Notes de lecture

À contretemps, n° 26, avril 2007
lundi 18 février 2008
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AGONE, n° 35-36
« Les guerres de Karl Kraus »
Marseille, Agone, 2006, 320 p., ill.

Consacrée à Karl Kraus – « le plus grand satiriste de langue allemande » (Elias Canetti) –, cette dernière livraison de la revue Agone suit la parution, chez le même éditeur, à l’hiver 2005, des Derniers jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis. Issu d’un colloque organisé au Collège de France, le 29 mars 2005, sous la direction de Jacques Bouveresse et Gerald Stieg, ce copieux numéro aborde – à travers les contributions d’Edward Timms, de Jean-François Laplénie et de Stéphane Gödicke – différents aspects de la thématique krausienne et s’intéresse – à travers celles de Jean-Louis Besson, Heinz Schwarzinger et Pierre Deshusses – aux difficiles problèmes auxquels se trouvent confrontés ses traducteurs en langue française. Le tout est complété de portraits de Kraus et d’amples extraits de ses deux œuvres précédemment citées et de textes publiés dans Die Fackel. Enfin, la rubrique régulière de Charles Jacquier – « Histoire radicale » – réunit des textes de Pierre Monatte, Pierre Chardon et André Prudhommeaux.

T. J. CLARK et Donald NICHOLSON-SMITH
POURQUOI L’ART NE PEUT PAS TUER L’INTERNATIONALE SITUATIONNISTE
Marseille, Égrégores Éditions, 2006, 52 p., ill.

Originellement paru à l’hiver 1997 dans un numéro de la revue américaine October consacré à « Guy Debord et l’Internationale situationniste », cet article est une réponse conjointe aux fadaises médiologiques de « l’intrépide dilettante Régis Debray » publiées dans la livraison de novembre 1995 de New Left Review et, par ricochet, aux prétentions de « son spécialiste des affaires artistiques », Peter Wollen. Le texte, vif et concis, de ces deux situationnistes d’avant 1968 touche d’autant plus juste qu’il évite toute idéalisation du temps de la dérive et des jeunesses ardentes.

Alèssi DELL’UMBRIA
HISTOIRE UNIVERSELLE DE MARSEILLE
De l’an mil à l’an deux mille

Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006, 760 p., ill.

« Le voisinage d’Alger a rendu Marseille trop barbare », écrivait, en 1647, la très précieuse Mlle de Scudéry. Un bon siècle plus tard, et au lendemain d’une révolution, un conventionnel montagnard insistait : « Marseille est incurable à moins d’une déportation de tous ses habitants et d’une transfusion d’hommes du Nord. » Peu de villes, écrit Alèssi Dell’Umbria, ont subi « un tel rejet de la part de leurs élites » et expérimenté, à ce point, leur « mépris ». Fruit d’un patient travail, cette Histoire universelle de Marseille fort documentée dévoile, par le menu et de façon inédite, comment fonctionnent les « mécanismes de domination », mais aussi comment naissent les aspirations émancipatrices au sein d’une ville que l’auteur aime visiblement beaucoup.

Maurice DOMMANGET
HISTOIRE DU DRAPEAU ROUGE
Postface de Roland Breton
Marseille, Le Mot et le Reste, 2006, 552 p.

Après Histoire du Premier Mai, paru il y a peu, Le Mot et le Reste, vaillant éditeur marseillais, nous donne à lire la seconde partie du diptyque de l’indispensable Maurice Dommanget (1888-1976), cette Histoire du drapeau rouge, originellement publiée en 1967 et épuisée depuis fort longtemps. On y retrouve toutes les qualités de cet instituteur, pédagogue et syndicaliste actif que fut Dommanget : clarté d’exposition, sérieux de la documentation et volonté de réhabilitation de l’histoire sociale à travers ses protagonistes, célèbres et sans-grade. « Cet étendard, non seulement de la subversion sociale mais de l’internationalisme prolétarien » que fut le drapeau rouge méritait son hymne. Nous en avons là l’histoire, des origines à la Seconde Guerre mondiale.

Marcel DURAND
GRAIN DE SABLE SOUS LE CAPOT
Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003)

Préface de Michel Pialoux
Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006, 320 p.

Hubert Truxler (alias Marcel Durand), qui a pris sa retraite en 2003, a passé quelque trente ans comme OS de base chez Peugeot (Sochaux). De cette vie volée par le capital, il a gardé quelques pépites sous forme d’écrits, rédigés au quotidien, sur le travail à la chaîne, la violence patronale et la résistance ouvrière. Le tout fait un fort livre – initialement publié à La Brèche, mais très augmenté dans cette édition – où, sous la plume de l’ouvrier « récalcitrant », s’agitent les feux des espoirs et les ombres des défaites d’une classe ouvrière brinquebalée au gré des impératifs de la restructuration capitaliste, mais désireuse d’y résister. Dans une intéressante préface à l’ouvrage, Michel Pialoux, sociologue, écrit : « Grain de sable sous le capot est un livre en rupture en ce sens qu’il donne à voir et à comprendre un ensemble de processus sociaux qui sont occultés ou niés dans les travaux des sociologues-experts (…). C’est pour cette raison, et au-delà de son apparence de chroniques sur la vie au travail des OS, qu’il s’agit d’un livre profondément politique sur l’usine. » Un livre rare par les temps qui courent.

C. GARCÍA / H. PIOTROWSKI / S. ROSÉS (coord. par)
BARCELONA, MAYO 1937
Testimonios desde las barricadas

Barcelona, Alikornio, 2006, 224 p.

Arrivé trop tard pour figurer dans notre dernier numéro thématique, cet ouvrage aura l’avantage d’être signalé au plus près du 70e anniversaire de Mai 37, événement majeur de la révolution espagnole auquel il est consacré et qui en marque le basculement, avant d’en sceller la défaite. Pour les coordinateurs de cette édition, les « minorités révolutionnaires » de l’époque – trotskistes de la Section bolchevique-léniniste d’Espagne (SBLE), « Amis de Durruti », gauche du POUM et partie des Jeunesses libertaires – ont été les seules, au cours de ces journées tragiques, à avoir clairement identifié l’enjeu du combat : le triomphe ou la mort de la révolution. Diverses – et souvent contradictoires –, ces « minorités » sont ici revendiquées globalement pour avoir défendu, contre l’antifascisme de guerre, l’honneur de la révolution. Bien sûr, la vérité est toujours plus complexe que ce que n’en retient l’historiographie – même révolutionnaire –, mais cet ouvrage a, sur beaucoup d’autres, le mérite de remettre en circulation des « textes perdus » émanant de cette gauche révolutionnaire, marxiste et anarchiste, que la victoire de la coalition libéralo-stalinienne réduisit à néant au lendemain de Mai 1937. On y trouve de précieux témoignages, souvent écrits sur le vif, de combattants antistaliniens – trotskistes, marxistes révolutionnaires et libertaires – de Mai 37, comme Hugo Oehler, Albert Weisbord, Domenico Sedran, Georges Cheron, Clara et Paul Thalmann, Marcel Ollivier, John McNair, Ernesto Bonomini, Aldo Aguzzi, Jane H. Patrick, Helmut Kirschey, Fred Schröder et Edi Gmür. Complété de riches notes biographiques, l’ouvrage aurait été excellent si, prolongeant les témoignages et analyses d’époque, les responsables de l’édition avaient tenté – ne serait-ce que synthétiquement – de quantifier l’influence de ces « minorités révolutionnaires » et surtout d’en préciser le programme et les points de convergence et de divergence. Malheureusement, hormis pour le groupe des anarcho-syndicalistes allemands (DAS) – qui fait l’objet d’une note très précise –, cette mise en perspective est totalement absente de l’ouvrage. De là à penser que le mythe révolutionnaire de Mai 37 n’aurait pas résisté à l’analyse des contradictions dont était porteuse la gauche révolutionnaire, il n’y a qu’un pas, que nous osons franchir. Elles expliquent, pour partie, en tout cas, le fait que les libertaires anti-collaborationnistes aient eu bien du mal à concilier leur critique – anti-autoritaire – de la collaboration gouvernementale avec des mots d’ordre aussi inassimilables pour eux que ceux de « junte révolutionnaire » ou « comité de salut public » développés par leurs frères de lutte issus du léninisme ou des « Amis de Durruti ». Restent les témoignages d’époque, essentiels.

José GUADALUPE POSADA
VIVA POSADA
L’œuvre gravée

Préface de Diego Rivera
Montreuil, L’Insomniaque, 2006, 224 p., 23 x 33, ill.

En ces temps où, du côté d’Oaxaca, la soldatesque pose pour la photo avec les mêmes allures que les Versaillais d’une autre semaine sanglante après avoir maté une autre Commune, le magnifique ouvrage que L’Insomniaque consacre à l’œuvre gravée de José Guadalupe Posada (1852-1913) télescope la réalité spatio-temporelle des révolutions toujours recommencées. Cet infatigable artisan de la pointe n’avait pas son pareil, comme indiqué en introduction, pour « dépeindre aussi complètement la rue d’alors, si contrastée, si foisonnante de conflits au sud comme au nord du Rio Grande ». Illustrateur génial, il collabora à de nombreux journaux populaires et produisit, dit-on, en quarante-quatre ans d’activité, près de vingt mille gravures, dont deux mille ont été conservées. Autant dire que les quatre cent quarante-sept illustrations qui figurent dans cet ouvrage de belle facture offrent un riche échantillon de sa copieuse production. De lui, Diego Rivera disait : « Une main d’ouvrier, armé d’un burin d’acier, creusait le métal en s’aidant de l’acide corrosif pour lancer les invectives les plus acerbes contre les exploiteurs. » Viva Posada ! Viva Oaxaca !

Stephen MAC SAY
DE FOURIER À GODIN
Le Familistère de Guise

Quimperlé, La Digitale, 2006, 64 p., ill.

Lorsque Stephen Mac Say (1884-1972), anarchiste pacifiste proche de Sébastien Faure, s’intéresse, en 1928, au Familistère de Guise, « établissement où plusieurs familles vivent en commun, dans le système de Fourier », le phalanstère-coopérative existe depuis déjà quatre-vingt-huit ans. Fondé en 1840 par Jean-Baptiste Godin, il a certes perdu de sa force d’innovation sociale, mais demeure une expérience unique sur le plan des idées et des réalisations. Le texte de Mac Say se présente donc comme une étude critique – la seule existante au demeurant – de cette tentative peu connue de collectivisme fouriériste. Réédité par La Digitale, ce texte a le mérite de situer, dans une première partie, l’expérience de Guise dans le contexte général des idées sociales novatrices du début du XIXe siècle – Saint-Simon, Enfantin, Owen, Fourier, Proudhon. Une seconde partie, introduite par un portrait fouillé de Jean-Baptiste Godin, s’attache à étudier minutieusement les apports et les limites de cette expérience du Familistère. En conclusion de ce texte, des « considérations générales » relatives au « problème du travail et de la production » indiquent assez bien que, si Mac Say ne croyait pas à la viabilité à long terme des « essais isolés » – « milieux familistériens » ou « clairières anarchistes » – d’expéri-mentation sociale, il entendait les analyser pour affiner sa connaissance critique. En cela, son étude est exemplaire.

MARGINALES, n° 5, printemps 2006
« La littérature à la place des yeux :
Jean Giono & Harry Martinson, écrivains du peuple, écrivains contre la guerre »

Forcalquier, Marginales (Agone), 204 p., ill.

Poursuivant son bonhomme de chemin réfractaire, la revue Marginales s’intéresse, dans sa cinquième livraison, à la littérature prolétarienne à travers les figures de Jean Giono et Harry Martinson. Divisée en trois parties – « Littérature prolétarienne », « Situation de l’individu » et « Littérature et engagement » –, on y trouve de nombreux textes des deux auteurs cités, mais aussi d’Henry Poulaille, de Karin Boye, de Marcel Martinet, de Nicolas Offensdadt et de Stig Dagerman. Parallèlement, les études de Philippe Geneste – « Martinson et l’écriture prolétarienne » –, de Jérôme Meizoz – « Giono et la langue parlée » –, de Jean-François Pelé – « La peste et le choléra » – et de François-Noël Simoneau – « Réfraction de la guerre froide en littérature » – font de ce numéro de Marginales, illustré de gravures sur bois de Pierre Laroche, une livraison de bonne cuvée.

MARGINALES, n° 6, printemps 2007
« Stig Dagerman, la littérature et la conscience »
Forcalquier, Marginales (Agone), 204 p., ill.

« L’importance d’un écrivain, note Philippe Geneste en introduction de ce sixième numéro de Marginales, ne se juge pas à ses dons de prophéties sur les temps futurs ; l’importance d’un écrivain se juge à la capacité qu’a son œuvre de renouveler sans cesse notre compréhension du monde, à sa capacité critique par-delà les conditions mêmes qui l’ont vue et faite naître. C’est une réponse à la question : que peut la littérature ? » Stig Dagerman (1923-1954), à qui ce numéro est consacré, est de ceux-là : « [Son] œuvre est une ressource pour l’analyse du présent. » Située dans la lignée – revendiquée – des « travaux de revues qui ont cherché à rendre la voix de Dagerman hors des sentiers empruntés » (le numéro 31/32 de la revue Plein Chant paru en 1986 et le numéro 12 – juin 2003 – de notre revue), cette livraison de Marginales en reprend certaines contributions. Riche de très nombreux textes de Dagerman, elle constitue un numéro remarquable, illustré de fusains d’Emmanuelle Dufossez et de dessins de Swen.

RÉFRACTIONS, n° 17, hiver 2006-printemps 2007
« Pouvoirs et conflictualités »
Paris, 176 p., ill.

C’est autour de la question du pouvoir que se structure la dix-septième livraison de la revue de recherches et d’expressions anarchistes. « Interroger le pouvoir à notre époque », précise la commission de rédaction, mais aussi débattre « de l’une de ces théories qui paraît avoir du charme, être dans l’air du temps et qui séduit nombre d’intellectuels : “la théorie du pouvoir” de Michel Foucault », tels sont les deux objectifs de ce numéro. Dans la catégorie résolument anti-postmoderne, on rangera les contributions d’Eduardo Colombo – « Les formes politiques du pouvoir » – et de Normand Baillargeon – qui revient sur l’échange de 1971 entre Foucault et Chomsky. En regard, Salvo Vaccaro – « Le double paradigme du pouvoir » – et Tomás Ibáñez – « Les clairs-obscurs de la nouvelle donne » – empruntent à la théorie foucaldienne du pouvoir pour en enrichir la pensée anarchiste. Juxtaposées, ces contributions ne font pas débat, mais constituent un assez large éventail de points de vue contradictoires. Abordant d’autres thématiques – l’apologie de la société civile et la réduction du politique au juridique, le bon usage de « l’hypothèse laboétienne » et les errements révisionnistes de la pensée libérale, les contributions de Monique Boireau-Rouillé – « Conflictualités et politique » –, Miguel Abensour – « Du bon usage de l’hypothèse de la servitude volontaire ? » – et Thomas Feixa – « Haro sur la révolution ! » – complètent un dossier, de lecture parfois difficile, mais de bonne facture. On trouvera, par ailleurs, dans la rubrique « Luttes et révoltes aujourd’hui », des contributions axées sur l’Amérique latine d’Annick Stevens – « Comment reprendre en mains le pouvoir politique ? » – et de Claudio Albertani – « La rébellion zapatiste au fil du temps » – ainsi qu’un entretien avec Michel Pialoux sur la crise des banlieues de novembre 2005. En « Transversales » de ce numéro, on lira avec intérêt deux textes, l’un de René Fugler – « Pouvoir et puissances dans les mondes d’Ursula Le Guin » –, l’autre de Jean-Marc Izrine – « L’apport méconnu des libertaires à la réhabilitation de Dreyfus ». Le tout, illustré par Hervé Grimard et Cliff Harper, est complété de notes de lecture.