Revue des revues

À contretemps, n° 36, janvier 2010
lundi 3 janvier 2011
par  F.G.
popularité : 10%


AGONE n° 41/42
Les Intellectuels, la critique et le pouvoir
Marseille, 2009, 288 p.

Copieux sommaire, comme d’habitude, pour cette dernière livraison de la revue-livre Agone consacrée à la vaste question des intellectuels et de leurs rapports à la critique et au pouvoir. On se doute que, sur un sujet aussi fourre-tout, le risque était grand de céder à l’habituel et plaisant exercice de détestation de quelques petites ou grandes pointures de l’intellectualité histrionique (Sollers), pontifiante (Debray), académique (Furet), propositionnelle (Rosanvallon) ou radicale-chic (Negri, Zizek, Badiou and co.). Sitôt lues, pourtant, les (trop) nombreuses pages qui leur sont consacrées, induisent immanquablement une assez pénible sensation de déjà dit ou de trop dit. La question demeure de savoir si le rôle d’une revue critique est de servir de faire-valoir (critique) à une caste de clercs essentiellement occupée à faire en sorte qu’on parle d’elle, de manière laudative ou à charge. A contrario, on trouve, dans ce numéro, de l’excellent à la pelle, et c’est finalement ce qui compte. Il en va ainsi d’un entretien accordé par Jacques Bouveresse à Thierry Discepolo, dont on a retenu cette phrase : « Le pouvoir ou en tout cas la proximité avec le pouvoir est hélas souvent la seule chose dont on puisse dire clairement, au moment où ils l’obtiennent effectivement, que c’était au fond ce à quoi aspiraient depuis le début certains intellectuels. » Sur une thématique similaire, le lecteur sortira forcément ragaillardi de la lecture de l’étude de James Conant – « Orwell et la dictature des intellectuels ». Sur sa lancée, il ne pourra qu’apprécier à leur juste (et haute) valeur les textes, choisis, annotés et brillamment présentés par Charles Jacquier, de Jan Makhaïski (1867-1926) – « Sur les intérêts de classe de l’intelligentsia » (1898) et « Anciens et nouveaux maîtres » (1905), précédés d’une bonne introduction de Jean-Pierre Garnier –, d’Ante Ciliga (1898-1992) – « Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? » – et de Bruno Rizzi (1901-1977) – « Circulaire » (1950) et « Étudiants et ouvriers » (1968). Enfin, en contrepoint parfait de la figure monstrueuse et pathétique de l’intellectuel de pouvoir, le lecteur découvrira, toujours présenté par Charles Jacquier, le parcours exemplaire d’Alexandre Grothendieck, fils d’anarchiste apatride et mathématicien de premier plan, qui pratiqua, sa vie durant, le principe du « refus de parvenir », si cher aux syndicalistes révolutionnaires du début du siècle dernier.

Freddy GOMEZ

NI PATRIE NI FRONTIÈRES, n° 27-28-29
Paris, octobre 2009, 484 p.

Comme pour rattraper un an de silence, la dernière livraison de Ni patrie ni frontières, indispensable revue de traductions et de débats, nous offre un très gros volume de textes regroupés en dix thèmes : « Quatre crises » ; « Mouvements autonomes de “sans papiers” et “soutiens” » ; « Le gauchisme post-moderne en débat » ; « Tarnac et après ? » ; « Luttes dans l’Éducation nationale » ; « Contre-sommets » ; « Sur l’anti-impérialisme réactionnaire » ; « Massacres à Gaza, sionisme et antisionisme » ; « Anarchisme et insurrectionnisme » ; « International : Grande-Bretagne, Italie, Brésil, Pays-Bas ». À sa manière, éminemment critique et sérieusement argumentée, ce numéro examine, sans tabous d’aucune sorte, certains sujets majeurs de la récente actualité anticapitaliste et militante. La place nous manque, bien sûr, pour évoquer, par le menu, toutes les contributions de cette livraison – elles sont trop nombreuses –, qui, par leur qualité d’analyse, mériteraient de l’être. Aussi nous contenterons-nous, de manière un peu arbitraire, de n’en retenir que quelques-unes, à notre avis particulièrement bienvenues et pertinentes. Tel est, par exemple, le cas du débat retranscrit en ces pages, entre Yves Coleman, l’animateur de la revue, et trois militants de sensibilité libertaire, sur une récente production littéraire « radicale-spontanéiste ». De la même façon, deux textes de Claude Guillon – « Mouvance anarcho-autonome : généalogie d’une invention » et « Violence et sabotage : pendant les “affaires”, le débat continue » – apportent de précieux éléments de réflexion, d’une part, sur cet improbable « hybride » et, de l’autre, sur l’extrême confusionnisme véhiculé par certains textes en vogue dans le milieu autonome sur des notions comme la violence ou le sabotage. Sur d’autres thématiques, il nous plaît de signaler, pour leur indéniable intérêt, la publication d’un long entretien avec le collectif de rédaction du journal anarchiste vénézuélien El Libertario et, malgré quelques faiblesses argumentaires, un dur texte d’Octavio Alberola – « Chomsky, le bouffon de Chavez » – pointant les limites de la pensée critique du très surfait mandarin quand, au lieu de l’exercer, il se contente de faire génuflexion progressiste devant le caudillo de Caracas. Enfin, et pour clore cette recension, nous recommandons la lecture, dans sa totalité, du très pertinent dossier consacré aux derniers soubresauts du drame israélo-palestinien et, plus généralement, à la manière dont il est traité à la gauche de la gauche.

Alice FARO

RÉFRACTIONS, n° 22
Le Réveil des illégalismes
Paris, printemps 2009, 152 p.

Dans un éditorial résolument musclé, le vingt-deuxième numéro de Réfractions, qui nous avait habitué jusque-là à plus de réserve, annonce la couleur : « “Il n’y a pas que neuf personnes à sauver mais un ordre à faire tomber”, disent fièrement les inculpés de Tarnac. Avec eux, nous gardons les yeux grands ouverts sur l’horizon des insurrections qui ouvrent la voie à la révolution, tout à la fois moment de rupture de l’imaginaire établi et long processus de transformation sociale radicale. » Consacré à un supposé « réveil des illégalismes », le reste est à l’avenant, y compris l’intitulé des rubriques : « Qu’il crève, le régime ! », « L’heure des illégalismes », « L’horizon de l’insurrection ». À croire que la lecture d’un récent libelle best-seller – du reste aussi verbeux que faiblement argumenté – a suffisamment secoué nos amis « réfractaires » pour leur faire voir, dans la flambée grecque de l’hiver dernier, autre chose que ce que, finalement, elle fut : une révolte légitime, mais courte de vue et incapable de déborder son cadre étroit. C’est d’ailleurs ce dont convient aisément Jean-Pierre Duteuil, quand, évoquant ledit embrasement hellène dans ce même numéro, il se garde de céder à tout « optimisme délirant » et conseille à chacun d’en faire autant. Qu’on se rassure, il n’est pas le seul, car, en contrepoint de quelques étranges connivences avec la redondante prose – jamais analysée en ses pages – d’un désormais célèbre « comité invisible », cette livraison de Réfractions ne s’en tient pas uniquement à l’examen fasciné d’un prétendu revival insurrectionnel. Elle peut même s’en défier ouvertement, comme le fait André Bernard -– « Désobéir à la loi ? » –, qui avoue son « agacement » devant l’éternel retour médiatique de la figure de l’anarchiste explosif, ou, plus simplement, s’en tenir à l’illégalisme anarchiste historique – « Illégaliste, parfaitement ! », de Jean-Marc-Delpech et David Doillon – ou aux rapports entre action directe, insurrection et révolution – « Une action illégale parmi d’autres : la Révolution », d’Eduardo Colombo, et « Syndicalisme d’action directe et illégalité », d’Irène Pereira. Sur un autre plan, beaucoup moins fantasmé, une table ronde entre Bernard Hennequin, Danièle Haas et Bernard Taponot, salarié à Fret SNCF, ouvre quelques précieuses « pistes de réflexion » sur les actes de malveillance en milieu ferroviaire. En attendant que vienne l’insurrection, à défaut de son simulacre.

Freddy GOMEZ