En guise de présentation

À contretemps, n° 35, septembre 2009
mardi 21 septembre 2010
par  F.G.
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DANS Terres promises (2001), Nathan Weinstock, qui consacre un chapitre de son ouvrage au mouvement anarchiste juif, regrettait que cette dimension de l’histoire sociale fût « terriblement négligé[e] » et remarquait que la récente redécouverte de l’histoire du mouvement ouvrier juif – « qui avait lui-même subi une éclipse significative de la conscience historique » – ne s’était pas accompagnée, du côté des historiens, d’une remontée d’intérêt pour la question de l’anarchisme juif. Comme quoi, concluait l’auteur de Terres promises, « la résurgence d’un pan de mémoire peut en occulter un autre ».

Il est vrai que la rencontre inopinée de deux univers aussi apparemment contradictoires que l’anarchisme et le judaïsme n’a pas suscité beaucoup de curiosité dans l’Alma Mater. Et, à de rares exceptions près, pas davantage du côté de la contre-histoire libertaire, celle dont la tâche, pourtant, devrait consister à combler les trous de mémoire de l’histoire officiellement admise. Sur ce sujet, il nous faut donc bien reconnaître que les embarras sont partagés. Pour les iconoclastes que nous sommes, il y avait donc là matière à explorer. L’idée fit son chemin. Il fut long, dans l’attente d’une étincelle.

Comme c’est souvent le cas pour nos numéros thématiques, celui-ci doit beaucoup à l’incitation d’une personne. Il s’agit, pour l’occasion, de l’ami Pierre Sommermeyer qui, non seulement nous encouragea à travailler sur ce difficile et passionnant sujet, mais encore s’y impliqua activement en se lançant lui-même dans une lecture critique détaillée – et très personnelle – de l’ouvrage Juifs et anarchistes, récemment publié aux Éditions de l’Éclat. Le reste fut affaire de connivences. Une fois de plus, elles ne manquèrent pas.

Au bout de la route, et vu l’ampleur de la thématique abordée, il en est sorti un numéro excédant de beaucoup notre pagination habituelle. En dépit de l’effort financier que ce dépassement suppose pour nous, le sujet, nous semble-t-il, le méritait. Autrement dit, le jeu en valait la chandelle et nous nous y sommes adonnés avec enthousiasme. Quant au résultat, comme c’est normal, le lecteur en jugera.

S’ouvrant sur la recension de Juifs et anarchistes par Freddy Gomez – « Les contours d’une rencontre historique » –, ce trente-cinquième numéro se poursuit par l’analyse critique de Pierre Sommermeyer « Questionnements sur Juifs et anarchistes » -–, que complètent les interventions d’Audrey Goodfriend, Jean-Marc Izrine, Judith Malina, Hanon Reznikov et Arturo Schwarz constituant autant de « Réflexions sur la double identité ». Par la suite, Sylvain Boulouque – « Paradoxes sur la “question juive” » – évoque plus précisément ces embarras du mouvement libertaire de langue française, si tangibles dans sa manière de se confronter à des questions comme le sionisme, l’émigration en Palestine ou la fondation de l’État d’Israël. Une « Revue des livres » s’intéresse à trois ouvrages récemment parus ou réédités : Rédemption et utopie , de Michael Löwy -– recensé par Daniel Colson –, Le Yiddishland révolutionnaire , d’Alain Brossat et Sylvia Klingberg – recensé par Freddy Gomez – et Être Juif, aussi, d’Arturo Schwarz – recensé par Mathias Potok. Il nous a semblé, par ailleurs, opportun de profiter de ce numéro pour rendre l’hommage qu’il méritait à Paul Avrich (1931-2006), en publiant le treizième chapitre de ses Anarchists Portraits (1988) -– « L’anarchisme juif aux États-Unis » –, donné ici dans une traduction de l’ami Armand Vulliet. Enfin, on trouvera, pour clore ce numéro, une évocation de cette chaude actualité qui, périodiquement, nous plonge au cœur d’un conflit sans fin : « Défaire le nœud coulant ».

Un mot encore pour signaler à nos lecteurs que ce numéro a été entièrement illustré par un jeune artiste de talent, Vincent Van Damme. Nous le remercions fraternellement pour sa riche collaboration.

Bonne lecture, et à une prochaine.

À contretemps