L’être intime du judaïsme

À contretemps, n° 35, septembre 2009
mardi 21 septembre 2010
par  F.G.
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■ Arturo SCHWARZ
ÊTRE JUIF, AUSSI
Réflexions d’un athée anarchiste

Traduit de l’italien par Marie-José Tramuta
Préface de Rav Giuseppe Laras
Paris, Oxus Éditions, 2009, 72 p.

Comme le rappelle opportunément Rav Giuseppe Laras, préfacier de cet opuscule, il existe, dans la tradition juive, une manière hétérodoxe de vivre sa judaïté « en toute liberté, autrement dit sans inclure de délimitations ou de verrouillages internes ». C’est à cette lignée que se rattache indiscutablement Arturo Schwarz en revendiquant la sienne propre, « sans réserve, intégralement » tout en se déclarant « simultanément anarchiste, athée et surréaliste ». On ne doute pas que, dans l’un et l’autre univers – le juif et l’anarchiste –, les orthodoxes porteurs de flambeau en aient les sangs retournés, ce qui, c’est certain, comblera d’aise ce libre esprit.

Le texte reproduit en ces pages est la traduction d’une conférence donnée par Arturo Schwarz à la synagogue de Casale Monferrato (Italie), le 18 septembre 2005, à l’occasion de la Journée européenne de la culture juive. Par bien des aspects, il recoupe, en la développant et en l’affinant, son intervention remarquée à la table ronde qui suivit le colloque « Anarchistes et juifs », tenu à Venise en mai 2000 [1].

« Il peut sembler paradoxal, explique Arturo Schwarz, qu’une personne telle que moi – qui se déclare anarchiste et partant athée et surréaliste de surcroît – revendique sa judaïté et trouve précisément dans le judaïsme les motifs qui renforcent ses convictions. En réalité, tout cela serait contradictoire si n’étaient énoncés dans le judaïsme les mêmes aspirations et les mêmes principes fondamentaux qui ont déterminé ma philosophie de la vie. En synthèse : le refus du principe d’autorité, la soif de connaissance, le respect de la diversité, l’aspiration à la justice, le respect de la nature, le droit au bonheur, la reconnaissance de la vertu salvatrice et initiatique de la femme. » Sur tous ces points, qui définissent effectivement une approche libertaire de l’existence, Arturo Schwarz s’emploie donc à établir des points de passage entre anarchisme et judaïsme ouvrant sur des connivences d’imaginaire. Cette démarche, très personnelle, est d’autant plus séduisante qu’elle tient pour beaucoup du pari intellectuel et qu’elle a peu de chance de convaincre les rationalistes de l’anarchie. Au demeurant, là n’est sans doute pas la principale préoccupation de son auteur, qui puise son inspiration aussi bien chez les penseurs libertaires que dans la Kabbale, Marx, Spinoza et André Breton. À condition, donc, de se dépouiller de ses œillères idéologiques et d’accepter de vaquer, en curieux, dans le grand jeu conceptuel d’Arturo Schwarz, dont le savoir est immense, la lecture de ce court ouvrage sera forcément roborative et enrichissante.

Ainsi, la mise en parallèle qu’opère l’auteur, s’inspirant d’Erich Fromm, entre la critique libertaire de l’autorité et le caractère anti-dogmatique du judaïsme, se révèle particulièrement intéressante pour ce qu’elle induit de pratiques communes aux deux cercles en matière de refus de la délégation de pouvoir. Pour Arturo Schwarz, cette « exigence » explique pourquoi le judaïsme, qui n’a produit ni Église ni clergé « exerçant le rôle d’intermédiaire unique entre Dieu et les hommes », s’est toujours gardé de toute démarche prosélyte. De même, poursuit-il, c’est encore ce refus de toute vérité définitive qui fonde la pratique du pilpoul, exercice dialectique si ancré dans la psyché juive stipulant que la controverse sera toujours préférable, par les questionnements qu’elle suscite, à l’argument d’autorité qui prétendrait la clore. Ce goût immodéré de la discussion et le plaisir intellectuel que suscite la confrontation interprétative sont effectivement communs aux cercles rabbiniques et aux groupes anarchistes.

À travers une lecture très inspirée des grands textes, Arturo Schwarz s’ingénie à établir des rapprochements, des connexions et des corrélations entre le judaïsme tel qu’il l’entend et l’anarchie telle qu’il la souhaite. Pour lui, la cause est entendue : une même aspiration à la connaissance de soi, un même désir de fraternité, une même éthique de la justice et une même prédisposition à préserver la nature, à conquérir le bonheur et à vivre le désir, non seulement irriguent l’inspiration première du judaïsme et de l’anarchie, mais fondent, chacun dans son espace, leurs principales lignes de force.

Pour subjective qu’elle soit – et elle l’est indiscutablement –, la démonstration d’Arturo Schwarz s’appuie sur une connaissance appuyée des textes fondateurs du judaïsme. Certains exégètes, bien sûr, ne manqueront pas de lui reprocher de les sur-interpréter afin de leur faire dire ce qu’il souhaite qu’ils disent ou encore de n’en retenir que ce qui justifie sa manière singulière de concevoir l’être intime du judaïsme. À vrai dire, cela importe peu. Ce qui compte, en revanche, c’est que, même contestable du point de vue de l’exégèse, la démarche d’Arturo Schwarz suscite chez le lecteur, à travers les intuitions qui la portent et les agencements qu’elle opère, le désir de se désencombrer de sa perception strictement matérialiste de l’histoire.

En conclusion de cette conférence, Arturo Schwarz reconnaît sa dette intellectuelle envers Spinoza – « le philosophe le plus actuel et le plus radical de tous », dit-il. Et d’ajouter : « Sa bouleversante vision unitaire de l’existant constitue le point de départ pour la réalisation des trois aspirations fondamentales de l’individu pensant : l’exigence de liberté, le besoin de bonheur, le désir d’absolu. » Ce bouleversement n’est pas très différent de celui que ressent, à la lecture de Spinoza, le pauvre juif de Kiev dans le roman de Bernard Malamud – L’Homme de Kiev. « Je n’ai pas tout compris, dira-t-il à son juge, mais dès qu’on touche à des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de sorcière. » Pour voler contre le vent de l’orthodoxie, en somme, celle qui poussa le conseil rabbinique d’Amsterdam à excommunier Spinoza.

Mathias POTOK


[1Voir, dans ce numéro, « Réflexions sur la double identité ».