Une conférence de Paul Delesalle

À contretemps, n° 37, mai 2010
lundi 9 mai 2011
par  F.G.
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Le parcours de Paul Delesalle (1870-1948) illustre on ne peut mieux ce que fut la trajectoire de ces nombreux libertaires qui animèrent le syndicalisme français des « temps héroïques ». Contrairement à Fernand Pelloutier, Émile Pouget ou Georges Yvetot, tous petits-bourgeois d’origine, P. Delesalle était issu du milieu ouvrier et il fut lui-même ouvrier – un ouvrier d’élite du reste, spécialisé en instruments de précision – de 1883 jusqu’à 1897. Cette année-là, à ses 27 ans, il quitta définitivement l’atelier pour se consacrer d’abord, et à temps plein, à l’animation de la revue de Jean Grave, Les Temps nouveaux, dans le même temps qu’il commençait d’occuper des postes de direction dans les organisations syndicales, la Fédération nationale des Bourses du travail, puis la CGT. De 1902 à 1907, il devint véritablement un permanent syndical, voué entièrement à la cause du syndicalisme, où, à l’instar de nombre de ses compagnons, il voyait une sorte d’ « école pratique de l’anarchisme ».

C’est alors qu’il était encore un ouvrier en exercice à la Maison Doignon – constructrice du premier appareil de cinéma conçu par les frères Lumière – qu’il se rendit, l’été 1896, au congrès socialiste international de Londres, en tant que représentant du Syndicat des ouvriers en instruments de précision et de la Bourse du travail d’Amiens, une expérience dont il rendrait compte, avec ses camarades des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), dans la brochure Les Révolutionnaires au congrès de Londres. Dans les années suivantes, il devait intervenir régulièrement dans les congrès corporatifs, en particulier à celui que la CGT tint, en 1897, à Toulouse, où il intervint à de nombreuses reprises, tout particulièrement comme rapporteur du thème du boycottage et du sabotage, traité par une commission composée en grande majorité d’anarchistes. Le rapport, probablement rédigé par Pouget, fut édité en octobre 1897 par Les Temps nouveaux avant d’être publié sous forme de brochure.

Bien qu’ayant exhorté les libertaires à rendre « communiste-anarchiste » un mouvement corporatif qu’ils avaient déjà contribué à garder sur le pur terrain économique, il n’en intervint pas moins, en 1902, au congrès de Montpellier – le congrès de la fusion entre les deux organisations grève-généralistes, la Fédération des Bourses du travail et la CGT –, pour éviter qu’on fasse figurer dans les statuts de la CGT toute mention à la « société communiste ». Cela pouvait, pensait-il, donner « une forme politique » particulière à la société visée par le mouvement syndicaliste alors qu’il fallait s’en tenir au mot d’ordre, purement « économique », d’ « abolition du salariat et du patronat » : preuve, si besoin était, que les anarchistes de la Confédération n’attendirent pas le congrès d’Amiens pour admettre le caractère « a-politique » du syndicalisme.

Au cours de ses années militantes les plus actives, P. Delesalle écrivit de très nombreux articles pour la revue de J. Grave, mais aussi pour La Voix du Peuple, l’hebdomadaire de la CGT, pour l’éphémère L’Avant-Garde socialiste syndicaliste révolutionnaire, paru au cours de l’année 1905, et quelques-uns aussi pour Le Mouvement socialiste, de Hubert Lagardelle, ces derniers en réponse à une sollicitation de Georges Sorel, avec lequel il entretint des relations d’amitié suivies jusqu’à la mort de celui-ci, en 1922. Il est enfin l’auteur d’une série de petites brochures qui n’apportent sans doute « rien de nouveau sur le syndicalisme » (dixit Jean Maitron), mais qui n’en restent pas moins des pièces importantes du précieux corpus du syndicalisme révolutionnaire « à la manière française » : Aux travailleurs – La Grève ! (paru anonymement en 1900), Les Deux Méthodes du syndicalisme (1903), La Confédération générale du travail. Historique. Constitution. Buts. Moyens (1907), puis Les Bourses du travail et la CGT (1909, chez Marcel Rivière), une étude que Sorel jugea « singulièrement précieuse ».

Celle qui suit est la retranscription d’une conférence donnée à la Bibliothèque d’éducation libertaire de Belleville, le 17 mai 1900, dans laquelle P. Delesalle s’explique sur la double visée du mouvement syndical – d’une part, la satisfaction des intérêts matériels et moraux de la classe ouvrière et, de l’autre, la suppression de la classe capitaliste – et défend la nécessité, pour les anarchistes, de l’orienter dans un sens toujours plus révolutionnaire et émancipateur, à une époque où une partie d’entre eux manifestaient encore la plus grande méfiance pour l’action corporative en dépit des appels répétés de F. Pelloutier et de É. Pouget.

Miguel CHUECA


L’action syndicale et les anarchistes

L’importance chaque jour grandissante des syndicats ouvriers nous fait un devoir d’envisager et surtout d’étudier quelle conduite nous devons tenir vis-à-vis de ces groupements et jusqu’à quel point nous devons participer à leur développement, soit en y entrant comme membres, soit en en favorisant la création.

Toute forme sociale contient elle-même les propres agents de sa métamorphose, ce sont les propres lois du régime capitaliste qui opèrent la destruction de ce régime, et ce, par l’antagonisme des classes qu’a créé le mode de production capitaliste.

Le régime industriel moderne, c’est-à-dire les formes économiques actuelles, ont pour corollaire, dans les rapports sociaux, l’organisation professionnelle.

Le syndicat ouvrier est le groupement qui représente le mieux la classe exploitée en lutte contre l’avidité de la classe qui exploite ; il n’y a donc pas à contrecarrer ce mouvement d’agrégation des unités ouvrières. Nous devons, au contraire, nous y engager résolument et empêcher que la direction n’en tombe entre les mains des ignorants ou des ambitieux qui le feraient dévier de sa voie révolutionnaire.

Obligés de résister à l’avidité capitaliste chaque jour grandissante, les ouvriers, pour mettre un frein à leur exploitation, se sont donc groupés par métier. De là est né le syndicat ouvrier : « association d’ouvriers d’un même métier se groupant pour défendre leurs intérêts matériels et moraux, en créant entre ses adhérents des rapports de solidarité dans le but de résister à l’avidité des détenteurs du capital. »

Mais, pour nous, révolutionnaires, son action ne doit pas s’arrêter là ; aussi voyons-nous, dans le syndicat, deux mouvements :

Un mouvement réformiste « pour prendre soin de leurs intérêts matériels et moraux », ayant en vue la satisfaction d’intérêts immédiats, tels que l’amélioration des salaires, la diminution de la journée de travail et, en général, toute amélioration du bien-être de l’ouvrier.

Un mouvement économique de la classe ouvrière contre la classe capitaliste, ayant comme but bien déterminé la suppression de cette dernière et du régime qu’elle représente. Tels sont, à notre avis, les points différents auxquels tendent les syndicats ouvriers. Un mouvement purement réformiste et un mouvement révolutionnaire ayant pour but de changer la forme de la société : témoin cet article inséré en tête d’un appel fait aux ouvriers des industries métallurgiques pour les engager à se syndiquer : « Le Comité déclare que le but qu’il poursuit est la suppression complète du patronat et du salariat. »

Notre attitude en face de ces deux tendances du mouvement syndical est simple : démontrer l’inanité des réformes partielles et développer chez les syndiqués l’esprit révolutionnaire.

Pour une augmentation de salaire, par exemple, il nous est facile de démontrer que si momentanément cette augmentation de salaire nous favorise comme acheteur, il arrive un moment où, tous les salaires augmentant, inévitablement les produits augmentent dans des proportions identiques, et cette augmentation n’aurait servi à rien, on aurait plus d’argent, mais il n’y aurait pas augmentation du pouvoir de consommation ; c’est, je crois, ce que les avocats du socialisme scientifique appellent pompeusement « la loi d’airain des salaires ». Je ne citerai qu’un exemple : aux États-Unis, il n’est pas rare de voir un ouvrier gagner 3 ou 4 dollars par jour, ce qui correspond à 15 ou 20 francs de notre monnaie ; malgré cela, les ouvriers américains ne sont pas plus heureux que nous, les formidables grèves dont nous avons si souvent entendu parler en font foi.

Notre propagande dans les syndicats doit donc avoir pour but de restreindre le mouvement n’ayant qu’une tendance aux réformes partielles, en en démontrant l’inanité à nos camarades de groupement chaque fois que l’occasion s’en présente.

Ce qui ne veut pas dire par exemple que, lorsque des camarades demandent une augmentation de salaire, nous y soyons opposés, mais que nous devons leur démontrer que cela n’a qu’un avantage passager et qu’il nous faudra recommencer sous peu si nous ne voulons pas perdre cet avantage, et ce faisant, nous favoriserons le mouvement syndical en tant qu’élément de lutte contre la classe capitaliste.

Notre position en face de ces deux éléments constitutifs du mouvement syndical est donc ainsi bien définie : 1° Démontrer l’inanité des réformes ; 2° Favoriser le mouvement en tant qu’élément révolutionnaire.

Comme nous venons de le voir, s’il y a un groupement qui se place sur le terrain économique de la lutte de classes, c’est, sans contredit, le groupement syndical. Nulle part plus que là, l’antagonisme qu’il y a entre employeurs et salariés ne se fait plus vivement sentir. Qu’on le veuille ou non, les intérêts des ouvriers sont en opposition avec ceux des patrons, et vice-versa ; il y a lutte continuelle entre les deux éléments, et mieux que tout autre, le groupement corporatif la favorise, ou tout au moins la rappelle à ses adhérents, puisqu’il est sa suprême raison d’être. Nous n’en voulons comme preuve que la fréquence des grèves dans ces dernières années, fréquence qui marche de pair avec le développement des syndicats ouvriers.

La lutte sur ce terrain a de plus cet avantage supérieur qu’elle ne laisse aucune place aux alliances et compromis avec la classe bourgeoise, ou avec les classes intermédiaires (petits-bourgeois, petits commerçants, gros employés), dont les intérêts immédiats sont en antagonisme avec ceux des ouvriers, comme cela se présente dans le mouvement politique, où les alliances d’intérêts opposés ne sont pas rares, bien au contraire. Bien mieux, il existe un antagonisme entre le mouvement corporatif et le mouvement politique, celui-ci, malgré toutes ses tentatives, n’a jamais pu parvenir à absorber celui-là.

Savoir les desiderata dans les syndicats, connaître le degré d’évolution de ces groupements sont des choses qui doivent nous intéresser au plus haut point, car il y a là un champ d’action tout préparé pour nous. Déjà à plusieurs reprises, l’influence de notre propagande s’y fit vivement sentir. Le Congrès de Londres [1], où un certain nombre de camarades apportaient les idées et les tendances des groupes corporatifs, n’a pas été sans nous montrer les avantages que nous pouvions en retirer, et la campagne nettement antiparlementaire qui fut entreprise par les délégués ouvriers rendant compte de ce qui s’était passé au Congrès à leur retour de Londres, n’a pas été sans importance.

Actuellement encore, l’antagonisme qui existe entre les politiciens – pour qui la conquête des pouvoirs publics est la suprême panacée – et les syndicalistes (comme certains les appellent si dédaigneusement) partisans d’une transformation de la société, préconisant, comme un moyen, « la grève générale » – qui n’est en réalité qu’une forme nouvelle de la révolution, bien en rapport avec le régime industriel moderne – nous montre tout le bénéfice que nous pouvons retirer pour nos idées du mouvement purement ouvrier des syndicats.

Au contraire de la lutte électorale et politique qui n’est que lointainement périodique, la lutte contre l’avidité patronale est de tous les jours, maintenant continuellement les individus en haleine et, point très important, ne nécessitant ni chefs ni députés pour faire la besogne de tous ; tous sont appelés à y prendre part activement, tandis que, dans la lutte politique électorale, c’est tout au plus tous les quatre ou cinq ans que l’individu est appelé à faire acte de souveraineté, et nous savons quelle souveraineté.

Ce sont là des avantages indéniables du mouvement économique sur le mouvement politique, l’individu y prend part activement, et ce, sans avoir besoin d’intermédiaires. Nos politiciens de métier s’en sont si bien aperçus que, comme Jaurès le faisait il n’y a pas encore bien longtemps, ils tentent de le reléguer au second plan, quand, au contraire, à notre avis, l’importance du mouvement économique est tout, et l’importance du mouvement politique, rien.

Les révolutions n’ont été efficaces qu’autant qu’elles étaient des révolutions économiques, les révolutions politiques n’ont fait que changer la forme du gouvernement sans toucher aucunement aux bases de la société, et sans influencer en aucune façon sur les conditions vitales de l’ouvrier.

Les réformes mises à part – qui, comme je crois l’avoir démontré plus haut, ne sont que des palliatifs bons tout au plus à tromper pendant quelque temps ceux au profit de qui elles sont faites, et qui ne tardent pas à s’en apercevoir –, le but poursuivi par les syndicats est donc, en réalité, un but révolutionnaire qui ne peut être atteint que par des moyens révolutionnaires (grève générale ou autres), le but final étant la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais, il faut l’avouer, avec souvent une tendance vers un quatrième état centralisé (théorie collectiviste).

Car il ne faudrait pas nous abuser nous-mêmes en feignant de croire ou de vouloir faire croire que si tous ont en vue la transformation de la société capitaliste, tous n’attendent leur affranchissement que d’une société communiste-libertaire. Beaucoup n’ont encore comme idéal qu’un communisme autoritaire ou collectivisme, confiants qu’ils sont, malgré tous les déboires encourus, dans le rôle de l’État providence. Je n’ai pas à parler ici de l’État producteur et dispensateur de toutes les richesses ; ennemis de la centralisation capitaliste, nous ne le sommes pas moins de la centralisation socialiste ; être gouvernés par Jules Guesde ou P. Lafargue ne nous sourit pas plus que d’être gouvernés par Waldeck-Rousseau ou par Méline, à nous qui ne voulons pas être gouvernés du tout.

Cette tendance à la transformation de la société qu’ont les syndicats n’en est pas moins une tendance révolutionnaire. Et si, d’autre part, la transformation de la société est possible au moyen du groupement purement économique, l’on démontre du même coup la parfaite inutilité d’une direction purement politique. Un autre avantage des syndicats, et non des moindres, est de resserrer la solidarité entre les membres de la classe ouvrière et ce, non seulement dans un même atelier, dans une même ville, dans un même pays, souvent aussi par-dessus les frontières.

L’on se rappelle ce que fut l’Internationale, cette vaste association d’ouvriers de tous les pays ayant un but commun : le renversement de la bourgeoisie capitaliste. C’était là de l’internationalisme pratique et nos adversaires, les bourgeois, l’ont tellement bien compris qu’ils surent s’entendre, eux, internationalement, pour briser l’Internationale ouvrière, nous donnant ainsi un exemple pour un avenir que nous espérons proche.
Le syndicat a encore cet avantage que, groupant ses membres autour d’intérêts qui leur sont communs, il n’existe pas d’antagonismes comme cela se présente dans un mouvement purement politique, qui toujours divise les membres de la classe ouvrière sur des questions de personnes ou de suprématies de partis comme nous en voyons actuellement au sein du grand parti socialiste français [2].

En même temps que l’agitation sur le terrain économique démontre la parfaite inutilité du mouvement politique, elle prépare admirablement l’entente entre les groupes producteurs pour le jour où ceux-ci seront en état de se rendre maîtres des instruments de travail. Quel est, en effet, le groupement le mieux en mesure d’assurer la production et de faire face aux besoins de la consommation au lendemain de la révolution, si ce n’est le groupe corporatif ?

Car si l’on parle de révolution, l’on semble oublier trop souvent qu’il faudra aussi être en mesure d’assurer la consommation au lendemain de celle-ci. Groupée corporativement, il sera facile à la classe ouvrière d’assurer cette production. Et c’est ce que nous en attendons. Cette évolution des syndicats ouvriers se fera d’autant plus vite que nous l’encouragerons et la favoriserons par notre propagande.

Je ne pourrai mieux faire que de citer ici notre camarade Pelloutier, secrétaire de la Fédération des Bourses du travail. Lui aussi croit que les syndicats sont comme autant d’embryons, de groupes producteurs de l’avenir : « Entre l’union corporative qui s’élabore et la société communiste et libertaire, à sa période initiale, il y a concordance. Nous voulons que toute la fonction sociale se réduise à la satisfaction de nos besoins ; l’union corporative le veut aussi, c’est son but, et de plus en plus elle s’affranchit de la croyance en la nécessité des gouvernements. Nous voulons l’entente libre des hommes ; l’union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut être qu’à condition de bannir de son sein toute autorité et toute contrainte. Nous voulons que l’émancipation du peuple soit l’œuvre du peuple lui-même : l’union corporative le veut encore. De plus en plus on y sent la nécessité, on y éprouve le besoin de gérer soi-même ses intérêts, le goût de l’indépendance et l’appétit de la révolte y germent ; on y rêve des ateliers libres où l’autorité aurait fait place au sentiment personnel du devoir ; on y émet sur le rôle des travailleurs dans une société harmonique des indications d’une largeur d’esprit étonnante. Bref, les ouvriers, après s’être crus si longtemps condamnés au rôle d’outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs œuvres. » [3]

Primitivement constitués pour le secours mutuel, soit en cas de maladie ou de chômage, ils augmentèrent bientôt leurs attributions en devenant des groupes de conciliation dans les conflits entre le capital et le travail. La bourgeoisie patronale, encore aujourd’hui, n’y voudrait pas voir autre chose.
Maintenant ils sont entrés en plein dans la lutte. Les travailleurs imposent la force de leur organisation pour la résistance contre l’avidité capitaliste chaque jour grandissante, soit pour refuser des diminutions de salaires ou, au contraire, pour exiger une meilleure rétribution, une diminution des heures de travail ou toutes autres revendications devant améliorer leur sort. De plus, sans avoir perdu tous leurs caractères primitifs, les groupes corporatifs, solidement constitués, envisagent l’avenir prochain où ils deviendront l’embryon des groupes libres de production de l’avenir. Besogne vaste s’il en fut et bien faite pour nous tenter.

Certes, il leur faudra encore évoluer, mais nous sommes convaincus que c’est du mouvement ouvrier que sortira la prochaine révolution, et ce sous forme de grève générale, à ce qu’il semble. C’est donc à nous, si nous ne voulons pas qu’encore une fois la révolution ne soit une vaste duperie, à fortement imprégner, à transformer même les groupes corporatifs suivant nos idées.
Il nous faut à tout prix éviter de laisser accaparer ce mouvement par les partisans du quatrième état, par ces faux amis du prolétariat que sont les Jaurès, les Millerand, les Guesde, etc., qui rêvent d’exproprier et d’expulser la bourgeoisie au nom d’une vague dictature du prolétariat dont ils seraient les dictateurs.
De mutuelliste, le mouvement syndical est bientôt devenu un mouvement de revendications immédiates, ou mouvement réformiste (augmentation des salaires, durée du travail, etc.). Il est devenu et est aujourd’hui socialiste et révolutionnaire ; beaucoup de camarades, en y prenant part, l’ont imprégné, orienté vers nos idées, appliquons-nous donc à le dégager complètement des vieilles formules, à le rendre communiste et anarchiste.



Il ne nous reste plus maintenant qu’à essayer de réfuter les objections (et elles sont nombreuses) que l’on fait à notre participation au mouvement syndical. Je ne chercherai pas à les éluder, bien au contraire, je m’efforcerai de répondre par avance aux principales.

Beaucoup de camarades nous font, et ce avec un semblant de raison, la même objection que nous adressons, nous anarchistes, aux partisans de la propagande électorale et parlementaire. Il est à craindre, disent-ils, qu’à l’exemple du socialisme parlementaire, l’agitation syndicale ne perde de vue le but final, la transformation de la société, et ne soit qu’un mouvement réformiste.
Le syndicat, nous dit-on aussi, n’a de succès à l’heure actuelle que parce qu’il groupe les travailleurs en vue de réaliser des améliorations immédiates. Je me dissimule moins que personne la valeur de ces arguments, qui ne sont que malheureusement trop souvent vrais.

Loin de nous arrêter, ces arguments, bons en l’espèce, ne sont au contraire que d’excellentes raisons pour que nous y entrions et que nous créions un mouvement anarchiste au sein même du mouvement syndical. C’est en répudiant nous-mêmes la recherche d’avantages immédiats et en en démontrant l’inanité que nous imprimerons, malgré lui, au mouvement un caractère plus conforme à nos propres idées.

Une autre objection que l’on peut encore faire et dont nul plus que moi ne saurait méconnaître la valeur, c’est qu’il n’est pas nécessaire de former des syndicats pour grouper les ouvriers sur un terrain révolutionnaire ; qu’au contraire, le groupement corporatif a une tendance à ne s’occuper que d’intérêts exclusivement corporatifs. Aussi, que beaucoup d’individus, dans l’état actuel de la société, rejetés des métiers qualifiés par le développement constant du machinisme, forment une véritable armée de réserve et ne peuvent entrer dans aucun syndicat. Que ces individus sont ceux-là mêmes qui ont le plus un intérêt immédiat dans la révolution et dans la transformation de la société capitaliste. Rien n’empêche de grouper ces individus sur le terrain révolutionnaire où notre propagande pourra les atteindre plus vivement. Nous nous y sommes du reste toujours employés de notre mieux, quoique personnellement nous ayons eu le regret de constater toutes les difficultés qu’il y avait à agir de ce côté. Beaucoup de camarades l’ont tenté et en sont revenus plein de désillusions. Toute cette armée de sans-travail, vagabonds, déclassés est en réalité excessivement difficile à atteindre. Gens allant quémander une soupe dans quelques patronages laïques ou un bout de pain dans quelque couvent de nonnes, et je souhaite sincèrement que les camarades qui portent leurs efforts de ce côté y trouvent plus de satisfaction que j’en ai eu moi-même.

Et ce, tout en constatant qu’il n’en existe pas moins là une force réelle dont, à un moment donné, il faudra savoir tirer parti.

L’idéal serait, en effet, un groupement exclusivement révolutionnaire ; les groupes que nous nous efforçons de créer sont une preuve qu’en tant qu’anarchistes nous ne restons pas inactifs. Mais puisqu’il existe d’autres groupements dont les individus ne viennent pas à nous : n’est-ce pas à nous d’aller à eux ? Notre place n’est-elle pas partout où il y a de la propagande à faire, des individus à amener à nous, et mieux que tout autre groupement, le syndicat n’est-il pas un excellent terrain de propagande ? Peu à peu il se dégage et s’affranchit, il n’est plus déjà, comme j’ai tenté de le démontrer, exclusivement un groupement d’intérêts corporatifs et de revendications immédiates ; il voit plus loin, jusqu’à et y compris l’organisation d’une société meilleure. C’est là aussi ce que nous désirons tous.



Par les syndicats aussi, les ouvriers de différents pays se sont rapprochés, ont appris à se connaître, des fédérations internationales de métiers ou d’industries ont été créées et vivent. C’est là de l’internationalisme pratique. Les ouvriers d’un même atelier, d’une même ville, se connaissent. Les relations créées par-dessus les frontières, entre les travailleurs, leur feront vite apercevoir que l’exploitation n’a pas de borne et quelle est la même partout. Notre propagande y tente aussi. C’est sur ces rapprochements, sur ces sympathies qui se fondent entre tous les exploités, que nous devons le plus compter. Du jour où tous auront compris qu’il en est de même en deçà et au-delà des frontières, la bourgeoisie capitaliste n’aura plus longtemps à vivre.

Enfin nous pouvons toujours, en tant qu’anarchistes, empêcher le mouvement syndical de tomber dans les rouages d’une organisation autoritaire ou de créer une aristocratie ouvrière.

Pour toutes ces raisons, nous devons résolument participer à l’action syndicale, et, par une incessante propagande, démontrer à nos camarades de groupement que notre émancipation complète ne peut sortir que d’une révolution internationale communiste et anarchiste.

Paul DELESALLE



[1P. Delesalle se réfère au congrès international qui eut lieu, à Londres, en août 1896. Comme il était présenté comme un congrès ouvrier universel, ouvert aux « partis et organisations qui reconnaissent la nécessité de l’organisation des travailleurs et de l’action politique », mais aussi aux chambres syndicales, de nombreux libertaires, dont P. Delesalle, s’y rendirent en représentation de leurs organisations corporatives. Ils y défendirent des thèses opposées à celles du socialisme parlementaire, à commencer par celle de la grève générale, prônée par une partie des délégués français [M. Ch.].

[2Rappelons que Paul Delesalle tient cette conférence à un moment où le socialisme français est encore profondément divisé entre plusieurs chapelles concurrentes – jauressiens, broussistes, vaillantistes, guesdistes, allemanistes, chacune d’entre elles devant son appellation au nom de son principal inspirateur – et au lendemain de l’échec de la première tentative d’unification, celle du congrès de décembre 1899, à la salle Japy de Paris. Comme on sait, il faudra attendre encore cinq ans pour que le socialisme français parvienne à s’unifier [M. Ch.].

[3L’Organisation corporative et l’Anarchie, pp. 17-18. (N.d.A.)