De l’amour, de la poésie et de la subversion

À contretemps, n° 36, janvier 2010
jeudi 6 janvier 2011
par  F.G.
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Jérôme PEIGNOT
LES JEUX DE L’AMOUR ET DU LANGAGE
Rue des Cascades, 2009, 256 p.

Trente-cinq ans après sa première édition par Christian Bourgois, c’est un bien joli présent que nous offre Rue des Cascades en rééditant ces Jeux de l’amour et du langage, de Jérôme Peignot. Un bien joli présent car cet essai méritait mieux qu’une édition de poche, même si celle-ci était bienvenue à son époque, et que la tâche est ainsi accomplie : Rue des Cascades a rempli son rôle de « passeur » de textes essentiels en tirant peut-être celui-ci de l’oubli, du moins en nous le remettant en mémoire.

Le titre d’abord paraît léger et malicieux en regard de son contenu dense et ardu par endroits. Mais Jérôme Peignot est avant tout un taquineur du verbe, un typoète, il joue avec les mots qui restent le support du triptyque qui supporte sa vie et son œuvre : l’amour, la poésie et la subversion.

Car cet ouvrage est un texte d’amour, de poésie et de subversion. Amoureux de l’amour et amoureux du langage, l’auteur nous embarque dans un voyage en quinze petits chapitres qui sont autant d’étapes de recherche, de réflexion et d’explications. On se laisse emporter. On se laisse aspirer par l’amour de l’Androgyne, l’unité primitive. Celui qui insiste, au gré d’un autre écrit, sur la facette masculine du mot « fille » en soulignant la présence de l’élément masculin il dans ce vocable entraîne son lecteur dans une re-visite des croyances et des mythes qui rehaussent et expliquent les divers emmêlements de l’amour et du langage, les interactions de l’un sur l’autre : l’amour est le pivot de cette pensée fondée sur l’Androgynat, les deux faces essentielles de la vie, masculine et féminine ; si l’on doutait de cette importance, l’envoi qu’il adresse « à celle, encore plus silencieuse que jamais, que j’irai tantôt rejoindre au pays de l’Androgyne » suffirait à nous le rappeler.

Une fois posée sa théorie de l’Androgyne, le typoète part à la recherche des liens unissant l’amour et le langage puisque aussi bien, pour dire l’amour, il faut dépasser les mots, « transgresser le langage », car le langage n’est pas que parole, le langage est sacré. Le langage recouvre autant le silence que le regard ou le cri. Il fouille alors les textes fondateurs des grands mythes et croyances et des auteurs qui étayent sa démonstration ou illustrent ses éclaircissements et ses questionnements, explore et décode pour nous le Véda, le tantrisme et son « cri silencieux », Tristan et Iseut, la Quête du Graal, l’art d’aimer des troubadours, la pensée des gnostiques pour lesquels l’amour « organise le monde en même temps qu’il le dit », celle des adamites, le langage des sorcières « ou le degré zéro de la parole », celui de la Kabbale, de Blake, de l’Hypérion d’Hölderlin, de Sade et de Fourier, pour arriver à des pensées plus contemporaines : celle de Brisset, des surréalistes Breton, Eluard et Artaud dont « l’œuvre peut se réduire en une lettre d’amour malheureux écrite à l’humanité », puis, surtout, comme en conclusion, Georges Bataille et sa grammaire de l’amour.

C’est un cheminement touffu qu’il emprunte ainsi à travers tous ces textes, des plus anciens aux plus modernes, apportant à leur traduction l’éclairage de la peinture et de la musique. L’amour et le langage sont indissociables, il le crie – l’écrit – à chaque page : « Aimer une femme, c’est la recréer, la reconstruire comme un poème, l’inventer de toutes pièces ou presque », ou « dire son amour c’est réinventer le langage », même si, conclut-il, « l’écriture n’est jamais qu’un mirage ».
Amour, poésie, mais aussi subversion. L’idée de combat et de révolution est toujours là, elle sous-tend le traité et est du reste mise en évidence de belle façon par l’éditeur lui-même qui emboîte ces Jeux de l’amour et du langage dans une couverture rouge et noir, couleurs du feu, élément souvent présent dans le texte, et de la lutte permanente : preuve en est sur le rabat de la couverture la face révolutionnaire de l’Hypérion d’Hölderlin qui est peut-être la plus prégnante de l’ouvrage ; nous ne répéterons pas les mots qui y sont si bien mis en valeur, mais ceux-ci : « Dans ce que le pouvoir en place appelle l’anarchie, pour lui [Hypérion], tout, au contraire, s’articule à merveille. » À merveille !

Michèle CRÈS