Landauer : anarchisme, littérature, révolution

lundi 5 mars 2018
par  F.G.
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■ Peu de temps avant son assassinat, le 2 mai 1919, par les forces de la réaction, Gustav Landauer écrivait : « Malgré l’activité déployée, ce qui viendra sera différent de ce que je prévois et souhaite. Je fais tout ce que je crois devoir faire, mais sans exclure d’avoir à m’adapter à toute situation éventuelle… [1] » L’éventualité, ce fut, en avril, la République des conseils de Bavière à laquelle Landauer participa davantage par fidélité à une cause que par adhésion à la voie qu’elle prenait. Si d’autres méthodes lui semblaient préférables pour avancer vers ce socialisme libertaire auquel il croyait, il n’en tira pas prétexte pour s’extraire d’un combat qui fut son dernier. Il le mena même jusqu’au bout sans rien perdre de sa lucidité, celle-là même qui fait le plus souvent défaut aux révolutionnaires en mouvement.

Le temps historique n’est pas étale : la ligne droite se rompt toujours, pour le meilleur ou pour le pire, à une croisée de chemins. Pour interpréter la rupture – ou tenter de l’interpréter –, il vaut mieux fuir les explications par trop éclaircissantes : la lutte des classes, la mission du prolétariat, le sens de l’histoire. Landauer n’était pas loin de penser, comme plus tard Walter Benjamin, que la révolution ne pouvait être que l’interruption de la répétition du même : de l’insurrection sans autre perspective que l’insurrection, de la fuite en avant vers un avenir radieux où le passé ferait ténèbres, de la marche incessante vers un progrès forcément synonyme d’émancipation. Mais plus que Benjamin, il avait acquis la conviction que nul appel au socialisme n’avait de sens qui ne commencerait « par le commencement » : sortir du capitalisme pour faire communauté humaine, ici et maintenant, contre lui. Jusqu’à l’asphyxier. La tragique défaite des révolutions du siècle dernier, la cohorte des infamies dont elles ont accouché et le triomphe d’un capitalisme total menant le monde à sa perte rendent, aujourd’hui, plus pertinente que jamais la question de l’émancipation humaine. Ce qui ne saurait dire que Landauer avait trouvé la méthode, mais encore moins que sa méthode doive continuer d’être ignorée au nom d’une supposée science de la révolution dont les effets sont désormais connus.

Comprendre l’unité de la démarche de Landauer, c’est, d’une part, admettre comme nécessaire le questionnement sans fin qui la fonde et, d’autre part, s’intéresser aux processus politico-idéologiques qui provoquent les points d’évolution, d’involution ou de rupture dans le mouvement d’une pensée en perpétuel mouvement et toujours ouverte à l’expérimentation. Tel est le principal intérêt, nous semble-t-il, de l’excellente étude de Walter Fähnders [2] que nous publions ici.

Et, tout faisant actualité landauérienne ce mois-ci, nous signalons à nos lecteurs la récente sortie en librairie de Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers, première pierre, souhaitons-nous, d’une fructueuse collaboration entre les Éditions de l’éclat et notre collectif d’édition.– À contretemps.


Dans cette suite de trois mots – anarchisme, littérature, révolution –, le mot littérature semble coincé entre deux blocs : anarchisme et révolution. C’est précisément l’intention : provoquer des questionnements sur la relation entre anarchisme et révolution, mais aussi entre littérature et révolution, et plus généralement, de par la place qu’occupe la littérature dans cette trilogie, s’interroger sur le rôle que l’art prend, devrait ou pourrait prendre dans des processus politico-idéologiques. L’anarchiste Gustav Landauer donne à ces questions des réponses très précises, comme je voudrais le démontrer par la suite.

Que la littérature et l’art, mais aussi l’artiste lui-même, aient à jouer un rôle particulier dans le processus révolutionnaire a été, tout à la fois, postulé et contesté. De la période historique dont il est ici question – c’est-à-dire l’Empire, dont les dates coïncident avec la vie de Landauer (de 1871 jusqu’en 1918 pour l’Empire, de 1870 à 1919 pour Landauer) –, j’aimerais d’abord avancer des exemples probants de la détermination de la fonction de l’artiste et de l’art. Ils sont tous deux issus du contexte de la révolution de novembre 1918 en Allemagne.

Considérons d’abord la problématique de l’artiste. Le poète et dramaturge Rudolf Leonhard écrit, en 1919, avec cette grandiloquence du post-expressionnisme politisé et orienté radicalement à gauche : si « l’art en révolution amène logiquement l’artiste à revendiquer le changement du monde dans le sens de son idéal, avec les moyens de son art, avec des mots, des sons, des couleurs pour une meilleure réalisation de la vraie vie, alors l’art a proclamé son sens profond, il est alors révolutionnaire dans le sens propre du terme. C’est l’art de l’action directe, c’est l’action directe de l’art » [3]. Ici, non seulement on défend une politisation, une mise en révolution de l’art – c’est même présumé emphatiquement –, mais en plus on revendique l’action révolutionnaire de l’artiste en réinvestissant une formule utilisée depuis la fin du XIXe siècle par l’anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire pour caractériser son combat militant : l’action directe. Même si Rudolf Leonhard ne peut pas être rangé dans le camp des anarchistes, la formule « action directe de l’art » insiste sur l’impatience révolutionnaire dans la relation art/artiste/révolution – et cela n’est certainement pas un hasard en 1919. Exactement en cette année a été proclamée la République des conseils de Munich, à laquelle, comme on le sait, participèrent nombre d’auteurs, d’artistes et autres intellectuels – parmi lesquels Ernst Toller, Ret Marut/Traven, Erich Mühsam, Landauer et d’autres. C’est justement l’engagement politique radical de ces artistes dans la République des conseils qui pouvait être considéré comme preuve empirique du devoir de l’artiste de faire un travail politique pratique dans la société, surtout en ces temps de révolution. Dans ce sens déjà, avant la Première Guerre mondiale, Heinrich Mann avait inlassablement cité l’exemple du J’accuse de Zola et revendiqué la synthèse entre « la pensée et l’action ». Et le pré-expressionnisme avait formulé ses principes : « le poète s’occupe de politique » et « les peintres dressent/élèvent des barricades » [4]. Les artistes ont payé cher, après la défaite, leur participation à la République des conseils : Marut/Traven a pu disparaître en partant vers le Mexique ; Mühsam et Toller ont été condamnés à des peines scandaleuses par la justice de la République de Weimar ; Gustav Landauer fut brutalement assassiné peu après son arrestation, le 2 mai 1919 [5].

Le 18 octobre 1918, soit quelques jours avant la proclamation de la République en Bavière et dans l’Empire allemand, Landauer formula, dans un « discours programmatique », ses propres conceptions sur le poète, la poésie et la révolution. Ce discours se réfère d’abord à l’esprit militant de l’artiste expressionniste. Il met en garde, certes, contre ceux qui proclament que « l’intellectuel [...] est par définition destiné à conduire les destinées du peuple » [6], et particulièrement contre les positions de l’activisme expressionniste qui revendiquaient – comme le cercle réuni, à Berlin, autour de Kurt Hiller –, pour des « conseils politiques de travailleurs intellectuels », un droit au leadership jugé résolument aristocratique par Landauer. Fondamentalement, pourtant, il lui semble « nécessaire » que « le peuple et les poètes se retrouvent ensemble » [7], et c’est en ode au poète, comme une apothéose, que se conclut ce « discours » : « Le poète est le dirigeant dans un chœur, mais il est aussi – comme le ténor solo qui dans la Neuvième [symphonie de Beethoven, W.F.] [...] chante sa mélodie à lui par-dessus les masses du chœur à l’unisson – l’isolé superbe qui s’impose à la masse. Il est l’éternel révolté. En temps de révolution, il peut être en première ligne, tellement à l’avant qu’il sera le premier à revendiquer la conservation du nouvel acquis comme ce qui reste éternel. » Le texte s’achève ainsi : « Il nous faut la trompette de Moïse, l’homme de Dieu, qui de temps en temps annonce la grande année jubilaire, il nous faut le printemps, l’illusion et l’ivresse et la folie, il nous faut – encore et encore et encore – la révolution, il nous faut le poète. [8] »

Cette volte finale n’appelle pas seulement le dionysiaque d’origine nietzschéenne ; elle anticipe également les mots célèbres de Walter Benjamin qui, une décennie plus tard, en 1929, dans son essai Sürrealismus, cherchait à gagner « les forces de l’ivresse pour la révolution » [9] et, dans son analyse des conceptions communistes de la révolution et de l’organisation, maintenait expressément un postulat de liberté inspiré de l’anarchisme. Dans son essai Sürrealismus, il écrit que, « depuis Bakounine, il n’y a eu en Europe aucune idée radicale de liberté. Les surréalistes l’ont » [10].

De quelque façon que ce soit, on peut constater que le poète est, chez Landauer, l’instance indispensable à la révolution. Comme dirigeant, comme correctif de certains développements ou, au pire, comme « isolé superbe ». On le verra plus précisément par la suite, le rôle messianique du poète dans la révolution est authentiquement lié à la conception que se fait Landauer du « commencement » révolutionnaire – donné à chacun comme chemin vers l’action, vers une pratique sociale de changement. Au moins depuis que Landauer a analysé les expériences qu’il a faites, dans les années 90 du XIXe siècle, dans le contexte organisé de l’anarchisme ouvrier – en tant que théoricien, agitateur, et même en tant que rédacteur en chef de la revue anarchiste Der Sozialist (Le socialiste), qu’il a beaucoup influencée. Au plus tard depuis que, une fois assimilée cette expérience collective faite dans l’anarchisme organisé de l’Empire allemand, il se tourne, autour de 1900, vers une sorte d’action directe de ceux qui, individuellement et hic et nunc, mais dans l’union avec des sympathisants, dans « l’alliance » socialiste, franchissent le pas et se séparent de la société capitaliste. « Quittons la surface des communautés autoritaires de masse » : tel est l’appel de Landauer dans sa conférence de 1900 – « Devenir une communauté en créant la rupture ». Et encore : « Nous qui sommes peu nombreux, nous qui marchons en tête, nous ne voulons et ne pouvons plus attendre. Commençons ! Créons notre vie en communauté ! [11] » Voilà donc ce que serait aussi la tâche de l’artiste dans la révolution, mais également au cours de sa préparation.

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[1Cité, sans source, par Max Nettlau, « La vida de Gustav Landauer según su correspondencia », in : Gustav Landauer, Incitación al socialismo, Buenos Aires, Americalee, 1947, p. 189. [NdÉ.]

[2Originellement parue, sous le même titre, dans Littérature et anarchie, textes réunis et présentés par Alain Pessin et Patrice Terrone – Toulouse, Presses universitaires du Mirail, collection « Cribles », 1988, pp. 365-386 –, cette étude est donnée dans une version révisée et remaniée par Victor Keiner. [NdÉ.]

[3R. Leonhard, « Dichtung und Revolution » (nov. 1919) in : Literatur im Klassenkampf. Dokumente zur proletarisch-revolutionären Literaturtheorie 1919-1923. Édité par Walter Fähnders /Martin Rector, Frankfurt/M. 1974, pp. 174-176, ici p. 175.

[4Tels sont les titres de deux manifestes de l’auteur expressionniste-activiste. Voir le recueil : Ludwig Rubiner : Künstler bauen Barrikaden. Texte und Manifeste 1908-1919, édité par Wolfgang Haug, Darmstadt, 1988.

[5Voir la présentation complète : Literaten an der Wand. Die Münchner Räterepublik und die Schriftsteller, édité par Hansjörg Viesel, Frankfurt/M., 1980.

[6G. Landauer, « Eine Ansprache an die Dichter » (1918), in : Gustav Landauer, Der werdende Mensch. Aufsätze über Leben und Schrifttum, édité par Martin Buber, Potsdam, 1921, pp. 356-363, ici p. 358.

[7Ibid., p. 360.

[8Ibid., p. 363.

[9W. Benjamin, « Der Sürrealismus. Die letzte Momentaufnahme der europäischen Intelligenz », in : W. B., Angelus Novus, Frankfurt/M., 1966 (= W. B., Ausgewählte Schriften. Bd 2), pp. 200-215, ici p. 212.

[10Ibid.

[11G. Landauer, « Durch Absonderung zur Gemeinschaft » (1900), in : Gustav Landauer, Die Botschaft der Titanic. Ausgewählte Essays, édité par Walter Fähnders et Hansgeorg Schmidt-Bergmann, Berlin, 1994, pp. 7- 28, ici p. 28.