Revue des revues

À contretemps, n° 41, septembre 2011
jeudi 16 mai 2013
par  F.G.
popularité : 7%

JPEG - 11.7 ko


■ AGONE, n° 45, Orwell entre littérature et politique, Marseille, 2011, 216 p..– Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que George Orwell entre enfin en résonance avec les préoccupations intellectuelles de l’Alma Mater. Comme quoi rien ne sert de désespérer du royaume des Lumières. Les 19 et 20 mars 2010, en effet, s’est tenu à Lille le premier colloque universitaire jamais consacré, en France, à l’essayiste et écrivain britannique : « George Orwell, une conscience politique du XXe siècle ». Cette livraison de la revue Agone – dont les membres du comité de lecture sont eux-mêmes académiquement estampillés – reprend quelques-unes des interventions de ce colloque, retenues, nous dit-on, « pour la nouveauté, l’intérêt et la qualité de leur contribution à la connaissance et à la compréhension de l’œuvre d’Orwell ». Au nombre de celles-ci, l’étude – inattendue – de Patricia Rae s’intéresse au « moderniste » Orwell, qu’elle n’hésite pas à ranger, malgré son évident penchant pour le classicisme, dans la catégorie des grands modernes littéraires que sont, entre autres, Joyce ou T.S. Elliott. Celle de Jean-Jacques Rosat entend contester, et plutôt vivement, la qualification d’ « anarchiste tory », parfois appliquée à Orwell. Le problème, c’est qu’entendue de manière restrictive, comme le fait Rosat, c’est-à-dire comme un anticonformisme de droite, il n’a évidemment aucun mal à prouver qu’Orwell était bien un socialiste convaincu. Ce faisant, il évite pourtant de se colleter à l’une des singularités du socialisme orwellien, qui fut, tout à la fois, mâtinée d’anarchisme et de conservatisme, curiosité que Jean-Claude Michéa explora, il y a quinze ans, dans un court essai [1] – jamais cité par Rosat –, où il ouvrait pourtant quelques pistes intéressantes sur l’anti-progressisme libertaire d’Orwell. Comme en écho à Rosat, John Crowley et S. Romi Mukherjee se penchent, quant à eux, et avec pertinence, sur la notion – éminemment politique – de peuple chez Orwell pour en conclure que, pour lui, la « décence commune » que ce « peuple possible » incarnait potentiellement était seule capable, parce que révolutionnaire et conservatrice, de « contrer les effets niveleurs du capitalisme contemporain et son travail incessant de dégradation et d’uniformisation ». D’autres contributions – sur les affinités européennes d’Orwell (Christophe Le Dréau) et sur son anti-colonialisme, comparé à celui de Bertrand Russel (Olivier Esteves) – complètent ce voyage en Orwellie, que deux études, très documentées et particulièrement bienvenues, rendent indispensable pour qui s’intéresse de près à l’auteur d’Hommage à la Catalogne. Dans la première – « George Orwell et la question palestinienne » –, Giora Goodman analyse avec une infinie précision et beaucoup de doigté l’attitude d’Orwell vis-à-vis du sionisme et du naissant conflit palestinien. La seconde – « French Orwellians ? » – permet à François Bordes de revenir, dans le détail, sur la stratégie d’occultation de l’œuvre d’Orwell qu’adopta l’intelligentsia dominante des années de guerre froide, et parallèlement sur cette « fraternité des pessimistes » (Koestler) qui, minoritaire en diable, lui permit, tant bien que mal, de percer les murs du silence et/ou de la calomnie. Enfin, pour clore cette riche livraison, la rubrique « Histoire radicale » accorde – à travers une présentation de Charles Jacquier et une étude de Ramachandra Guha – toute la place qu’il mérite au philosophe, écologiste et libertaire Lewis Mumford, dont l’un des grands livres, La Cité à travers l’histoire, vient d’être réédité.– Freddy Gomez

■ NI PATRIE NI FRONTIÈRES, compilation n° 6, Polémiques et antidotes contre certains mythes et mantras « gauchistes » (2002-2010), Paris, 2011, 468 p..– Cette sixième anthologie de la revue Ni patrie ni frontières réunit, pour les deux tiers, des textes – généralement polémiques – parus,entre 2002 et 2007, sur son support papier, le troisième tiers étant constitué de contributions mises en ligne sur son site, entre 2007 et 2010, ou inédites à ce jour. Parmi les thèmes très variés qui y sont abordés, on trouvera des prises de position intrinsèquement liées à l’actualité du moment – les mouvements anti-guerre de 2003, les « émeutes » banlieusardes de 2005, le référendum sur l’Europe de la même année, le mouvement contre le CPE de 2006 –, mais aussi des textes relevant de thématiques plus vastes comme ceux relatifs à la critique des « citoyennistes » et du mouvement alter-mondialiste. À les lire ou à les relire aujourd’hui, ces contributions témoignent, chacune à leur manière et toujours dans une perspective émancipatrice revendiquée, d’une authentique volonté de « disséquer » tout ce qui, à l’extrême gauche – mais aussi chez nombre de « libertaires » –, relève davantage du lieu commun et des idées reçues que d’une clairvoyante propension à « apprendre à penser par soi-même ». À presque dix ans d’existence, il faut bien convenir que cette démarche résolument à contre-courant du simplisme « gauchiste » généralement pratiqué dans les sectes qui, peu ou prou, s’en réclament, définit la marque de fabrique de cette drôle de revue qui, visiblement, a bien l’intention de continuer à ruer dans les brancards des conformismes militants. Ainsi, dans les textes plus récents (2010) rassemblés dans cette roborative anthologie, c’est la même approche critique qui prévaut, notamment dans l’analyse de l’opéraïsme italien [2] et de la théorisation de la violence révolutionnaire sur laquelle, avec la lutte armée, il déboucha, au cours des années 1970. Ces sujets font l’objet d’une belle polémique entre Yves Coleman et Jacques Wajnsztejn, animateur de la revue Temps critiques. On pourra toujours contester, ici ou la, une certaine propension à la jouissance polémique – une torsion exagérée du bâton dialectique, comme le laisse entendre Yves Coleman lui-même en introduction d’ouvrage –, mais il faut ce qu’il faut quand, comme lui, l’on est convaincu, avec raison, que rien ne serait pire que le « consensus mou » ou l’acquiescement poli à cette paresse critique qui, de partout, gagne, au prix de la confusion. Sur ce point, nul ne peut contester que Ni patrie ni frontières fait indiscutablement œuvre originale et utile.– Alice Faro

■ RÉFRACTIONS, n° 26, La place du peuple, Paris, printemps 2011, 128 p..– Après avoir consacré sa précédente livraison à la crise du sujet révolutionnaire, la revue de recherches et d’expressions anarchistes Réfractions se penche longuement sur la dernière irruption sociale française en date, celle qui, à l’automne 2010, mit quelques millions de personnes dans la rue pour défendre leur régime de retraite, et un peu plus. Si ce mouvement se solda par un évident échec, il n’en demeure pas moins – et cela relève pour beaucoup d’une étrangeté sociologique – que nombre de celles et ceux qui y participèrent le plus activement le vécurent, malgré son insuccès final, comme le signe joyeux d’un bouleversement dans la pratique, en cours et à venir, du combat social. Il est vrai que, comme en témoignent les contributions incluses dans ce numéro, quelque chose de nouveau a sans doute commencé d’éclore en ces jours de résistance automnale, et d’abord la conscience que, avec ou sans grève générale, il était possible, sur les bases du mouvement lui-même et de manière horizontale, de bloquer l’économie. À bien chercher, il existe probablement une corrélation entre ce qui s’est passé, en France à l’automne 2010, et les récents soulèvements populaires du printemps arabe, dont l’onde de choc a touché, depuis, les villes d’Espagne et les rues d’Athènes. Cette « place du peuple » – qui fait le beau titre de cette livraison –, c’est d’abord ce lieu, réel et imaginaire, où, émergeant de l’inattendu et défiant les diverses logiques de domination, s’inventent pas à pas de nouvelles formes de désobéissance aux injonctions des pouvoirs. On se gardera bien sûr, comme le fait Réfractions, d’établir de fausses similitudes entre des mouvements – on pense surtout à ceux du Maghreb, dont les objectifs sont très différents de ceux qui pointent en Europe –, mais il n’empêche que, par leur aptitude à briser le mur des fatalités, ils agissent tous comme des accélérateurs d’espoir. Pour le reste, personne ne sait ce que sera leur portée, car nul n’imagine ce qu’il faudra encore de défaites pour que s’estompent les nombreuses illusions démocratiques et électoralistes qui, un peu partout, continuent de les encombrer. Sur ce plan, les libertaires ont sûrement un rôle à jouer, non pas celui de rabâcheurs de principes ou de donneurs de leçons, mais celui d’observateurs critiques et ouvertement engagés dans un monde dont rien ne dit que, sous des formes singulières et variées, il ne saurait être transformé, ici et ailleurs, par ceux d’en bas. Ce numéro de Réfractions s’inscrit indiscutablement, et c’est fort louable, dans cette démarche d’insoumission clairvoyante.– Freddy Gomez



[1Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.

[2Sur l’opéraïsme et plus particulièrement sur le rôle qu’y joua Toni Negri, nous renvoyons le lecteur au substantiel article que lui consacra Claudio Albertani – « Toni Negri et la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien » – dans le numéro 13 d’À contretemps, septembre 2003, pp. 3-18.