En souvenir de Pierre Kropotkine [Milly Witkop]

À contretemps, n° 27, juillet 2007
vendredi 11 avril 2008
par  .
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Cet article de Milly Witkop fut publié dans Der Frauen-Bund, supplément mensuel n° 2 (1923) du Syndikalist. À travers une évocation de Kropotkine, Milly y parle aussi un peu d’elle.

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À la lecture des différents articles nécrologiques consacrés à Kropotkine dans la presse, je ne pus m’empêcher, pour tout dire, d’éprouver un profond malaise. On y racontait les choses les plus merveilleuses à son sujet, le grand prêcheur de l’entraide, etc., mais on disait peu, très peu de choses sur l’homme qu’il fut. Même ses plus intimes amis n’ont guère abordé cet aspect ; en général, on se contentait de louer les grands services qu’il a rendus à l’humanité souffrante, d’admirer son infatigable activité dans de nombreux domaines. Et, tout naturellement, je me rappelai les mots que m’avait jadis écrits l’un des meilleurs d’entre nous : « On ne voit que mon œuvre, mes capacités particulières, tout ce que j’ai accompli pour le mouvement, mais moi on ne me remarque pas » – le ton était on ne peut plus amer. Je m’efforçai de lui faire entendre raison avec tous les arguments usés jusqu’à la corde auxquels on recourt habituellement en de pareils cas, et j’ignore si j’y suis parvenue.

Il me semble que les grandes personnalités sont condamnées à disparaître sous le poids de leur propre génie. Leurs mérites intellectuels font trop facilement oublier leurs qualités simplement humaines, alors que ce sont elles qui les rapprochent le plus de notre nature intime. C’est pourquoi j’eusse aimé que, dans les récits sur Kropotkine, l’on accordât un peu plus d’attention à cet aspect de sa personnalité qui, selon moi, fut le plus important et le plus précieux. Son activité au sein du mouvement révolutionnaire et les œuvres qu’il nous a léguées se passent de commentaires ; elles parlent d’elles-mêmes. La clarté de sa pensée et la sobre élégance de son style rendent tout contresens impossible et toute mise au point ou précision complètement superflue. Aussi est-il d’autant plus nécessaire de se pencher sur ses qualités humaines.

Si je ne puis me flatter d’avoir fait partie des amis intimes de Kropotkine, je le connaissais personnellement depuis plus de 25 ans ; nous nous rencontrions assez souvent à l’occasion de manifestations, de conférences de clubs, de soirées de divertissement et d’entretiens privés. La dernière fois que je le vis, c’était juste après le début de la guerre. Accompagnée de notre vieil ami de New York, M. Cohn [1], et de sa femme, j’étais venue le voir dans sa maisonnette de Brighton. Je n’oublierai jamais l’impression que me laissa cette visite. Nous parlâmes du problème de la guerre ; c’était encore avant qu’il ne prît publiquement position sur cette question. Ses propos me blessèrent au plus profond de mon cœur. Je souhaitais n’avoir jamais entendu de sa bouche ces mots qui, en mon âme, me faisaient souffrir comme une plaie béante [2]. Et pourtant je n’éprouvais aucune amertume à l’égard de cet homme car je savais qu’il ne faisait qu’exprimer ses plus intimes convictions. Ce n’est d’ailleurs qu’à ce moment-là, jadis, lorsque nos positions respectives s’opposèrent radicalement, que je pris conscience de ce qu’il y avait de grand et d’humain dans la personnalité de Kropotkine.

Lorsque j’arrivai à Londres, je n’étais encore qu’une jeune fille de 17 ans, originaire d’un village russe et qui se trouvait entièrement sous l’emprise d’une conception strictement religieuse du monde. Comme tant d’autres, j’entrai en contact pour la première fois avec les idées du socialisme moderne dans le grand ghetto de l’East End, et j’acquis peu à peu des convictions qui étaient diamétralement opposées à mes anciennes conceptions. J’avais déjà lu quelques études de Lassalle, Marx et Engels dans Di Tsukunft [L’Avenir], l’organe socialiste yiddish de New York, lorsque le petit écrit de Kropotkine Aux jeunes gens [3] me tomba entre les mains. L’impression que me fit sa lecture était indescriptible. Je sentais que chaque mot de l’homme qui avait écrit ces lignes venait du fond de son âme, et je le vénérais avec toute la passion dont seule est capable une idéaliste. C’eût été le drame de ma vie si j’avais trouvé en Kropotkine un autre homme que celui qui m’était apparu dans ces pages.

Mon cœur se remplit de joie lorsqu’un jour je lus dans l’Arbayter Fraynd que Kropotkine prononcerait une conférence pour nous. L’enthousiasme général avec lequel son arrivée fut accueillie me révélait que tous ceux qui s’étaient rassemblés lui portaient la même affection particulière que je ressentais pour lui. Il serait pourtant faux de croire que son savoir et ses capacités exceptionnels étaient à l’origine de cette profonde sympathie. Non, personne n’y songeait à ce moment précis. C’étaient ce sourire fin et engageant, le regard doux de ses yeux, sa manière toute naturelle de se présenter, sa poignée de main chaude et fraternelle, qui lui assuraient l’entière affection et la sympathie de tous ceux qui le rencontraient, et nous tous qui étions rassemblés là, tailleurs, cochers, dockers, couturières, nous sentions qu’il éprouvait à notre endroit les mêmes sentiments qui nous le faisaient ressentir comme un ami et un frère.

Kropotkine était humain avant tout. Il aimait l’homme du peuple avec toute la force dont était capable sa grande âme. Il se fiait au peuple avec cette conviction profonde et passionnée qui transportait et inspirait tous ceux qui faisaient sa connaissance. La plupart de ceux que l’on appelle les « grands hommes », dont beaucoup de socialistes, ne le sont que par la célébrité de leur œuvre, et un rapport plus étroit avec eux cause bien trop souvent de cruelles déceptions. Dans le cas de Kropotkine, c’était tout le contraire : plus on se rapprochait de lui, et plus on l’aimait et l’appréciait.

« Travailler avec lui, sous l’influence de sa personne, c’est une véritable inspiration », me disait jadis un camarade géorgien. C’était dans les premiers mois de la guerre et notre ami était opposé à l’attitude de Kropotkine aussi radicalement que je l’étais moi-même. « J’ai souvent travaillé avec lui », me disait-il, « je mettais de l’ordre dans sa bibliothèque et classais ses nombreux papiers. Peu importe la position qu’il adopte, je l’aimerai aussi longtemps que je vivrai ». Quelle personnalité ce devait être pour éveiller en l’autre ce genre de sentiments profonds et indéfectibles.

Certains camarades estimaient qu’il était heureux que Kropotkine fût obligé, à cause de son état de santé, d’interrompre presque totalement ses activités publiques au sein du mouvement, au cours de ces vingt dernières années, car autrement il n’eût pas été en mesure, disaient-ils, de terminer ses œuvres majeures. La présence d’un homme comme Kropotkine dans un mouvement, son contact quotidien avec le peuple peuvent faire de plus grands miracles que ses œuvres majeures. On ne saurait sous-estimer l’influence qu’un tel caractère peut exercer sur l’individu. Et il est profondément regrettable que ce genre d’hommes soit si rare dans notre milieu. En particulier à notre époque où le monde entier semble être sous le signe d’une médiocrité rongée par le scepticisme et d’un matérialisme de quatre sous des plus stupides et des plus mesquins ; à notre époque où l’amour de l’humanité qui habitait le cœur de Kropotkine est devenu une expression dénuée de sens, où tout idéalisme authentique est raillé par ceux qui se servent des masses pour accéder au pouvoir. Puisse le souvenir de la personnalité exceptionnelle de notre grand homme disparu contribuer à entretenir en chacun de nous cet esprit de profonde humanité, le seul qui puisse nous guider vers un avenir de liberté.

Milly WITKOP
[Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou]


[1Très proche des Rocker, le médecin Michael A. Cohn (1867-1939) était une des grandes figures du mouvement anarchiste juif aux USA ; il publia de nombreux articles en particulier dans la Fraye Arbayter Shtime (Libre parole ouvrière, New York).

[2Kropotkine justifiait la guerre contre l’Empire allemand.

[3La série d’articles du Révolté intitulé Aux jeunes gens (1880) fut reprise dans les Paroles d’un révolté (1885). H.M. Hyndman en donna une traduction anglaise (An appeal to the young) qui parut sous la forme de brochure en 1885.