Salauds de pauvres !

lundi 26 novembre 2018
par  F.G.
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■ À lire les commentaires récents suscités par ce qu’on appelle le mouvement des « gilets jaunes », l’impression qui domine, pour ce qui concerne le champ politique de l’anticapitalisme où nous nous situons, c’est, d’un côté, l’expression d’une critique méprisante, voire hautaine, quant aux motifs et aux illusions qui le sous-tendraient et, de l’autre, un soutien louangeur au prétexte que, par avance et par nature, cette levée « en masse » serait potentiellement « insurrectionnelle ». À quelques exceptions près [1], en somme, marxiens de cabinet contre idéologues de l’émeute. À regarder l’événement de plus près, c’est-à-dire à bonne distance, nous retenons, pour notre part, que, malgré ses limites, cette jacquerie contre l’augmentation des taxes sur le gasoil et le fioul domestique agit comme un nouveau symptôme d’une société en décomposition où, de partout et de nulle part, peuvent surgir, face à la morgue du pouvoir, les révoltes les plus inattendues et les plus incontrôlables. À elles, et à elles seules, de trouver leurs propres formes de lutte et d’expression. De rester cantonnées au « jaune », il est sûr qu’elles ne feront pas long feu. Aucune révolte ne prospère sans confluence et coagulation.

Partant du mouvement en cours et intégrant son signifiant plébéien, le texte qui suit se situe, tout à la fois, sur le terrain du témoignage et de l’analyse. Il vient d’un collaborateur assidu de notre site, Jean-Luc Debry, ami de longue date vivant désormais dans une petite commune du Gard où, comme partout, s’est installée, parfois massivement au cours des dernières années, une population de « néo-ruraux ». Issus très majoritairement d’une petite bourgeoisie urbaine souvent chassée des villes et de leurs périphéries par l’augmentation du prix de l’immobilier, ces « néo-ruraux » contribuent objectivement à modifier, par les manières de vivre et les tics culturels « post-urbains » qu’ils y importent et cultivent, ce qui faisait les us et les coutumes traditionnels, mais aussi les pratiques d’entraide et de solidarité, d’une ruralité toujours décriée par le progressisme, ancien et nouveau, comme passéistes et hors l’histoire. Agissant en idéologues actifs d’un nouveau monde débordant l’ancien, et perçus comme tels par les autochtones d’une ruralité en voie de perdition, les « néo-ruraux » ne cherchent pas, semble-t-il, à s’insérer dans un monde qui leur échappe, et qu’ils pourraient pourtant contribuer à revivifier, mais s’emploient à le conquérir et à l’intégrer à l’espace infini de la marchandise et du capitalisme vert.

Des contradictions au sein du peuple, comme disait l’autre : un peuple où, sur chacun de ses territoires, s’entremêlent des passions contraires et pointent des hostilités tenaces. Un peuple fourre-tout, en somme, où sa plèbe, les « salauds de pauvres », émerge parfois de son néant et devient inquiétante pour les puissants et leurs affidés.– À contretemps.

« […] quand ceux qui commandent ont perdu la honte,
[...] c’est justement le moment dans lequel ceux qui obéissent perdent le respect ;
et c’est dans ce moment où l’on revient de la léthargie, mais par des convulsions. »

Cardinal de Retz (Mémoires, seconde partie, NRF, Pléiade, 1949, p. 71).

Jadis, en évoquant des conflits sociaux qui tournaient à l’affrontement, on parlait, je m’en souviens, de « société de classes ». Et, de la même façon, à propos des relations que la classe dominante entretenait avec le prolétariat, on invoquait le « mépris de classe ». Ces notions, qui avaient l’avantage de la clarté, ont disparu de l’horizon des analystes d’aujourd’hui. Désormais, on euphémise. On parle, par exemple, ces temps-ci, du « fossé » entre « la France qui roule en diesel » et « celle du kérosène » – autrement dit, celle qui prend fréquemment l’avion et vit, avec gourmandise, sa mondialisation heureuse.

Au-delà des caractérisations, il n’en demeure pas moins vrai que le mouvement des « gilets jaunes » nous renvoie à un affrontement net entre la petite bourgeoisie urbaine (« moyens plus » et leurs figures idéales de réussite individuelle) et les « classes populaires » (« moyens moins » et « moyens moins inférieurs »). Un même fossé culturel et une même césure idéologique recouvrent les lignes de force qui, jadis, opposaient les dominants aux dominés. Ceux d’en bas étaient sommés de la fermer pour cause d’inaptitude à la science macro-économique. Autrement dit, la condamnation du diesel vise, au nom de la transition écologique, des voisins aux faibles revenus qui chaque jour sont obligés de se déplacer en voiture pour aller au boulot, accoucher ou se soigner à l’hôpital, conduire les enfants au sport et à mille autres activités que la culture dominante, celle de la petite bourgeoise urbaine, juge épanouissantes, donc « émancipatrices ». La facture de fioul domestique, elle aussi, ne cesse d’augmenter. Se chauffer devient problématique pour nombre de familles. Et c’est à elles que l’on fait la morale, qu’on vante les mérites du bio en les culpabilisant de rechigner à débourser plus pour manger mieux. On leur conseillera même, au cas où ils s’énerveraient, de pratiquer de la « communication non violente », en se désolant par avance que ces « ploucs », ces « Bidochon », ces « beaufs », ces ex-prolos, ne s’y engouffrent pas dans l’espoir d’échapper à leur condition de débiteurs. Le contraste est violent. Il est insupportable de vulgarité. Ceux qui vont se ressourcer le week-end à Marrakech et se déplacent, par air, dans le monde entier leur font de la morale à propos d’un carburant dont l’État a lui-même, et pendant des années, favorisé le développement en les poussant à l’achat d’un véhicule qu’ils devraient maintenant abandonner sur le bord de la route. Les mêmes nantis se gargarisent de l’irresponsabilité des pauvres qui peinent à rembourser l’emprunt qu’ils ont contracté lors de l’achat de leur maison.

Si, jadis, l’augmentation du prix des céréales pouvait pousser à la révolte des régions entières, il semble qu’aujourd’hui le prix de l’essence produise le même effet. Car toute notre organisation sociale et économique est construite sur une logique de flux. La gentrification des centres urbains [2] s’accompagne, avec l’éloignement continu des lieux résidentiels, de l’excroissance de mégalopoles dont les zones périurbaines s’étendent, elles-mêmes, au point d’effacer parfois sur plusieurs dizaines de kilomètres les frontières entre la ville et la campagne. Le coût de l’immobilier et une politique locative favorisant le tourisme de masse au détriment de l’habitation permanente (beaucoup moins rentable) provoquent un important mouvement de déplacement de populations en quête de maisons ou d’appartements à vendre ou à louer, de plus en plus loin, à un prix abordable. Ainsi, les bourgs et les villes moyennes qui parsèment ces territoires se voient eux aussi soumis à cette mutation qui transforme les paysages en une succession de zones pavillonnaires, de zones industrielles, de zones commerciales, de zones résidentielles, de zones de loisirs, de parcs naturels (la nature administrée), le tout étant relié par un réseau routier très dense dont la fonction est de faciliter la circulation des flux (habitat, travail, consommation, loisirs). Caricature pour caricature, des villes comme Avignon et Nîmes – mais il en va de même, pour ne fâcher personne, de Nantes et Saint Nazaire –, sont représentatives de cette géographie de l’efficience commerciale qui organise l’espace en fonction des spécialisations de chaque lieu dédié. Dans ces circonstances, la géographie porte les stigmates des pratiques sociales induites par les mutations qui agissent, en profondeur, sur nos façons de vivre l’espace et, par conséquent, sur nos relations sociales en son sein et sur la nécessaire circulation d’un lieu à un autre. L’habiter comme « modalité d’être ensemble » est ainsi soumis à une profonde transformation – essentiellement culturelle [3], au sens anthropologique du terme –, liée au décloisonnement des habitus, des pratiques sociales et surtout des imaginaires et qui ne va pas sans provoquer de sérieux antagonismes.

C’est ainsi que, prenant possession de lieux de résidence hier encore recroquevillés sur leur ruralité, la petite bourgeoisie urbaine importe, dans sa quête narcissique du « vivre sainement » et sa détestation de « l’abus » en tout genre (café, alcool, festins carnés, etc.) – tout ce qui symbolise, à ses yeux, le Mal, ce Mal auquel il convient désormais d’ajouter le diesel –, un puritanisme qui, sans dire vraiment son nom, s’inspire d’un bric-à-brac de croyances et de fantasmes pour beaucoup résumables au très heideggérien concept de « paradis perdu ». Cette idéologie de « néo-curés », pleine de mépris pour les incrédules autochtones, se manifeste comme volonté régénératrice. Partant de la légitimité que confère l’injonction de « bien-être » à laquelle ils adhèrent plus que tout, ces post-urbains néo-ruraux mettent autant de conviction à stigmatiser les chasseurs que d’enthousiasme à pratiquer le Yoga et le Pilate, la méditation transcendantale et ses diverses déclinaisons, vécues comme autant de méthodes indispensables à la « réparation » de soi. Quoi de commun, dès lors, entre ces adeptes d’un nouveau monde et le reste d’une population qui voit son tissu économique péricliter, ses coutumes moquées, réifiées, transformées en produits touristiques à « haute valeur ajoutée » ? Quand la vie pèse au centime près, quand son cadre devient un simple décor, quand les traditions auxquelles on tient depuis des générations se voient culturellement ridiculisées, condamnées, combattues, on peut comprendre que naissent un douloureux sentiment de déclassement, de dépossession, et même, de façon plus ou moins souterraine, une forme de conflit de classe.

À peine levée, beaucoup de choses, déjà, ont été dites sur cette colère des « gilets jaunes ». D’ici, de ce coin de terre où les post-urbains néo-ruraux s’inventent une nouvelle vie (réparée) sur le dos des pauvres, il apparaît que le regard qu’ils portent sur ceux qui roulent en diesel et fument des clopes permet, en lieu clos, de comprendre les représentations que le pouvoir se fait de ces « assistés », de ces « égoïstes », de ces « salauds de pauvre », comme disait Marcel Aymé, dont les archaïsmes, les refus d’obtempérer, les résistances ruineraient le pays, la planète, le globe. Car la lutte contre le réchauffement climatique est cause si sacrée qu’en son nom tout sera désormais permis – surtout de rendre les pauvres plus pauvres, et conséquemment les riches plus riches [4].

Promue par un pouvoir si écologiquement correct que, dans la foulée du départ de Nicolas Hulot, son macronissime gouvernement vient de s’adjoindre, au poste de secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, le très sincère François Goullet de Rugy, les services de Dame Emmanuelle Wargon, ancienne cheftaine de Danone [5], la cause, pour sacrée qu’elle soit, est entendue.

Il semble que le plus abruti des « gilets jaunes » l’ait compris avant la gent de cour, de caste, de classe, de sous-classe et d’écurie informationnelle. Comme quoi les gueux peuvent penser plus vite que leurs maîtres et leurs valets.

Jean-Luc DEBRY

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[1Notamment une lettre de Jean-Claude Michéa publiée sur le site des Amis de Bartleby

[2Dont Paris et Marseille, devenues des villes musées dédiées au tourisme, constituent, jusqu’à la caricature, les exemples les plus édifiants. On lira avec profit, sur la question : Anne Clerval, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, La Découverte, coll. « Hors collection Sciences Humaines », 2013, et Bruno le Dantec, La Ville-sans nom. Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent, CQFD/Le Chien rouge, 2007. Sur Marseille, on peut également consulter l’étude de Silvère Jourdan, « Un cas aporétique de gentrification : la ville de Marseille », Méditerranée, 111/2008.

[3Dans La Fin du village. Une histoire française – Gallimard, 2012 –, Jean-Pierre Le Goff en a décrit quelques effets : regroupements spatiaux caractérisés par un « entre-soi » de plus en plus marqué, pour ne pas dire revendiqué, par les « modernistes » ; quartiers, résidences, zones géographiques bien identifiées, regroupant « des gens du même monde, ayant leur propre réseau de relations » et s’ignorant mutuellement ; dans certains cas, montée de tensions de plus en plus palpables.

[4On aura compris, si l’on veut comprendre, que cette cause si sacrée ne va pas sans quelques incidences négatives pour les plus pauvres. Premier exemple : le durcissement des normes antipollution sur les véhicules diesel, à partir du 1er janvier 2019, provoquera une augmentation de 10 à 15 % des véhicules risquant la mise hors circuit ; on peut parier, sans gros risque de se tromper, qu’elle concernera davantage les bagnoles d’occasion des pauvres que les rutilants 4x4 diesel des riches. Second exemple : depuis fin mai 2018, les mini-vans et autres fourgons aménagés sont soumis à une réglementation nettement durcie qui exige, pour s’y conformer, de débourser 700 euros (au bas mot). C’est ainsi que tous ceux qui habitent dans un camion se voient frappés au porte-monnaie (intérimaires itinérants, allocataires du RSA, jeunes marginaux héritiers modernes de la beat génération et des premiers hippies californiens des années 1960, tous adeptes de la simplicité volontaire). Dormir dans son camion, c’était l’assurance de disposer d’un confort relatif et de pouvoir se déplacer librement, là où l’on trouvait du travail saisonnier ou des potes. Ce qui était un mode de vie choisi et pauvrement vécu va devenir, dans un monde en voie de régénération écologique, un luxe réservé aux camping-cars de luxe.

[5Entreprise comme chacun sait exemplaire en matière de politique environnementale où Emmanuelle Wargon exerça la fonction de directrice générale des affaires publiques et de la communication et où Muriel Pénicaud, ministre du Travail, fut, de son côté, directrice des ressources humaines. Lobbying, quand tu nous tiens…