Notes de lecture

À contretemps, n° 36, janvier 2010
mardi 4 janvier 2011
par  F.G.
popularité : 16%

Claude GUILLON
NOTRE PATIENCE EST À BOUT
1792-1793, les écrits des Enragé(e)s

Paris, Éditions Imho,
collection « Radicaux libres », 2009, 184 p.

Poursuivant dans la lignée de son étude publiée, en 1993, à La Digitale – Deux Enragés de la Révolution. Leclerc de Lyon et Pauline Léon –, Claude Guillon nous propose ici un choix d’écrits émanant des Enragés de la Grande Révolution. On y trouvera, entre autres, des textes produits par les districts parisiens sur le « mandat impératif », le contrôle des élus et leur révocabilité et, sur la même thématique, un « Projet » rédigé par Jean-François Varlet ; une proposition de décret-loi élaborée, fin 1792, par Rousseau Hidins, « citoyen français de Lyon », et donnée, pour la première fois, semble-t-il, dans son intégralité ; le texte complet du « Manifeste des Enragés » de juin 1793, à la rédaction duquel Jacques Roux, Jean-François Varlet et Jean Théophile Leclerc prirent une part essentielle ; l’ « Adresse à l’Assemblée nationale des citoyennes de la capitale » du 6 mars 1792, rédigée par Pauline Léon, ainsi que plusieurs discours et déclarations relatifs à la question des femmes. Le tout est opportunément mis en perspective par l’auteur, qui reprend, en ouverture d’ouvrage, mais dans une version augmentée, un de ses textes originellement publié dans Critique communiste (1993). « Écrire l’histoire, continuer la révolution » constitue une excellente esquisse historiographique sur les Enragés. En conclusion d’ouvrage, Claude Guillon s’intéresse plus précisément à la question de la filiation des Enragés, trop vaguement revendiquée, à son gré, par les anarchistes. Des biographies de la citoyenne Dubreuil, Rousseau Hidins, Claire Lacombe, Jean Théophile Leclerc, Pauline Léon, Jacques Roux et Jean-François Varlet complètent cet intéressant ouvrage, augmenté d’une très précise bibliographie.

Mathias POTOK

Paul MATTICK
LE JOUR DE L’ADDITION
Aux sources de la crise

Traduit de l’anglais par Norbert Gobelin et Rémi Trom
Préface de Charles Reeve,
Montreuil, L’Insomniaque, 2009, 64 p, ill..

Publiée en quatre livraisons dans la revue The Brooklyn Rail : Critical Perspectives on Arts, Politics and Culture entre octobre 2008 et mars 2009, cette étude de Paul Mattick constitue, sur fond d’analyse de la récente crise du système, la plus pertinente lecture critique qui soit du modèle capitaliste dominant. Après un retour sur la crise des subprimes aux États-Unis et sa rapide propagation aux économies mondialisées, Paul Mattick s’intéresse plus précisément aux causes de cet effondrement et à leur éclairage, depuis « l’âge d’or » des années 1950-1970 – lesdites « Trente Glorieuses » – jusqu’à la restructuration capitaliste mise en place à la fin des années 1970. En explorant par le menu cette « dynamique à long terme » du capitalisme, Paul Mattick indique que l’effondrement économique actuel se situe dans le droit-fil de son histoire, où la réitération du « cycle crise-reprise » est l’une des conditions de sa pérennisation. La crise qui frappe aujourd’hui, écrit l’auteur, « aurait pu se produire beaucoup plus tôt » ; elle a simplement été retardée, « pendant une trentaines d’années », en se déplaçant vers les régions les plus pauvres du monde et en accroissant une dette « d’une ampleur sans précédent dans l’histoire ». En dernière partie de cette pertinente analyse, Paul Mattick, qui règle au passage quelques comptes avec les experts de cette « science autoproclamée » qu’est l’économie, avance l’hypothèse que nous serions « au stade préliminaire d’une Grande Dépression, plus grave que celle du passé », ce qui laisserait présager qu’il faut s’attendre « à une aggravation de la situation économique au cours des décennies à venir ». Reste une inconnue : le degré de tolérance « dont feront preuve les habitants de la planète face aux dégâts que la résolution des difficultés du système capitaliste va provoquer dans leur vie ». Sur ce point, Paul Mattick ne cède ni à l’optimisme ni au pessimisme. Il s’en tient, comme pour le reste, à l’analyse lucide de la réalité. Pour devenir porteuse d’avenir, nous dit-il, il faudra que la « colère populaire » qui a commencé de s’exprimer ici ou là cesse de s’en tenir à la dénonciation des excès de quelques requins de la finance pour s’attaquer à « tout un système social fondé sur l’inégalité et l’oppression ». Ce faisant, elle cessera enfin de croire aux illusions régulatrices et étatiques pour se penser elle-même comme porteuse d’une alternative réelle au capitalisme. « Moins il faudra d’années de souffrance et de confusion pour que les gens en prennent conscience, écrit-il, mieux cela vaudra ».

Alice FARO

Corrado STAJANO
IL SOVVERSIVO
Vita e morte dell’anarchico Serantini

Pise, BFS Edizioni, 2008, 144 p.

Trois ans après la mort de Franco Serantini, violemment bastonné par la police au cours d’une manifestation antifasciste et laissé sans soin à la prison Don Bosco, de Pise, en mai 1972, Corrado Stajano sortait, chez Einaudi, une enquête très fouillée sur les conditions de cet assassinat programmé d’un anarchiste de vingt ans. Le livre, qui connut un fort succès de librairie, contribua largement à révéler au grand public les conditions tragiques de cette disparition, mais aussi à dévoiler les mécanismes d’occultation d’un pouvoir judiciaire tout acquis, dans ses hautes sphères du moins, à la loi de l’omerta. Réédité aujourd’hui par la Biblioteca Franco Serantini, de Pise, Il sovversivo est accompagné d’un DVD de Giacomo Verde – S’era tutti sovversivi –, qui éclaire, à partir de témoignages et de documents d’époque, ce que fut la « subversion », mais aussi la « contre-subversion », de ces naissantes années de plomb. Si le livre de Corrado Stajano garde toute sa force d’évocation, c’est, outre ses évidentes qualités de construction, d’écriture et de documentation, qu’il marie exemplairement plusieurs registres : celui de la biographie, avec un portrait très touchant de Franco Serantini ; celui de l’analyse historico-politique d’une stratégie de la tension inaugurée en 1969 par l’attentat de la Piazza Fontana, de Milan ; celui de l’enquête proprement dite sur le cas Serantini, enfin.

Ludovica RICCIO

Cristina ESCRIVÁ et Rafael MAESTRE (coord.)
LA MUERTE DE LA LIBERTAD
Represión franquista al movimiento libertario

Madrid, CGT, 2009, 188 p., ill.

Cet ouvrage a été conçu pour servir de catalogue à une exposition itinérante organisée conjointement par la CGT d’Espagne et la Fondation Salvador Seguí et consacrée à la répression du Mouvement libertaire espagnol sous le franquisme. Divisé en quatre parties – « L’exposition », « Textes », « La répression dans l’État espagnol », « Témoignages de l’exil » –, l’ouvrage, doté d’une riche iconographie, vaut surtout pour la qualité des données documentaires et des analyses apportées par divers historiens – vingt-cinq au total – sur la politique de répression anti-libertaire mise en œuvre par le franquisme. Il en résulte un panorama synthétique, mais très complet, de l’ampleur du phénomène répressif, étudié ici région par région, d’où il ressort que le mouvement libertaire paya, sans doute, le plus lourd tribut à l’instauration d’un régime qu’il avait été le premier à combattre, les armes à la main. Un travail de remémoration intelligent.

José FERGO

Daniel COLSON, Ronald CREAGH,
Vivien GARCÍA, Irène PEREIRA, Alain THÉVENET,
PHILOSOPHIE ET ANARCHISME
Lyon, Atelier de création libertaire, 2009, 60 p., ill.

Peut-on parler de philosophie anarchiste ? Quels types de liens existe-t-il entre anarchisme et philosophie ? Tentant de répondre à ce double questionnement, les cinq interventions rassemblées dans cet opuscule ont été prononcées lors d’une rencontre organisée, à Lyon, le 22 novembre 2008, par le Centre de documentation et de recherche sur les alternatives sociales (CEDRATS). Pour Irène Pereira – « Anarchisme et philosophie » –, l’anarchisme est « producteur de philosophie » et philosophie « en lui-même », car « il est à la fois dans un même mouvement pratique et théorie, pratique politique et philosophie ». Vivien García – « Une philosophie politique ignorée ? » – s’interroge, quant à lui, avec pertinence et clarté, sur la très récente apparition de l’anarchisme dans le champ philosophique et sur la curieuse « alchimie » qui en découle ici ou là. Il est vrai qu’en fin connaisseur de ce « postanarchisme » poussé, outre-Atlantique, sur le terreau de la French Theory, Vivien García sait de quoi il parle. Ici, pourtant, il déborde le strict cadre de ses réflexions – abordées dans L’Anarchisme aujourd’hui – pour se pencher sur l’intéressante question de « la mésentente fondamentale entre l’anarchisme et la philosophie politique ». Les contributions de Ronald Creagh – « Le Philosophe et l’Anarchiste » – et d’Alain Thévenet – « Bâtards ! » – se situent, elles, clairement dans le hors-champ académique. Pour le premier, l’anarchie est « une philosophie du quotidien, de l’intime et du social, c’est-à-dire une métaphysique de l’univers ». Pour le second, l’anarchie se doit de cultiver sa « bâtardise », qui est la condition de sa liberté. Elle prend tout ce qui l’alimente, sans compter, y compris les « conceptualisations » élaborées par des philosophes dans le silence des bibliothèques, c’est-à-dire hors les murs de la vie. Son seul tort serait de croire, précise Alain Thévenet, qu’elle pourrait occuper, au saint des saints, une autre place que celle – petite et clandestine – qui lui est attribuée depuis longtemps par la pensée assise. La dernière contribution de ce court ouvrage – « L’anarchisme et la philosophie » – permet à Daniel Colson de développer, avec le brio et la force d’évocation poétique qu’on lui connaît, quelques-unes des lignes de force qui, depuis le Petit lexique jusqu’aux Trois essais, fondent une manière contemporaine tout à fait originale de penser l’anarchisme dans sa discontinuité – de son invention, au XIXe siècle, à sa renaissance philosophique un siècle plus tard, en passant par l’anarchisme ouvrier de la grande époque. Pour Daniel Colson, l’anarchisme a évidemment « à voir avec la philosophie », mais, « en raison de sa propre radicalité », il tend aussi « à défaire la philosophie comme il défait les religions, en affirmant un projet révolutionnaire, la volonté de transformer de fond en comble la totalité de ce qui est ». Ce faisant, l’anarchisme « n’est pas lié, nous dit-il, à une philosophie particulière », il est « un rapport interne au monde et à la vie qui échappe à tout ordre partiel (donc oppresseur) ». Un petit livre à lire et à méditer en attendant de prochains et nécessaires développements.

Freddy GOMEZ

Claudio ALBERTANI
EL ESPEJO DE MÉXICO
Crónicas de barbarie y resistencia

Illustrations de Nicéforo Urbieta
México, Altres Costa-Amic, 2009, 200 p.

Il y a de cela un siècle, John Kenneth Turner, talentueux journaliste nord-américain, arpenta le Mexique accompagné du dirigeant magoniste Lázaro Gutiérrez de Lara et tira de ce périple matière à un livre remarquable en tous points, México Bárbaro, saisissant tableau de l’ère porfiriste finissante. C’est sur ce rappel que s’ouvre le livre de Claudio Albertani et c’est dans la lignée de Kenneth Turner qu’il s’inscrit pour nous tendre un « miroir » du Mexique contemporain où, de Tlatelolco à Atenco et du Chiapas à Oaxaca, se déclinent toujours au quotidien barbarie et résistance. Réunissant des textes déjà diffusés sur Internet – « Desobediencia civil », « El espejo de México », « Guerras del agua », « La solidaridad en marcha » – et des chroniques inédites – « La rebelión zapatista en hilo del tiempo », « La pasión de un pueblo del valle de Oaxaca », « El regreso de los bárbaros », « Sobre Stalin y sus actuales partidarios en México », « México duele » –, le livre se clôt sur une évocation de l’œuvre picturale de l’artiste zapotèque Nicéforo Urbieta, dit Nice, et sur une longue conversation avec le peintre. « Ce ne sont pas les crimes de ses gouvernants, insiste Claudio Albertani, qui confèrent au Mexique cette place à part qui est la sienne dans le monde actuel, mais plutôt les luttes de ses habitants. Aujourd’hui plus que jamais, le Mexique flambe de toutes les espérances indissociables de la condition humaine. Pont entre plusieurs mondes – Occident et Orient, Nord et Sud, modernité et tradition –, il est un des nœuds vitaux de la planète, mais aussi un lieu où bouillonnent les idées et les mouvements sociaux. » Ces luttes, qui fondent depuis le début des années 1990 une longue geste de résistance au capitalisme néo-libéral, sont ici analysées avec une belle pertinence. De l’une à l’autre, la dernière en date étant la commune d’Oaxaca de 2006, se dessine une stratégie modulable, c’est-à-dire changeante et évolutive, pour le présent. C’est ainsi, nous dit Claudio Albertani, que, puisant en elle-même, l’expérience sociale mexicaine récente déborde le cadre étroit d’une gauche historiquement discréditée pour inventer, à partir d’elle-même, de nouvelles perspectives d’émancipation. En cela, la réalité que nous tend le « miroir » mexicain n’a rien à voir avec l’exotisme. Elle est, plutôt, l’expression d’un possible transposable. Il n’y a plus qu’à attendre que ces chroniques soient traduites en français.

José FERGO

Violette MARCOS et Juanito MARCOS
LES CAMPS DE RIVESALTES
Une histoire de l’enfermement (1935-2007)

Portet-sur-Garonne, Nouvelles Éditions Loubatières, 2009, 144 p., ill.

Si certains lieux sont marqués du fer rouge de l’ignominie, le camp Joffre de Rivesaltes est bien de ceux-là. C’est son histoire que nous racontent Violette et Juanito Marcos dans un ouvrage fort documenté. Il en ressort que, si chaque régime produit ses propres méthodes de concentration, de rétention ou d’internement, les « étrangers indésirables » en sont toujours les premières victimes. Sur ce plan, le camp de Rivesaltes demeure indiscutablement le symbole de l’enfermement. Ouvert en 1935 pour recevoir des troupes coloniales, le camp a, en effet, servi à parquer des Espagnols, des Tsiganes et des Juifs entre août 1940 et novembre 1942, des prisonniers de guerre allemands entre 1944 et 1948, des membres du FNL en 1962, des Harkis entre 1962 et 1965 et, last but not least, les « nouveaux indésirables » désignés par les lois Pasqua-Debré (1986-1997), Chevènement (1997) et Sarkozy (2006). Jugé inefficace, le camp sera fermé en 2007 et sa population déplacée en bordure de l’aéroport de Perpignan pour faciliter les expulsions. Aujourd’hui délabrés et entourés de barbelés rouillés, les îlots de baraques de Rivesaltes reste un lieu de la mémoire du malheur dont ce livre, enrichi de divers témoignages d’internés, retrace les divers épisodes.

Monica GRUSZKA

Violette MARCOS et Juanito MARCOS (coord.)
CULTURE D’EXIL
Espagnols dans le Sud-Ouest 1939-1975

Toulouse, IRIS-Le Coquelicot, 2009, 96 p., ill.

Tous les exils sécrètent un monde à part où le souvenir des défaites alimente toujours l’espérance d’un retour. L’exil qui s’ouvrit avec la Retirada en est l’exemple même : l’Espagne vaincue cultiva à foison ses anciens rêves de jeunesse et la folle certitude que le franquisme serait balayé par le vent de l’histoire. Trente-cinq ans plus tard, celle-ci lui donna raison, même si le peuple ne compta pour rien, ou presque, dans sa chute. Cette constance, qui fut d’abord une manière de transcender la nostalgie en espoir, on la sent bien à lire les pages de ce court ouvrage consacré aux exilés espagnols du Sud-Ouest, et plus particulièrement aux anarchistes. Toulouse, que le franquisme appelait « l’école du terrorisme », représenta la capitale de la diaspora exilée. Elle y fit souche, elle y vécut les yeux fixés sur la ligne des Pyrénées, elle s’y organisa en contre-société. Avec ses propres rites – différents selon que l’on fût socialiste, anarchiste ou communiste –, ses propres réseaux culturels, ses propres solidarités. Malgré les divergences majeures qui les opposaient, les diverses familles de l’exil républicain espagnol accordaient toutes à la culture une place à part. En atteste l’incroyable foisonnement d’activités recensées dans cet ouvrage : presse, édition, théâtre, conférences, sorties champêtres, fêtes et galas, expositions diverses. Il en ressort un univers tout à fait attachant où, partis de rien et sans autre financement que celui qui sortait de leur poche, des militants ouvriers ont maintenu la flamme de l’autre Espagne des années durant. Les diverses contributions de ce livre – Lucienne Domergue, Frédéric Serralta, Manel Llatser, Emma Torrent, Violette et Juanito Marcos – abordent, avec pertinence et chaleur, toutes les facettes de cette vie communautaire des exilés espagnols du sud-ouest de la France sous le franquisme. Entre toutes ces contributions, celle consacrée à la colonie d’Aymare, sorte de kibboutz géré pendant presque vingt ans par la CNT dans le Quercy Noir, mérite une mention spéciale pour les précieuses informations qu’elle apporte sur un sujet encore mal connu.

José FERGO

Paul ROUSSENQ
L’ENFER DU BAGNE
Préface de Jean-Marc Delpech ; postface d’Albert Londres
Illustrations de Laurent Maffre
Paris, Éditions Libertalia, 2009, 136 p.

Il existe, de Jacob Law à Alexandre Jacob, en passant par Eugène Dieudonné, une littérature anarchiste du bagne. C’est indiscutablement à ce genre qu’appartiennent les essentiels souvenirs de Paul-Henri Roussenq (1885-1949), débarqué à l’île Royale (Guyane) le 13 janvier 1909 et libéré de l’enfer tropical fin 1932. En vingt et un chapitres d’une grande concision, le matricule 37 664 nous livre une description minutieuse de la vie des bagnards sans faire l’impasse, hormis les tentatives d’évasion, sur aucun sujet : le « mécanisme » du bagne, les gardes-chiourmes, le régime alimentaire, la mort au travail, l’homosexualité, le système D, la « justice » interne, les cachots, la médecine du camp, etc. Le tout est décrit presque cliniquement et avec un authentique sens de la nuance. Ainsi, il arrive parfois que l’on croise, dans ces pages nées du vécu d’une extrême oppression, quelques braves types, y compris chez les « chaouchs ». De même, nous dit Roussenq, si « certains médicastres manquaient totalement à leurs plus élémentaires devoirs », quelques blouses blanches, comme le docteur Rousseau, manifestaient un grand sens de l’humanité. Cette volonté de dire l’horreur telle qu’elle était sans en rajouter dans l’excessif fait sans doute la force de ce témoignage, dont une autre singularité tient à la capacité d’abstraction d’un auteur dont l’ego n’effleure que rarement. Chez l’anarchiste Roussenq, en effet, on ne ressent pas davantage de besoin de reconnaissance que de désir de notoriété. Au vu de la littérature carcérale, c’est assez rare pour être signalé. De même, et sur un autre plan, cette fois, il convient de noter que ce témoignage chute sur une étrange repentance où cet anar de derrière les fagots s’en remet à Dieu pour sauver son âme. C’est que, publié huit ans après la mort de Roussenq chez le très catholique éditeur F. Pucheu, le témoignage a été chrétiennement retouché. « Fort heureusement pour le lecteur des lignes qui suivent, écrit Jean-Marc Delpech dans une remarquable et savante mise en contexte de l’ouvrage, ce ne sont là que des peccadilles. Car le texte de Roussenq ne pâtit pas des manipulations d’un obscur curaillon. » Au contraire, dirions-nous, elles prennent, avec le temps, valeur de curiosité littéraire. Et puis Roussenq avait l’habitude des manipulations puisqu’il fut libéré, rappelons-le, à la suite d’une vigoureuse campagne du très stalinien Secours rouge international, qui, comme de bien entendu, tenta, sitôt rentré en France, de l’instrumentaliser. C’était mal connaître cet « incorrigible » Roussenq, qui sut dire « merde à Vauban » et « merde à Staline » avec la même force. On ajoutera, à sa place, mais sûr qu’il nous aurait donné raison : « Merde à la calotte ! ».

Gilles FORTIN

Americo NUNES
LES RÉVOLUTIONS DU MEXIQUE
Réédition augmentée ; gravures de Posada
Paris, Ab irato Éditions, 2009, 240 p., ill.

Pour qui s’intéresse à l’histoire sociale du Mexique, cette réédition de l’ouvrage fondamental d’Americo Nunes, épuisé depuis longtemps, tient de l’événement éditorial majeur. Et ce d’autant qu’elle est augmentée d’une longue et passionnante postface de l’auteur explorant les nouvelles pistes de recherche ouvertes entre la fin des années 1970 et aujourd’hui. La grande originalité de l’approche historique d’Americo Nunes peut se résumer en deux points : d’une part, la perspective qu’il adopte est celle des vaincus, qui fut si chère à Walter Benjamin ; d’autre part, sa lecture des « révolutions » mexicaines, qui embrasse le « temps long » de l’histoire, se garde toujours de céder à toute simplification abusive pour souligner, au contraire, la pluralité et la complexité des phénomènes révolutionnaires. Ainsi, à propos des événements qui bouleversèrent le Mexique entre 1911 et 1917, Americo Nunes note qu’ils ne furent pas constitutifs d’ « une » révolution, comme l’a retenu la légende et répété l’histoire officielle, mais de « plusieurs révolutions » mettant en branle des groupes sociaux très différents et porteurs d’intérêts radicalement antagonistes. Au fil du temps, ces groupes conjuguèrent leurs efforts – contre Porfirio Díaz, d’abord, puis contre Victoriano Huerta – avant de s’affronter en une guerre civile interne au très contradictoire mouvement révolutionnaire mexicain, guerre civile s’achevant, le 1er mai 1917, par la victoire -– provisoire -– de Venustiano Carranza. L’approche dialectique d’Americo Nunes, qu’il assume au passage comme gramscienne, a pour principal mérite de dépasser les clivages interprétatifs traditionnels qui opposent ses divers analystes. Cette révolution, nous dit-il, fut surtout paradoxale, tout à la fois libérale et socialiste, populaire et petite-bourgeoise, agraire et urbaine, restauratrice et moderniste. Elle libéra des forces authentiquement révolutionnaires – zapatistes, villistes, magonistes – qui, elles-mêmes, furent incapables de surmonter leurs propres différences sociales entre paysans-prolétaires, ouvriers de métier et prolétaires industriels. Au terme d’une lutte acharnée, affirme Americo Nunes, « ce qui s’est passé au Mexique, ce fut la militarisation de la révolution. Un phénomène identique eut lieu au XXe siècle au cours de toutes les guerres civiles. La militarisation de la Révolution mit un terme, de manière violente, au processus révolutionnaire. La Révolution s’est étatisée. » En face restèrent les vaincus, ceux qui avaient rêvé de terre et liberté, avec Emiliano Zapata et Ricardo Flores Magón, ces vaincus dont l’histoire peut encore « venir trouer la trame linéaire du Temps ». Un très grand livre, que complètent une chronologie des « révolutions » du Mexique et une bonne bibliographie.

José FERGO

Thierry MARICOURT
DAENINCKX PAR DAENINCKX
Paris, Le cherche midi, 2009, 312 p.

Pas étonnant que nous retrouvions ces deux-là sur la même couverture d’un livre ! Thierry Maricourt l’expose très bien dans son avant-propos et nous ne nous étendrons donc pas sur leurs points communs et leurs divergences de vues. Le fait est là : Maricourt a comblé ici le vide qu’il avait laissé dans son Histoire de la littérature libertaire en France et on ne peut que l’en remercier. On regrettera juste la présentation patchwork de ces interviews tirées de la presse écrite, radiophonique ou audiovisuelle, qui entraîne des redites, nous offrant un portrait morcelé de Didier Daeninckx. Tant pis ! Au lecteur d’aller à la pêche, de rassembler les morceaux du puzzle et de se laisser entraîner par les paroles touchantes d’un auteur toujours rebelle et en questionnements perpétuels. Car l’œuvre est de poids et l’homme attachant. Parce que Daeninckx touche à ce qu’il y a de plus profondément humain, et pas toujours beau, en chacun de nous et nous renvoie à nos contradictions. Il se livre ici tout entier, raconte ses tiraillements idéologiques, expose sa démarche d’écrivain, remue la grande Histoire, propulsant les petites gens au-devant des grands, et vice versa, décortique les faits, les explique, et s’explique, et se révolte, toujours, ancré dans le quotidien. Il aime les hommes, les femmes, un par un, une par une, par leur nom, les exclus d’abord, surtout, « ceux qui ne sont jamais dans les livres d’Histoire, qui restent même en dehors des marges », ceux qui donnent vie à ses bouquins et en sont la chair. Daeninckx nous renvoie la réalité en pleine gueule ; à travers sa dualité – rouge et noire –, à travers ses doutes et ses recherches, il se fait le miroir de notre complexité, sans jugement.

Michèle CRÈS