Une figure de l’illégalisme ibère

À contretemps, n° 36, janvier 2010
mercredi 12 janvier 2011
par  F.G.
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César GALIANO ROYO
LAUREANO CERRADA, EL EMPRESARIO ANARQUISTA
Logroño, Pepitas de calabaza Ed., 2009, 152 p.

Longtemps relégués au commentaire anecdotique, les illégalistes de l’anarchisme connaissent depuis quelque temps un évident come-back éditorial. C’est sans doute, trivialement parlant, qu’ils participent, en bonne place, d’un certain folklore anarchiste, et que, ce faisant, ils sont vendeurs. C’est aussi, plus sérieusement, qu’aucune histoire de l’anarchisme digne de ce nom ne saurait, au nom du mouvement qu’il incarna, faire l’impasse sur le milieu qu’il charria. D’autant que, de l’un à l’autre, les passages furent fréquents. De ce point de vue, le parcours de Laureano Cerrada est exemplaire et méritait qu’on s’y intéressât. Ce petit opuscule, y contribue en levant un coin de voile sur l’existence d’un très discret personnage qui finança, pour partie, au cours de sa chaotique existence, les activités subversives de l’exil libertaire espagnol.

Commençons par la fin, une fin qui fait le début de ce « divertissement romancé ». Le 18 octobre 1976, un homme de soixante-quatorze ans est abattu sur le boulevard de Belleville, devant le café La Vielleuse. Pour la police, la victime, bien connue de ses services, est morte des suites d’un règlement de comptes interne au milieu. Son enquête ne débouchera sur aucune arrestation. Au même moment, une revue à sensation, éditée à Barcelone et s’arrachant comme petits pains en cette période de destape, consacre – sous la signature d’Eliseo Bayo, un ancien des Jeunesses libertaires devenu journaliste d’investigation – une série d’articles aux projets d’attentats contre Franco, où il apparaît que le même personnage, Laureano Cerrada, a joué un rôle de premier plan dans plusieurs d’entre eux. En deux séquences, donc, tout est dit : un malfrat tombe sous les balles de plus malfrat que lui, mais ce malfrat est aussi – et comment ! – un anarchiste convaincu.

De l’existence de ce Cerrada, on ne connaît que le strict minimum. On sait, par exemple, qu’il naquit en 1902, à Miedes, du côté de Guadalajara, qu’il s’illustra, le 20 juillet 1936, auprès des militants anarcho-syndicalistes des groupes de défense, dans la prise de la caserne Atarazanas de Barcelone, qu’il fut en charge, dans la même ville en révolution, des services techniques des chemins de fer socialisés, qu’il se spécialisa dans le blindage des trains et qu’il connut, à l’hiver 1939, le même sort que ses compagnons de Retirada  : les camps du mépris, Argelès-sur-Mer pour le coup. Quelque temps plus tard, on le retrouve à Chartres, où il travaille dans une fonderie, est arrêté par la Gestapo, qui se propose de l’envoyer suer sang et eau dans la construction du Mur de l’Atlantique, lui échappe et s’installe dans Paris occupé. Avec une certitude en tête : en ces temps où les loups terrorisent sans partage les métèques, rien n’est plus urgent que de dissimuler son identité sous celle d’un faux papier suffisamment bien fait pour paraître vrai. La vocation de Cerrada, jamais démentie, naîtra de cette juste analyse d’une situation durement vécue. Pour le reste de sa vie, il sera un faussaire de génie et un faux-monnayeur hors pair.

Efficacement construit, le récit éclaté de César Galiano Royo -– qui avertit honnêtement ses lecteurs, en présentation d’ouvrage, qu’il a pris quelques libertés avec la vérité des faits, du moins ceux que l’on croit connaître sur le personnage – restitue l’essentiel, nous semble-t-il, de l’existence de Cerrada. Pour ce faire, il utilise, avec un certain brio, quelques trucs littéraires, dont l’invention d’un témoin de l’ombre faisant lien entre les différents épisodes de son parcours kaléidoscopique. L’idée fonctionne bien. Elle recentre le récit et lui donne valeur historique, en insistant sur les relations tumultueuses que Cerrada maintint avec la CNT en exil.

Sur cet aspect central de l’histoire – la sienne propre, mais aussi celle de « la Organización », comme on disait, alors, dans les chaumières des exilés anarchistes espagnols -–, le livre adopte un point de vue contrasté, même si les sympathies de l’auteur vont manifestement à « l’entrepreneur » illégaliste. Car les affaires de Cerrada, qui monta son négoce sous l’Occupation et continua avec un franc succès à la Libération, entrèrent rapidement en contradiction avec les intérêts bien compris d’une organisation finalement peu encline à se laisser confondre avec une association de malfaiteurs. Celle-ci puisa donc abondamment dans les caisses noires de Cerrada avant de l’expulser, avec armes et bagages et à l’unanimité des votants, en 1951. De fait, sa présence avait fini par devenir encombrante, ce qui, d’un certain point de vue, se comprend.

Mais le mouvement anarchiste étant ce qu’il est, l’exclusion d’un de ses membres, même suivie d’une campagne de dénigrement, ne saurait suffire à le mettre définitivement au ban de la tribu. Avant d’en être viré, Cerrada, avec le concours tacite de son organisation – dont il fut même un représentant élu –, s’illustra dans la préparation et le financement, en 1948, d’un très sérieux projet d’attentat aérien contre Franco, pour lequel il avait reçu le soutien enthousiaste d’Antonio Ortiz. Après son exclusion, il continua dans la même veine finançant, ici ou là, toutes les actions subversives anti-franquistes qui recevaient son assentiment. Ainsi, sotto voce, il fut l’un des trésoriers payeurs de Defensa Interior (DI), un organisme secret du Mouvement libertaire espagnol chargé de coordonner, au début des années 1960 et pour un très court temps, les activités dites « conspiratives » de l’anarchisme ibère. Avec le temps, Cerrada, soucieux de passer la main et d’instruire sa postérité, s’occupa de former quelques jeunes pousses à son ingénieux savoir-faire. Au cas où…

En attendant une étude plus fouillée du personnage, ce petit livre d’agréable lecture sur « l’entrepreneur anarchiste » Laureano Cerrada mérite indéniablement le détour.

José FERGO