« Témoins », pour mémoire

À contretemps, n° 20, juin 2005
samedi 22 avril 2006
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« Qui sait parmi la foule de tant de décervelés et d’idéologues, si une poignée de témoins n’est pas aujourd’hui, quelque précaires que puissent en être les faibles modalités à nous permises, l’un des seuls moyens de restaurer la réalité de l’homme. »

Jean-Paul Samson (« Avertissement », Témoins, n° 1, printemps 1953).

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À partir de 1953 et pendant une dizaine d’années parurent quelque trente numéros de la revue Témoins, sous-titrée « cahiers de libre examen » et publiée trimestriellement en Suisse.

Inspirateur et maître d’œuvre de cette entreprise éditoriale en tous points originale, le poète Jean-Paul Samson (1894-1964) en fut également, depuis Zurich, où sa condition d’insoumis l’avait mené en 1917, la cheville ouvrière. De l’exil, il avait retenu l’idée qu’il n’est de frontières mentales que celles qu’on accepte de ne pas abattre et qu’une fraternité d’esprits libres – quelles que soient les circonstances de l’Histoire – est la seule patrie qu’on puisse se reconnaître. Venu d’un socialisme d’avant la grande compromission guerrière, son esprit le portait naturellement vers un humanisme libertaire clairement revendiqué et tissé dans la fidélité à soi-même et à ses exigences.

De Témoins, Jean Paulhan, dont on ne saurait contester ni le goût ni l’intelligence de jugement, déclara qu’elle fut « une belle revue, modeste et hardie ». Modeste parce que pauvre, noblement pauvre pourrait-on ajouter, c’est-à-dire ne comptant que sur ses faibles forces et sur ses maigres finances. Hardie parce que tenant haut l’esprit critique en un temps où l’engagement s’apparenta à l’encagement et le scribe au sbire.

C’est dans ce temps, donc, que s’inscrivit la revue Témoins, temps de guerre froide et d’amenuisement de la pensée libre. Elle y fut un refuge pour des valeurs en naufrage – l’intégrité et la lucidité, pour faire court – bien malmenées par ces « intellectuels fardés au progressisme » dont René Char dénonça, dans le numéro 30 (été 1962) de Témoins, la suffisance et l’esprit de « meute » – dans la chasse au Camus de L’Homme révolté, par exemple.

Albert Camus et René Char précisément, mais aussi Ignazio Silone – dont Samson fut l’éminent traducteur –, Fritz Brupbacher, Pierre Monatte, Georges Navel, Robert Proix, Gilbert Walusinski, André Prudhommeaux, Louis Mercier furent de ces « témoins » attentifs et familiers dont Samson s’entoura et qu’il choisit comme collaborateurs permanents. À charge pour eux d’appréhender le réel d’une époque, de s’y frotter à ses mensonges dominants, d’y dénoncer les logiques de domination et de pouvoir, d’y

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raison garder. Car, comme l’énonça Samson, « si le choix s’impose entre les libertés encore possibles du monde dit libre (d’intention) et l’autre, la réalité, ici et là-bas, chaque jour moins humaine, se mystifie et, dès avant la lettre, s’atomise ».

À distance nécessaire des terrorismes intellectuels d’une époque que, nostalgie aidant, certains orphelins de « l’esprit de gramophone », dénoncé en son temps par Orwell, réévaluent inconsidérément aujourd’hui, l’écart libertaire fut, in fine, pour ces « témoins », la seule garantie de ne rien abdiquer de l’essentiel : une certaine idée du rêve émancipateur. Et la certitude de ne pas mourir au champ d’honneur des idiots (utiles) qu’une certaine gauche produisit alors à foison.

Inutile de préciser que, partant d’une telle démarche, la revue Témoins eut finalement très peu de lecteurs, et encore moins d’échos.

Freddy GOMEZ