Les chemins poétiques de Gigi Damiani

À contretemps, n° 36, janvier 2010
mardi 11 janvier 2011
par  F.G.
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Isabelle FELICI
POÉSIE D’UN REBELLE
Poète, anarchiste, émigré (1876-1953)

Lyon, Atelier de création libertaire, 2009, 186 p.

En s’attachant au parcours poétique de Gigi Damiani, une des grandes figures de l’anarchisme classique italien, Isabelle Felici, à qui l’on doit déjà une intéressante étude sur Giovanni Rossi et ses acolytes de la Cecilia [1], nous offre, au-delà de la mise en perspective littéraire et politique de son œuvre, une approche tout à fait originale de la biographie du personnage, mais aussi un subtil éclairage sur le mouvement anarchiste de son époque, et plus particulièrement sur ses pratiques culturelles.

On sait qu’au cours de sa longue histoire, l’anarchisme, dont l’attachement à la culture comme moyen d’émancipation est une donnée de base, attisa, en son sein ou sur ses marges, bien des vocations artistiques et littéraires. Elles furent le plus souvent développées par des autodidactes convaincus de la nécessité de prolonger leur engagement militant sur le terrain esthétique. Avec plus ou moins de réussite d’ailleurs, mais c’est là un autre débat. Notons simplement que, comme le rappelle opportunément Isabelle Felici, quand elle s’y intéressa, la critique institutionnelle – celle qui vit, et plutôt bien, de ses émotions artistico-littéraires – se gaussa assez généralement de cette atypique production, la réduisant à une forme banale de prêchi-prêcha [2].

Étudiant l’œuvre poétique de Gigi Damiani – une centaine de textes de longueur et de style variés regroupés en quatre recueils –, Isabelle Felici ne conteste pas sa dimension « utilitaire », c’est-à-dire son inscription dans un combat plus large pour la libération humaine. De même, elle souligne le conformisme formel de ses compositions. En cela, admet-elle, elles ne sont pas fondamentalement différentes de la production poétique anarchiste classique – celle de Pietro Gori, mais aussi celle de Louise Michel –, en faisant remarquer, cependant, que cette démarche relève davantage d’une volonté affirmée de refuser tout hermétisme que d’une incapacité à sortir de l’académisme. « C’est avec les instruments d’une culture qui n’appartient pas au peuple que Damiani parle du peuple et s’adresse à lui. » Dans ce processus assumé d’écriture, le contenu demeure toujours supérieur à la forme. Il s’agit d’être compris, non des cercles littéraires ou de la critique, mais du seul public auquel cette poésie s’adresse : les opprimés conscients de leur malheur social et soucieux d’y remédier. L’avantage de Damiani, nous dit Isabelle Felici, est sans doute d’avoir préféré l’ironie, la dérision et le sarcasme à la recherche de l’émotion pure, et ce faisant d’avoir évité que ses vers ne résonnent de « cet air bien vieux, bien faible et bien charmant » (Verlaine) qui caractérise une bonne part de la poésie anarchiste militante.

À la poursuite des « chemins poétiques » de Damiani, Isabelle Felici arpente également ses divers exils – São Paulo, Marseille, Paris, Bruxelles, Barcelone, Tunis – et dresse un tableau fort vivant de cette « Italia all’estero », communauté d’hommes et de femmes que la misère et le fascisme ont jetés, des années durant, hors frontières. Gigi Damiani, alias Simplicio et Ausonio Acrate, fut l’un de ces arpenteurs au long cours confronté aux défaites de son temps. À travers son histoire, transcendée dans la quête poétique, pointe – et comment ! – celle du mouvement libertaire italien, dont il fut, avec Malatesta, Fabbri, Fedelli et Berneri, l’un des militants les plus attachants.

Arlette GRUMO


[1Isabelle Felici, La Cecilia. Histoire d’une communauté anarchiste et de son fondateur Giovanni Rossi, Lyon, Atelier de création libertaire, 2001.

[2Partant d’un autre point de vue, Antonio Gramsci n’en parvint pas moins à une conclusion similaire en notant que les écrits littéraires de nombreux anarchistes avaient des « relents de sacristie ».