Bandeau
A Contretemps, Bulletin bibliographique
Slogan du site
Descriptif du site
La vie comme elle infuse
Article mis en ligne le 6 avril 2020

par F.G.


On évitera de verser dans le journal de confinement. Pas le genre de la maison. On laisse ça à d’autres. C’est une offre proliférante, le journal de confinement, depuis que la vie s’est laissé prendre dans les rets de l’attente. Attente de quoi ? À vrai dire les confinés l’ignorent. Attente, peut-être, qu’on leur dise : youpi, dehors, l’heure est venue de laisser faire l’immunité naturelle « collective » ! Le pic sera alors passé, les masques seront enfin arrivés, le gel hydro-alcoolique coulera à pression continue et les soignants qui auront passé l’épreuve sans y avoir laissé leur santé et a fortiori leur vie, pourront, dans la joie retrouvée de leurs services de réanimation enfin dégorgés des malheureux de la première vague, s’arrimer à la seconde en branchant ou en débranchant les vieux et les fragiles que le testage massif de la population aura désignés comme positifs au Covid-machin, et pourquoi pas comme potentiellement surnuméraires. Alors la vie refleurira sous un ciel d’été souverain où les terrasses redeviendront ces havres de la vie sociale enfin retrouvée que la belle et oublieuse jeunesse urbaine croquera de ses bonnes dents, comme cacahouètes à l’heure de l’apéro. Bonheur…

Bonheur ? Il faut le dire vite. Car, selon toutes probabilités, le déconfinement, en clair l’obligation faite norme de retrouver sa petite existence d’avant, déjà courte en rêves et lourde en pesanteurs diverses, risque d’ouvrir, faute d’attention suffisante, sur un autre monde dans lequel on n’aura plus besoin de respirateurs tant nos esprits et nos corps se seront habitués à une asphyxie devenue générale. On y reviendra…

Pour l’instant, il s’agit de ne pas brûler les étapes, de profiter de ce qu’il nous est donné de vivre à l’abri de nos murs et d’apprendre à penser l’impensable. Mais avant, je voudrais profiter de l’occasion que je me donne moi-même pour réconforter les amis qui s’inquiéteraient de mon sort et que mon aversion du téléphone laisse sans nouvelles dans cet océan d’incertitudes. Ça va, les poteaux ! J’ai de quoi faire, de quoi lire, de quoi boire et qui aimer. J’ai aussi l’idée que cette vie comme elle infuse finira, le temps venu, par redonner corps commun à nos colères enfin coalisées vers le seul but qui compte : en finir avec ce monde de l’infini désastre.

Si bête, la vie…

Il fut un temps pas très lointain où, dans la chaleur gazeuse des manifs jaunes de 2018-2019, puis dans celle des mobilisations du dernier hiver contre la mise au rebut du système de retraite par répartition, la gueuserie s’inventa une sorte d’exutoire qui consistait à recenser, le jeu étant au moins hebdomadaire, la phrase la plus stupide de la semaine sortie de la bouche d’un quelconque pitre de LaRem, coterie de la connerie en marche. Il y avait là, c’est vrai, matière inépuisable à palmarès. Confinés, le jeu a perdu de son attrait, d’autant que l’incontestable tête de liste de cette compétition, Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement et experte en diagnostics médicaux, a fini par exaspérer à un point tel le 102e dalmatien et premier du rang qu’on est sur le point de la confiner pour de vrai dans ses appartements de fortune pour qu’elle la ferme. Mais il y a davantage : ce qui pouvait relever d’un amusement en temps de paix elbédisée où l’on n’avait à pleurer, en Macronie policière, que le sort de nos amputés, de nos éborgnés, de nos gazés à bout portant, de nos gardés à vue, de nos jugés à la va-vite et de nos emprisonnés en pagaille, prend, en temps d’urgence sanitaire liberticide, d’autres allures. Car on meurt, Sibeth, et plutôt massivement, au royaume de France, quand, la mine chafouine et exagérément amusée, tu nous avoues que la preuve que les masques ne servent à rien c’est que tu les enfiles comme des chaussettes. Mais où va-t-on, bordel !

Faut-il rire de tout ? Oui, mais pas avec n’importe qui, disait le très regretté Pierre Desproges. Même petits, les puissants ont cet avantage de transcender nos colères logiques en crises d’hilarité générale quand, le navire coulant, ils se demandent qui a bien pu oublier les voiles sur le quai. C’est ainsi que l’humour (noir) peut nous sauver du ressentiment improductif des jours cloîtrés. On nous dira, certains amis nous le disent, que le temps est venu d’en revenir au dur, à l’analyse, à la politique, à la théorie. On fait, camarades, mais en riant de tout, y compris de nous-mêmes et de nos hébétudes lorsque nous constatons – et comment ne pas le constater ? – que Korona en a fait davantage en très peu de temps pour démontrer l’extrême fragilité logistique du système d’exploitation capitaliste que presque deux siècles de lecture attentive du Manifeste du parti communiste en ses diverses éditions. Souvenons-nous : « un spectre hante l’Europe ». On dira « le monde ». Un « spectre » de 130 nanomètres…

Et c’est ainsi que Korona est grand et que la vie est bête !

Si apparente, la contradiction…

Au cœur du noyau dominant de l’ultralibéralisme, il a foutu un tel bordel, Korona, que, bon an mal an, ceux qui continuent de croire aux infinies vertus de la loi du Marché s’interrogent désormais, dit-on, dans les beaux quartiers ultra-protégés des mégalopoles du Capital, sur la tangente que le système devrait prendre pour éviter l’effondrement : ralentir ou accélérer, that’s the question. Bien sûr, chaque pays ou continent touché – bientôt tous, au train où vont les choses – fait à sa manière et selon son idiosyncrasie pour parer, si l’on peut dire, au plus pressé : comment faire avec ce putain de virus ? Là, les avis ont vite divergé entre illuminés du bonnet, patentés cyniques et cyniques amateurs. Les premiers, façon Donald, ont voulu se convaincre que, protégés par leur grandeur et le glaive de Dieu, leur puissance échapperait aux assauts du « virus chinois ». Les deuxièmes, façon Boris Johnson bien portant, première époque donc, conséquentialistes en diable, se sont dits que, tous comptes faits (ces gens-là comptent toujours), il fallait parier sur « l’immunité de groupe ». En clair : que vivent ceux qui – jeunes, bien-portants et disposant d’une force de travail à vendre – s’auto-immuniseront et que crèvent tous les autres – les hors-monde, les hors-temps, les bouches à nourrir, les inutiles, les déjà-malades, les vieux et, si possible, les Gilets jaunes. Les troisièmes, façon tout ce qu’on veut, le cœur sur la main et la tête ailleurs, sont partis « en guerre » au nom des vertus supposément retrouvées de l’État-Providence qu’ils ont méthodiquement explosé, façon puzzle, depuis des décennies. On allait voir ce qu’on allait voir.

C’est dans cette troisième catégorie que, derrière son petit chef, s’est rangée la Macronie. Et Jupiterminator a fait don de sa personne à la France, qui n’en demandait pas tant, en jurant, les yeux dans les yeux à ses sujets, que, quoi que ça coûterait, et sans masques, sans gel, sans respirateurs, mais avec un stock à peu près suffisant de sacs mortuaires, le mot d’ordre était clair : « Armons-nous… et partez ! ». Partez au front, hospitaliers de toutes catégories, travailleurs consignés, salariés non télé-transformables, précaires de toutes sortes, petits humains corvéables jusqu’à soixante heures par semaine ! Pour le reste, on verrait en marchant. Et, en effet, l’on voit les effets calamiteux de la gestion de cette crise sanitaire majeure par les macronards. Une incurie d’État doublée d’un amateurisme peu banal à tous les échelons d’un pouvoir qui tourne en rond jusqu’à se consumer dans le feu de sa nullité. Une bande de petits branleurs, en somme, incapables de passer un jour de crise sans accumuler les conneries, les rodomontades, les consignes les plus foireuses. Ça se voit tellement que les plaintes au Conseil d’État s’accumulent contre les menteurs qui nous gouvernent. Des plaignants individuels, des associations, des collectifs de soignants, de travailleurs mis en danger de mort, attaquent l’État sur le seul terrain qui leur reste, la justice, pour atteinte à la dignité humaine.

Non, qu’on ne s’y méprenne pas, rien de déontique dans le confinement auto-protecteur qui nous est imposé, rien de moral ou de principiel qui marquerait une différence de nature avec le conséquentialisme des cyniques assumés, même repentis, à l’anglo-saxonne. Il s’agit d’attendre que le pic épidémique passe avant de déconfiner, une fois le collapsus évité, et de laisser faire l’ « immunité de groupe ». Le capitalisme est, ab initio, génétiquement conséquentialiste. L’ultralibéralisme en est sa forme achevée. Quand l’armée de réserve est suffisante, les surnuméraires sont inutiles parce que coûteux. Rien de plus, rien de moins. C’est simple à comprendre : si le virus, une fois passé le pic, continue de faire le ménage chez les plus pauvres et les plus faibles et que, dans un même mouvement, les plus costauds s’auto-immunisent, c’est tout bénef pour le Capital.

Et c’est ainsi que Korona est grand et que la contradiction n’est qu’apparente !

Si forte, la colère…

On les a vues ces images de Jupiterminator, que d’aucuns appellent Tigrou dans les milieux autorisés – c’est-à-dire chez lui –, costard-cravaté et masqué sur mesure, regarder de loin, à Mulhouse, des soignants qui l’interpelaient vivement sans oser franchir la barrière, placée sous surveillance policière, qui les séparait. On l’a vu se barrer sous les lazzis et les cris rageurs. On l’a vu, petits bras petit mec, faire comme s’il y était au front de guerre, mais sans y être. On l’a vu un instant saisi, et il y avait de quoi, de l’effroi de celui qui comprend qu’il a des raisons de n’en mener pas large. Car ce qui frappait, dans ces vidéos qui circulaient en boucle sur les réseaux dits sociaux, c’était la haine qu’il avait concentrée sur sa personne chez celles et ceux qui, sans rien pour se protéger, soignent des corps qu’ils savent perdus. Elle est terrible, cette haine. Terrible et terriblement compréhensible.

On les a vues ces images de bacqueux terrorisant, dans des cités, des mômes qui n’avaient pas d’attestation justifiant leur présence sur leurs merdiques terrains. On les a vus, ces flics motorisés percuter, au risque de tuer des gamins, des mobylettes qui tentaient de les fuir. Et en les voyant, ces images, on ne pouvait que se demander le pourquoi d’une telle furie, d’un tel aveuglement, d’une telle surenchère de violence d’État. Quelles raisons les justifient ? Quels ordres les couvrent ? Quelle bêtise politique planifie-t-elle, justifie-t-elle de tels comportements qui partout alimentent la haine contre ceux qui s’y livrent ? Tout est là, tout est visible des pratiques discriminantes d’une police aussi discrète dans certains quartiers de Paris qu’elle est ostensiblement démonstrative chez les « sauvages » des banlieues, ceux qui, nous dit-on chez Castaner et Lallement, ne se plieraient pas aux règles du confinement. Comme si les conditions dudit confinement étaient les mêmes aux Ulis et chez les bourges du 8e arrondissement de Paris. Comme si tout un chacun était doté des mêmes espace et confort pour ne pas étouffer et des mêmes ordinateurs et imprimantes pour remplir ses obligations de confinés s’autorisant à sortir pour aller à la supérette du coin. De qui se fout-on ? De qui se fout la première dame de Macronie quand, dans plusieurs titres de la presse dite féminine, elle ose évoquer, sans rire, les affres de l’enfermement en son appartement élyséen de 300 m2 (à la louche), avec jardin privatif de 2 hectares et 7000 m2 de pelouse ! On est où là, dans quel monde vit-on pour que des journaleux à solde et carte professionnelle se prêtent à un tel étalage d’obscénité ? On ne la sent pas monter, la haine ? On s’étonnera quand elle explosera ? On parlera de « foules haineuses » ? On dira qu’elle est mauvaise conseillère ? Elle l’est, pour sûr. Toujours, sans exception. Mais elle cuit dans le chaudron de l’histoire depuis que l’histoire fait histoire de l’exploitation, celle-là même que la caste, dans son ignorance diplômée, ignore.

Ce qui monte – hormis la peur, réelle, de ce qui vient – c’est la colère fondée sur l’idée que le hasard d’un croisement entre un pangolin et une chauve-souris n’est qu’un des facteurs de cette pandémie, un hasard – ou une vengeance de l’histoire – du même type, toutes proportions gardées, que celui qui provoqua la peste noire ou la grippe espagnole. Ce hasard a rencontré la nécessité, celle d’un monde où le Marché a tout ravagé, où le profit est sans limite, ce monde qu’on nous loue depuis quatre décennies à grands coups d’injonctions déstructurantes comme autant de vérités nécessaires : destruction des services publics d’éducation, de santé, de transports. C’est maintenant qu’il faut se souvenir de ces prophètes de malheur qui, le sourire aux lèvres et la pose savante, servis par des médiocrates complices, nous ont abreuvés de leurs foireux diagnostics néo, puis ultralibéraux, sur le marché autorégulateur, sur l’univers indépassable de la concurrence libre et non faussée, sur le dégraissage du mammouth public, sur l’achèvement de l’histoire, sur l’Europe de Maastricht, sur l’infini triomphe du capitalisme. On les voit encore leurs tronches d’idéologues vomissant sur les conquêtes de nos pères. Derrière chaque mort du Covid-machin, c’est leur fantôme qu’il faut voir. Le monde qu’ils nous ont fait, c’est notre agonie.

Si la colère monte, c’est que tout se corrèle, que tout infuse dans le confinement des corps. Et cette colère, elle est bien visible puisque Patrick Cohen lui-même, dernier épigone d’une caste journalistique qui se reproduit à la vitesse de sa folle appétence pour le règne infini du profit sans limites, la voit progresser par vagues, à la faveur de cette crise sanitaire inattendue. C’est pas rien Patrick Cohen, ça dit tout d’un bateau qui coule quand, commençant à desserrer sa ceinture de suffisance, un de ses rameurs en chef admet, non sans retenue, sur un plateau mainstream et haut lieu de la pensée télévisuelle dirigée, que les macronards, qu’il avait tant aimés quand ils éborgnaient les « beaufs » Gilets jaunes, devront rendre des comptes pour leur amateurisme coupable dans la gestion chaotique de crise. Tu l’as dit, bouffi ! Ils devront rendre des comptes, mais ils ne seront pas seuls. Il faudra pousser le curseur beaucoup plus en amont. Et ça fera du monde, du beau monde. C’est trop dire ? C’est dire tant qu’on peut dire ; après, on verra.

Et c’est ainsi que Korona est grand et que la colère se fortifie !

Si grosse, la menterie…

« Dans un monde réellement renversé, disait Guy Debord, le vrai est un moment du faux. » Jupiterminator annonçant, l’air convaincu, que rien ne saurait être, après, comme avant, que la santé se verrait enfin libérée de la loi du Marché, c’est le vrai d’un spectacle du moment où ce qui se joue, dans l’arrière-scène, c’est le faux : une énième tromperie, énorme celle-là, puisqu’il s’agit, en fait, de prendre prétexte du naufrage organisé et constatable du service public de santé pour finir de l’achever en le privatisant, en l’étouffant dans la concurrence. S’il n’est pas toujours aisé, convenons-en, de démêler le vrai du faux dans ce monde réellement renversé où le mentir-vrai s’apprend dans les écoles du management ultralibéral, où la langue même est travaillée par le mensonge, où tout finit par exprimer le contraire de ce qu’il est censé dire, on admettra que l’usage systématique – et pas toujours adroit – du mensonge par Jupiterminator et sa bande nous aura fait faire des progrès énormes dans sa perception. Car si, comme l’on dit, plus c’est gros, plus ça passe, il n’est pas sûr, tant la parole politique du pouvoir est désormais disqualifiée, que ça passe tellement. On aurait même tendance à penser que la déconstruction opère d’elle-même, instinctivement, par doute de ce qui est vrai, c’est-à-dire par perception du faux qu’il dissimule et qui est, en fait, sa réalité.

Et puis l’expérience récente de l’histoire nous a instruits sur sa tendance naturelle à transformer le provisoire en permanent, l’exception en règle. Nous savons, par exemple, comment l’état d’urgence anti-terroriste a fini par être un jour levé, mais que ses mesures les plus liberticides ont été intégrées au socle commun de la Loi. Il en sera, de toute évidence, de même pour l’état d’urgence sanitaire. Ses dérogations provisoires aux droits et aux libertés publiques finiront par devenir permanentes. Dès lors disparaîtront ce qu’il reste du Code du travail après la double lessive de 2016 et 2018, mais aussi la possibilité de se regrouper pour manifester son mécontentement sur la voie publique contre sa destruction définitive.

Du fond de nos colères muettes infusant dans le confinement de nos ardeurs jaunes de l’an passé, c’est la perception spectatrice, mais claire, de l’infinie nuisance de ce pouvoir du mensonge qui nous conforte dans la conviction que nous avions raison d’aller vouloir le chercher chez lui pour le dissoudre. Désormais, il a le champ libre, mais rien ne dit que le temps ne joue pas contre lui. Et rien non plus qui nous interdise de l’espérer follement.

Et c’est ainsi que Korona est grand et que la menterie est décodable !

Si patiente d’impatience, l’attente…

Je sais… Nous rêvons de nous retrouver, de mêler nos corps, de nous embrasser aux carrefours d’une ville enfin rouverte à nos déambulations sauvages, de refaire bloc de passions communes et contradictoires où les couleurs ne compteront plus que comme références à des moments intensément vécus dans le doute de pouvoir en finir avec ce monde absurde et la certitude que rien ne saura nous empêcher de toujours le retenter. Ce confinement, il faut le prendre comme l’occasion de retrouver des forces, d’élargir notre champ de vision, de sortir de nos propres ornières, d’affûter les armes de nos critiques. Car le temps viendra où nous en aurons besoin. L’ennemi est clairement identifié, désormais. Plus clair, tu meurs. Ce n’est pas seulement le virus, mais le monde qui l’a produit et qu’il faut vaincre. Leur monde, celui des experts fous, des idéologues fanatiques, des politiciens allumés, des traders compulsifs, des prophètes du tout-marchand, des complotistes de la main invisible. Tous dingues ! Il n’est d’urgence plus urgente que de tirer le frein du train de l’histoire en marche vers le néant qui, de crise en catastrophe, nous aspire vers son néant. Ou de sauter de la machine emballée pour qu’elle s’écrase, sans nous, sur le mur bétonné de leur réel, cet infini désastre qui n’en finit pas de nous éclabousser de leurs turpitudes de gestionnaires du malheur. Qu’ils crèvent étouffés dans leur arrogance !

Il fut un temps où de grands ancêtres éclairés posèrent ainsi l’alternative : « Socialisme ou barbarie ». Elle était juste. C’est l’histoire, par un jeu de ruses dont elle a le secret, qui la rendit caduque. Le socialisme n’évoque rien d’autre pour les jeunes générations inquiètes ou encolérées d’aujourd’hui que ce qu’elles en vécurent du temps où le Parti « socialiste » se vendit corps et âme au néo-libéralisme en prétendant le social-démocratiser. On sait le résultat : il purgea l’idée même de « socialisme » de toute consistance pour la labelliser moderne. Et il en alla en pire avec celle de « communisme », renversée en capitalisme d’État, qui, lui, accoucha d’une équivalence stricte entre l’idée d’émancipation qui la portait et la barbarie sur laquelle elle déboucha. Si, comme nous le pensons, en paraphrasant à peine Camus, faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils voulaient dire « c’est ajouter au malheur de ce monde », la question se pose évidemment, et avec acuité, de leur réappropriation. Reste à savoir si la chose est possible, et peut-être à admettre une fois pour toutes que les mots ne sont que des mots et qu’une fois privés de leur vrai sens ils ne disent plus rien de l’imaginaire de liberté qui leur donna vie.

En revanche, l’alternative, elle, celle des grands ancêtres, est plus fondée que jamais. Pour le cas, elle pourrait s’énoncer ainsi : « Communauté humaine ou barbarie. » La communauté humaine, c’est ce qui fait commun, lien commun, sens commun, perspective commune. La barbarie, c’est ce qui la détruit : le capitalisme dévastateur à son stade actuel d’accumulation. Les Gilets jaunes, dont la culture politique n’était pas le point fort, ont saisi très vite, intuitivement – et peut-être précisément parce que les mots-valises ne les encombraient pas – que leur mouvement, plus qu’apolitique, se devait d’être antipolitique, c’est-à-dire contre l’ordre d’un monde où la politique, communément admise comme exercice de représentation, ne peut ni saisir ni incarner l’enjeu de l’alternative.

Nous en sommes là, prêts à faire de nouveau communauté humaine contre la barbarie, sûrs aussi qu’il n’est d’autre manière de nous déconfiner de nos passions tristes. Il faut parier sur l’hypothèse que, dans les têtes et dans les corps confinés, puissent naître une autre manière d’appréhender ce monde et notre être-ensemble au monde. Les périodes de claustration favorisent autant le cauchemar que le rêve. Il faut s’en tenir fièrement au rêve d’émancipation et penser qu’il fera, un jour, réalité commune, humainement commune.

Et c’est ainsi que Korona est grand et que la patiente attente est impatiente !

Freddy GOMEZ

5 avril 2020

Texte en PDF

Dans la même rubrique