Retour sur l’anarchisme brésilien

À contretemps, n° 16, avril 2004
mercredi 16 février 2005
par  .
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Carlo ROMANI
ORESTE RISTORI
Uma aventura anarquista

São Paulo, Annablume, 2002, 308 p.

■ Alexandre SAMIS
CLEVELÂNDIA
Anarquismo, sindicalismo e repressão politica no Brasil

Rio/São Paulo, Achiamé-Imaginário, 2002, 342 p., 307 p.

Les ouvrages retenus ici sont l’œuvre de deux universitaires qui ont quelques points communs : le fait de se réclamer, l’un et l’autre, de l’anarchisme et celui de dédier leur travail, l’un à son arrière-grand-père docker – et « à d’autres qui, comme lui, victimes des circonstances, n’ont jamais pu réfléchir à leurs propres conditions de vie » -, l’autre à son père – « Italien d’origine modeste qui émigra au Brésil après la Seconde Guerre mondiale, y travailla beaucoup et qui, indirectement, est également l’auteur de ce livre ». Enfin, Carlo Romani et Alexandre Samis dépassent, chacun à sa façon, l’histoire personnelle de leurs personnages en l’intégrant à une histoire plus large qu’ils analysent avec brio. Nous sommes ainsi en présence de deux thèses universitaires modèles, parce que vivantes, dont la lecture se révèle passionnante.

Oreste Ristori, uma aventura anarquista, de Carlo Romani, s’attache à un type de militant anarchiste caractéristique de la première moitié du XXe siècle. Né en 1874 dans une famille pauvre d’ouvriers agricoles payés à la journée, Oreste Ristori, lui-même ex-journalier, s’oppose violemment à l’exploitation et se convainc, comme la majorité de ses camarades de lutte, de la proximité de la révolution. Sans grand enthousiasme, il se livre à la propagande, ce qui provoque son arrestation et déportation par décision judiciaire, à l’âge de 21 ans, dans une île-bagne. Comme souvent à cette époque, la prison fait office d’université populaire : Oreste Ristori y développera sa formation culturelle et révolutionnaire au milieu de nombreux autres anarchistes, comme Luigi Fabbri – âgé alors de 17 ans et qu’il reverra, plus tard, à Montevideo. Après une tentative de fuite infructueuse, il est libéré et de nouveau arrêté pour avoir dénoncé dans la presse la répression carcérale et le « domicilio coatto » (obligation de résidence dans des prisons-bagnes).

En 1901, Oreste décide de quitter l’Italie pour propager la flamme révolutionnaire en Argentine. Orateur efficace, tant en italien qu’en castillan, il parcourt le pays en donnant des conférences accompagnées de débats contradictoires. Il y prône la grève générale révolutionnaire et est souvent frappé de mesures d’expulsion vers l’Uruguay, d’où il revient chaque fois. La situation perdure jusqu’en 1906, date à laquelle il décide de partir pour le Brésil, où il demeurera pendant trente ans.

Déçu par le syndicalisme, Oreste consacre désormais ses efforts à la prise de conscience des travailleurs, surtout d’origine italienne, en créant un journal défendant des positions très radicales contre l’exploitation sociale au Brésil. Ses nombreuses conférences à travers tout le pays lui valent un grand succès d’estime, mais là encore il est déçu par le manque de combativité ouvrière. C’est pourquoi il décide de se consacrer à l’éducation en participant aux écoles rationalistes, avant d’abandonner, pour un temps, le militantisme. Quand arrivent les premières nouvelles de la révolution soviétique, Oreste s’emballe et finit par adhérer au bolchevisme. En 1936, alors qu’Oreste est âgé de 62 ans, le régime de type fasciste de Getúlio Vargas l’expulse du Brésil, comme toute une série d’étrangers indésirables.

Après avoir tenté en vain de se rendre en Espagne pour participer à la révolution, il est arrêté en 1943 pour avoir manifesté contre Mussolini. Oreste, désormais communiste au point d’avoir justifié le pacte Hitler-Staline, retrouve en prison certains de ses anciens réflexes anarchistes et s’oppose aux croyants du stalinisme. Il est exécuté cinq jours avant le débarquement des troupes américaines en Italie. Dans le livre de Carlo Romani, ce destin singulier est divisé en trois phases : le militantisme constant en quête du meilleur levier pour déclencher la révolution sociale, la période d’abandon du militantisme au profit de la culture et de l’amitié – dont celle du romancier Jorge Amado – et, enfin, la progressive conversion au communisme.

Dans Clevelândia, anarquismo, sindicalismo e repressão politica no Brasil, Alexandre Samis évoque le camp d’emprisonnement de Clevelândia (nom donné en honneur d’un diplomate américain) qui, entre 1924 et 1926, avait tout d’un camp de concentration sévère aux conditions sanitaires déplorables et où la violence carcérale s’exerçait sans limite. L’histoire de la création – puis du démantèlement – de Clevelândia s’insère dans la stratégie anti-ouvrière – répressive, puis « intégrante » – du capitalisme brésilien du début du XXe siècle. Dans un premier temps, il s’agissait de museler le mouvement ouvrier par l’élimination de ses responsables syndicaux, expulsés vers des lieux inhospitaliers, puis vers l’étranger quand ils n’étaient pas brésiliens (décrets de 1906 et 1907, loi de 1921).

Pour décimer le mouvement ouvrier, la bourgeoisie brésilienne s’appuya, comme dans d’autres pays, sur les travaux du médecin et criminologue italien Cesare Lombroso (1835-1909), dont A. Samis expose en détail la portée. Auteur d’une théorie « scientifique » de l’origine génétique de la criminalité, C. Lombroso y inclut une catégorie particulière : les « criminels passionnés », des êtres définis comme moralement sains et équilibrés mais développant une pathologie révolutionnaire, et dont les nihilistes russes (narodniki) constituaient, pour C. Lombroso, le parfait exemple. Parallèlement, C. Lombroso, assez proche des socialistes par certains côtés, critiquait les « énormes déficiences » de l’ordre économique et défendait les bienfaits de la voie progressive en matière de réforme, ce qui le portait à respecter certains anarchistes jugés évolutionnistes et à en déclarer d’autres « criminels », les partisans de la voie révolutionnaire, bien sûr. La bourgeoisie brésilienne du début du XXe siècle, déjà imprégnée du positivisme de Comte – la devise « Ordem e progresso » ornait le drapeau national – saisit vite, en matière de répression, l’intérêt de la classification opérée par C. Lombroso.

A. Samis montre comment elle chercha d’abord à opposer le sérieux d’un Kropotkine ou d’un Reclus à la « perversité » d’un Ravachol et autres partisans de l’attentat pour finir, ensuite, par considérer l’anarchisme tout entier comme une pathologie sociale. Les anarchistes brésiliens, qui avaient opté pour le modèle français du syndicalisme révolutionnaire, n’allaient pas tarder à s’en rendre compte. Les possédants s’entendirent parfaitement pour isoler les éléments actifs du prolétariat industriel embryonnaire, souvent d’origine étrangère, afin d’effrayer les autres.

Par peur de l’extension d’une sédition militaire, un Premier ministre, Arthur Bernardes, appliqua, dans les années 1920, l’état de siège à São Paulo et transforma en bagne – Clevelândia – un territoire récemment aménagé près de la Guyane française (à environ 5 000 kilomètres de São Paulo). Le lieu servit à concentrer trois groupes inégaux de prisonniers (946 au total) : environ 600 militaires insurgés, quelque 300 délinquants et 18 anarchistes identifiés (des recherches ultérieures permettront sans doute d’en déterminer le nombre exact), dont 5 ne sont jamais revenus. Avec la fin de l’état de siège, les nouvelles arrivèrent : 40 % des prisonniers avaient succombé à la dysenterie et tous avaient subi des conditions de transport dégradantes, des vexations et des mauvais traitements (passages à tabac, simulacres d’exécution). Aucun socialiste ni communiste ne fut détenu à Clevelândia. En 1927, le libertaire Manoel Soares écrivait : « Les anarchistes, que les communistes traitaient d’ “agents de la bourgeoisie”, ont payé de leur vie la sincérité de leurs convictions. »

Très ciblée sur les anarchistes, la politique répressive de l’État brésilien profita à un Parti communiste brésilien (PCB) de récente apparition. A. Samis cite des chiffres dont il ressort que le PCB tira avantage de la progressive marginalisation du mouvement anarchiste : quelque 500 adhérents en 1925, plus de 1 000 en 1928. On peut penser que la bourgeoisie brésilienne préféra se débarrasser des anarchistes au risque de stimuler le développement d’un PCB qui, hormis la présence en son sein de la tendance « insurrectionnaliste » de Prestes, jouait le jeu de la modernisation du pays et de la « révolution démocratique petite-bourgeoise ». Comme l’écrivit un universitaire spécialiste de la période, Kazumi Munakata : « En dépit de la difficile mobilisation des masses, majoritairement sous l’emprise de syndicats jaunes acquis à la politique “assistentialiste” de l’Etat, qui se réservait ainsi une marge de consensus significative, le PCB décida d’orienter toute son énergie à combattre les directions anarcho-syndicalistes, car c’était là que se décidait la position de l’avant-garde ouvrière. »

Il n’en demeure pas moins – et ces deux ouvrages en font l’éclairante démonstration – que le PCB bénéficia de l’apport d’une majorité d’ex-anarchistes gagnés au « verticalisme » bolchevique, et ce d’autant que ce système, fondé sur un corps de permanents salariés du parti, offrait d’indiscutables avantages économiques. Il n’est pas interdit de penser que, pour certains ex-anarchistes, la chose ait aussi compté.

Le cas d’Oreste Ristori, qui fut un anarchiste respectable, courageux et talentueux, prouve assez, cependant, que, chez nombre de libertaires, le passage au communisme fut d’abord motivé par l’illusion soviétique, cette croyance irraisonnée à la nécessité d’une dictature provisoire pour consolider la révolution. La corruption et la misère, qui étaient leur lot quotidien, accrurent naturellement leur foi en un avenir radieux incarné par le bolchevisme. L’aveuglement fit le reste. Il finit par émousser toute capacité critique chez des anarchistes pourtant nourris de Bakounine et de Kropotkine et qui, adossés désormais au dogme marxiste-léniniste, contribuèrent pour beaucoup à l’édification d’un parti bâillon de la classe ouvrière et pompier de la bourgeoisie.

Frank MINTZ