparition des Coketown (villes charbon), l’historique de la banlieue ou la bureaucratisation tentaculaire des mégalopoles.

Si la manière de traiter de tous ses sujets – et de cent autres – a agacé, en son temps (et encore aujourd’hui, peut-on parier), la caste des historiens académiques, c’est que l’indépendance d’esprit de Mumford ne faisait pas toujours bon ménage avec les règles de la méthodologie historiographique dominante. Et, de fait, notre auteur – « penseur inclassable », comme le souligne Jean-Pierre Garnier – empruntait plus volontiers les chemins de traverse que les sentiers balisés, avançant tantôt en historien, tantôt en philosophe, mais toujours animé de la ferme intention de désencombrer aussi souvent que possible son récit des pesanteurs disciplinaires du discours scientifique. D’où le plaisir, évident plaisir, que procure la lecture de cette impressionnante somme de connaissances. Mumford était, au sens le plus noble du terme, un conteur. Comme, avant lui, William Morris et Élisée Reclus dont, par bien des côtés, sur la forme et sur le fond, il fut l’héritier.

Jean-Marc CHICHE