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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Révolte et douleur du quotidien
Article mis en ligne le 13 juillet 2020

par F.G.


Nous ne possédons véritablement qu’une seule chose : notre propre vie. Et qu’est-ce que cette vie, sinon un morceau de temps arraché au néant ? Nous percevons le temps très concrètement dans la succession des jours et des nuits. Nous le percevons donc dans les bornes naturelles de la quotidienneté, celle qui nourrit nos sens et notre esprit, avant de le percevoir dans le cycle des saisons et dans le défilement des années. Toutes ses plus belles fleurs poussent dans ce terreau. Nous aimerions les voir s’épanouir à jamais, et parfois nous pouvons et savons les cueillir. Mais nous sentons bien, à travers les premières difficultés auxquelles nous sommes confrontés, que nous serons privés de cette possibilité.

Notre vie personnelle, notre capacité à être heureux, se trouvent en permanence affectées par les mille contraintes qui pèsent sur nous. Nous sentons confusément que cette vie que nous menons n’est pas la nôtre, que « je est un autre ». Le quotidien, le plus souvent, est un abandon ; un abandon au cours des choses, un abandon à des forces qui paraissent nous dépasser, individuellement mais aussi collectivement. Un renoncement. Le triomphe de la fonctionnalité dans une courte unité de temps. La vie passe à ce rythme, et nous pensons, qu’après tout, c’est peut-être cela, la vie ; qu’il en a toujours été ainsi ; que la vraie vie n’est qu’un idéal qui ne saurait être atteint, jamais. Cette aurore encore lointaine, mais patiente et fidèle, qui luisait dans nos rêves, s’est assombrie progressivement. C’est comme si la Terre s’était mise, cédant à un soudain caprice, à tourner à l’envers, sans que puisse renaître le jour. Et nous nous sommes sentis saisis par le froid des puissances contraires. Oh ! Il nous a bien fallu tenter de nous réchauffer, d’aménager notre séjour, de matelasser nos cellules, de les isoler comme nous le pouvions, ne recevant de l’extérieur que ce que nous voulions bien entendre et qui accompagnera ainsi notre course vers le néant. Mais cette course se révèle de moins en moins confortable. Le fait de savoir que nous ne sommes pas seuls à y être réduits fait l’effet d’un baume, et nous nous contentons d’agir à la marge plutôt que de nous attaquer à l’essentiel, à ce qui pourrait, au prix d’un grand saut dans l’inconnu, d’un oubli de soi, nous réconcilier avec nous-mêmes. Partagée, la fatalité devient acceptable, et même douce parfois. Il y a quelque chose de bon à subir le sort de tous. Au fil de l’histoire, cette fatalité a évolué, a pris des noms différents, s’est déposée en couches successives, s’est sédimentée, sans que jamais l’on s’en soit pris à la racine du mal, sans que jamais soit extirpé le noyau originel qui lui a donné naissance. Nous sentons que la vie que nous menons chaque jour est le lieu de la souffrance, mais qu’elle pourrait être aussi celui de la libération. Elle le devient parfois. C’est un pas qu’il nous est généralement difficile de franchir, tant l’instinct de survie acceptée et de conservation prévaut sur celui d’ouverture à l’inconnu. Mais c’est aussi ce qui cause notre perte. Nous sommes un peu dans la position de ces rats dont Robinson, dans le livre de Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, veut se débarrasser. Il les emmène loin du rivage, dans une pirogue, et les jette à la mer. Mais ils reviennent parce qu’ils n’ont pas le choix. Il a alors une idée d’homme de pouvoir. Il les place sur une planche et les abandonne en mer. Ils s’accrochent à cette planche comme nous nous accrochons à notre survie, comme nous nous accrochons à la dernière marche de l’escalier qu’on nous contraint désormais de descendre, et sont emportés au large.

La vie quotidienne à laquelle nous sommes réduits est donc le lieu d’une insatisfaction profonde, même si nombreux sont ceux qui s’en accommodent, ou même trouvent moyen de s’y complaire. Son architecture ressemble d’assez près à celle d’un château de cartes. Dans le meilleur des cas cela tient, à condition de ne déplacer aucune des cartes qui le constituent. Ainsi la carte maîtresse, celle du travail, accompagnée de son cortège de contraintes, ne peut rester stable que parce qu’il existe des cartes compensatoires, notamment celles des loisirs, celles de la « vie privée », de moins en moins privée d’ailleurs, ou alors privée de tout, celles du « divertissement », d’autres encore. Mais prenons les loisirs. Piliers du monde de l’économie, ils constituent une compensation, pour ne pas dire une récompense bien limitée dans le temps, en même temps qu’une pseudo-critique de l’ensemble. Ils se présentent en effet comme le pôle opposé au monde du travail, alors qu’ils n’en sont que l’indispensable pendant. Retirez la carte des loisirs, et c’est le château dans son ensemble qui s’écroule, car qui accepterait aujourd’hui l’esclavage salarié sans la récompense qui va avec ? La vie quotidienne apparaîtrait alors dans toute sa nudité, dans toute sa vérité : comme un atelier où l’on entretient la force de travail du personnel et sa capacité à consommer en lui faisant miroiter une illusoire extériorité. Rien d’autre. Si l’on devait revenir à la métaphore de la planche à laquelle nous nous accrochons, pour ne pas sombrer, ou pour ne pas avoir à nous soucier de mettre le cap sur des Îles Fortunées encore inexplorées, ce serait pour déplorer que depuis bien longtemps ne flotte plus sur ce frêle esquif qu’un seul drapeau, celui de la sécurité, passablement effiloché depuis la récente tempête sanitaire, entre autres choses. Car ce que l’on appelle sécurité aujourd’hui ne se réduit-il pas au cauchemar totalitaire d’un monde dont on bouche progressivement toutes les issues ? La vie que l’on y mène est une prison où nous sommes amenés à répéter chaque jour les mêmes gestes, adopter les mêmes comportements et les mêmes schémas de pensée, si ce mot peut convenir. Nous sommes « libres d’obéir », pour reprendre le titre d’un excellent livre de Johann Chapoutot. En effet, c’est au nom de la démocratie et de la liberté que la vie est ainsi administrée.

Évidemment, le vocable « liberté » a donné son nom, non pas à une, mais à plusieurs cartes du château. Il y a déjà longtemps que la liberté s’est trouvée démembrée, comme dans le langage juridique on démembre une propriété, en « libertés ». La liberté s’est de fait trouvée privatisée et refourguée par lots : liberté d’entreprendre, liberté de la presse et de s’informer (le spectateur, pour nourrir son esprit critique, peut bien entendu choisir entre plusieurs chaînes d’« information » continue, plusieurs quotidiens nationaux et régionaux), liberté de vote (l’électeur peut choisir, tous les cinq ans, parmi un éventail de personnalités et de tendances bien différenciées, cela va de soi), et bien d’autres libertés encore (vélo ou transports en commun ? mer ou montagne ? « présentiel » ou « distanciel » ? poire ou fromage ?). Pour les représentants de la domination, il était bien trop périlleux et stérile de laisser subsister l’idée que la liberté puisse être une aspiration naturelle, intrinsèquement liée à celle d’humanité. Il fallait la « déconstruire » afin de la mieux reconstruire en contrôlant de près les travaux.

La liberté relève du désir, elle étouffe au sein de la vie quotidienne administrée, elle se meurt au travail, elle s’étiole dans les transports urbains, elle se nie devant les écrans. La liberté est un pas vers l’inconnu, la recherche généreuse de l’autre, la jeunesse malgré tout, l’amour. Seule la liberté peut accueillir sans risque la liberté. Celle des autres étend la mienne à l’infinie, ou alors ce n’est pas la liberté. La liberté est une spirale de cristal. La liberté est beauté, la beauté libre nie les impostures. Elle porte un nom : poésie, poésie de la vie, poésie en actes.


« En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres », a écrit André Breton. La connaissance des luttes et des théories du passé comme du présent est une source précieuse pour l’action et la réflexion de qui souhaite bouleverser l’ordre des choses. Mais elle n’est pas nécessaire, elle ne peut constituer un préalable. Par contre, elle a besoin de beauté, elle naît de la beauté. La révolte est d’abord une expérience intérieure issue de la confrontation avec le monde, elle est une expérience personnelle et sensible avant tout, pour celui auquel le hasard de la naissance ou des circonstances diverses ont accordé ce privilège. Oui, la révolte est un privilège que ne connaîtront jamais tous les assis du monde, car pour eux, en tant qu’assis, la beauté n’est qu’un instrument, au mieux une jouissance « esthétique », le plus souvent une « valeur », marchande. Pour les autres, elle est l’extériorité encore accessible au monde clos de la marchandise. Elle est cette extériorité nécessaire, assimilable sous forme d’utopie intérieure, qui peut nous permettre de retrouver cette aspiration à la liberté, à une vie autre, dans une vie quotidienne colonisée par la marchandise. La modernisation capitaliste de l’après-guerre, comme le montre bien Kristin Ross dans Aller plus vite, laver plus blanc, a été cette colonisation de tous les aspects de la vie quotidienne qui échappaient encore à la domination marchande. Mai 68 a notamment représenté la révolte contre la verroterie fonctionnaliste. La beauté était « dans la rue ». La domination ne pouvait se permettre de l’y laisser. Il fallait que lui soit substituée une beauté sur mesure, qui chasse l’idée, surgie avec fulgurance, que la beauté puisse être associée au désir de liberté, car elle était révolutionnaire et préfigurait la naissance d’une société sans classes.

Il fallait arraisonner la beauté. Il fallait l’emballer, comme on emballe un pont, un monument, une vulgaire marchandise. Il fallait qu’une pseudo-beauté marchande, dont les mastodontes parsèment parfois parcs, avenues ou plus simplement musées, occupant symboliquement tout l’espace « créatif », serve les intérêts de la domination marchande. Il fallait que la beauté soit désormais privatisée comme on privatise un génome, qu’elle se transforme en une sorte de beauté transgénique, dont seule telle ou telle entreprise détiendrait les brevets. Dans Ce qui n’a pas de prix, Annie Le Brun démontre cette perméabilité entre le monde d’un certain art contemporain et l’industrie du luxe.

Mais ce n’est pas seulement dans le domaine de l’art que la beauté s’est ainsi trouvée annexée. La beauté sauvage d’un paysage s’est toujours offerte aux yeux des rêveurs et des contemplatifs comme une promesse, entrant en résonance avec leurs paysages intérieurs, avec cette aspiration irrépressible qui a toujours tellement fait peur à tous les geôliers, qu’ils ont passé et passent encore leur vie à inventer de nouveaux cadenas. C’est la raison pour laquelle la beauté naturelle s’est vue réduite à un terrain de jeux, d’exploits divers, où des néo-gladiateurs servent de modèles aux incubateurs de start-up, et contribuent, au même titre que les vedettes de tout poil du star-système, à la pseudo-critique de la vie quotidienne aliénée dont ils deviennent de fait les chiens de garde. Et de se lancer à l’assaut des montagnes, et d’affronter les océans, bardés des logos des grandes marques qui subventionnent leurs exploits médiatisés. Ne devraient-elles pas faire triste figure, nos existences au travail, dans les transports qui nous y conduisent et nous en ramènent ? Réfugions-nous donc dans les rêves autorisés.


Le quotidien est notre espace et notre temps. Entendons-nous bien. Ce n’est pas en tant que quotidien qu’il est critiquable. Nous n’avons que faire d’une révolte métaphysique, dont Camus définissait les limites dans L’Homme révolté. Ce n’est pas à la condition humaine que nous nous en prenons, laissons cela aux religieux, aux transhumanistes et à ceux qui lorgnent vers les autres planètes lorsqu’ils auront rendu la nôtre inhabitable. La vie quotidienne, c’est simplement notre vie, hélas réduite à ce fantôme de vie dont il est aujourd’hui difficile de parler, tant les puissances du Capital ont réussi à la naturaliser et à la rendre opaque. C’est à nous de nous laisser guider, de nous laisser porter par cette extériorité de liberté et de beauté, extériorité paradoxale, car elle est en nous. Elle est à notre portée, chaque jour, dans les luttes que nous mènerons, si nous savons cependant éviter l’écueil de prendre des vessies postmodernes pour des lanternes révolutionnaires.

Négatif
n° 30, juillet 2020, pp. 1-4.

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