Made in China

À contretemps, n° 41, septembre 2011
vendredi 17 mai 2013
par  F.G.
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■ Pun NGAI
AVIS AU CONSOMMATEUR
Chine : des ouvrières migrantes parlent

Traduit du chinois par Hervé Denès et Claire Simon
Montreuil, L’Insomniaque, 2011, 160 p., ill.

Si l’expertise économique, fascinée par le « miracle chinois » et muette sur les conditions de sa réalisation, relève bien de l’obscénité, la « conscience » du consommateur occidental assoiffé de camelote made in China – téléphones mobiles ou pompes de sport – tient, elle, du néant. On pourra lui expliquer ce que recèle de malheur social cette marchandise dont il est friand, il s’en fout. Ce qu’il veut, le consommateur occidental, c’est posséder le dernier fétiche marchand « trop pas cher ». Et crever de contentement comme on crève d’indigestion. Ce livre, c’est l’envers de sa pauvre existence de proie publicitaire, un voyage au cœur des « zones économiques spéciales » (ZES) de la côte Est de la Chine, où, depuis une trentaine d’années, plus de deux cents millions de paysans – dont une très forte proportion de femmes – ont rejoint les usines-bagnes de « l’atelier du monde » pour s’user à produire, dans des conditions infra-humaines, cette invraisemblable accumulation d’objets qui lui bouffe jusqu’à la moelle. Ici, c’est de la ZES de Shenzhen dont il s’agit. Pun Ngai, professeur à l’université de Hong Kong et animatrice d’une petite ONG – l’Entraide des ouvrières –, y a recueilli le témoignage de seize femmes ayant quitté leur campagne pour devenir prolétaires et découvrir, ce faisant, l’atroce réalité du moderne salariat chinois. Si ce document est, au sens vrai du terme, bouleversant, c’est qu’il gifle le lecteur. Dans son ignorance, ses à-peu-près ou ses certitudes, c’est selon. Car ces témoignages ne se présentent pas seulement comme des tranches de survie où défileraient, en litanie, les mots de l’oppression simple, celle qu’exercent les chiens du capital – et qui se décline en salaires ridiculement bas, en pots-de-vin, en vexations de toutes sortes, en manipulations dangereuses de produits toxiques, en absence totale de protection sociale, en surexploitation –, ils en disent beaucoup plus, notamment sur ce qui fait la spécificité de ce « miraculeux » modèle chinois de développement dont se repaît l’expertise économique et qui conjugue, jusqu’à l’horreur, l’extraction de la plus-value et l’héritage disciplinaire du maoïsme. Reste qu’une aussi vaste concentration de prolétaires sur ces zones franches du capital n’est pas sans risque pour la bonne marche de ses affaires. En témoignent les récentes grèves – dures – de 2010 chez Honda et Foxconn. Dans le tréfonds de ces chinese workhouses, et c’est aussi la force de ces témoignages de nous l’apprendre, pointent à l’évidence les premiers signes d’une naissante conscience de classe fondée sur la solidarité ouvrière. Comme une éclatante promesse d’indocilité et de révolte. Gageons que les experts, les consommateurs et les néo-maoïstes ne liront pas cet « avis », c’est évidemment la preuve que ce document exceptionnel de vérité vaut le détour.

Djamel GOUFIK