À Mezioud Ouldamer

mercredi 20 septembre 2017
par  F.G.
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■ Après la sortie d’Offense à président aux éditions Gérard Lebovici, Guy Debord écrivait à Mezioud Ouldamer : « Les critiques sont toutes bonnes : première fois que je vois cela pour un “Champ Libre” ! Tu es déjà célèbre parmi les Algériens de l’immigration. Et, d’une façon plus sourde, cela doit bien renforcer ta mauvaise réputation parmi les bureaucrates d’Algérie » (lettre du 7 octobre 1985). Moins d’un an plus tard, à propos cette fois du manuscrit du Cauchemar immigré, il lui écrivait son « admiration » : « Tout est juste ; et c’est bien dit. Sur ce sujet, tellement central dans la décomposition de la France, c’est exactement la scandaleuse vérité qu’il fallait écrire. On n’y peut faire, de bonne foi, aucune réserve » (lettre du 30 août 1986). L’homme de cette « scandaleuse vérité » s’est donné la mort, le 12 juillet dernier, à Saint-Jean-de-Luz. Quand tout est foutu, le suicide reste la seule manière qui soit, pour un homme libre, de reconvertir la fatalité en volonté. Nous avons été des lecteurs, parfois curieux, parfois éblouis, de Mezioud. Il fut l’une de ces figures d’ombre qui chercha à comprendre l’univers du mensonge déconcertant de son époque en ne cédant rien du projet d’émancipation humaine qui le portait. Sa disparition est l’occasion de lui rendre un double hommage à travers les textes de Patrick Drevet et de Nedjib Sidi Moussa que nous reprenons ici [1] Avec la conviction que le travail n’est jamais fini pour ceux qui restent.– À contretemps.



Hommage à Mezioud Ouldamer

Rejeté à la fin vers une frontière infranchissable
Tu as franchi, me dit-on, une frontière franchissable.

Des empires s’écroulent. Les chefs de bande
Paradent en jouant les hommes d’État. Les peuples
Disparaissent, invisibles sous les armements.

Ainsi l’avenir est dans la nuit et les forces des bons
Sont chétives. Tout cela tu le vis
Quand tu détruisis ton corps torturable.


Le poème de Brecht est d’une autre guerre. Mais celle que tu as livrée à la maladie, était, à titre personnel, tout aussi terrible. Car ce que tu as éprouvé c’est le corps rongé par ce que tu as décrit comme « une bête réelle, étrange, qui ne veut qu’une chose : saboter le moindre geste, le moindre élan ». Guerre intestine qui menaçait l’esprit et pétrifiait le désir : « Une froide, glaciale indifférence pour quoi que ce fut », m’écrivais-tu en février, difficilement. Chaque membre de phrase, ajoutais-tu, « me fait passer la sensation corporelle d’avoir pelleté une tonne de sable ». Quand le vivant est à ce point retourné contre lui-même, les solutions ne peuvent être qu’extrêmes. Pour toi. Dont l’esprit subtil et nuancé se portait, se mesurait volontiers, sans concession, à tout ce qui prétendait ou te paraissait limiter, corrompre ou menacer la liberté et ta liberté propre. C’est pourquoi je considère que ton dernier geste est encore, dans les conditions de l’évolution de ta maladie, une affirmation et une défense de la liberté.

« Les chefs de bande paradent en jouant les hommes d’État. » On ne peut pas parler de toi sans évoquer le combat. Le combat politique ou plutôt, comme l’avait titré Simon Leys à propos d’Orwell – deux de tes inspirateurs – l’horreur de la politique. Ta passion, parmi bien d’autres, de décrypter l’organisation du grand mensonge, souvent déconcertant ; l’organisation de la dissimulation, de la dépossession. Mais tu savais aussi approuver ou contribuer à telle tentative individuelle ou collective de leur échapper, depuis l’Algérie jusqu’à la ZAD de « Notre Flamme des Landes », comme tu me l’as évoquée il y a si peu de temps, souhaitant « bonheur et grande aventure » à celles et ceux que tu y avais rencontrés.

Ton effort principal, tu le dirigeais contre l’ennemi le plus difficile à détecter et à combattre : celui qui prend le pouvoir aux dépens de celles et ceux dont il prétend défendre la cause. Tu as donc travaillé, dans la suite de l’IS, à « la démolition des idéologies de la liberté ».

Avec ton style à toi. Singulier. Qui n’était pas celui d’un théoricien mais d’un conteur : d’un conteur-critique. Étrange attelage que celui-là : le ton et la truculence du conte dans la critique avec une jubilation qui dépassait tout dans la voix, le visage, le rire, l’anecdote significative.

Tu avais la bureaucratie et les bureaucrates en horreur, à commencer par celle et ceux que tu connaissais le mieux, en Algérie, qui t’ont jeté en prison pendant un an ; et depuis, à l’encontre de ceux qui ont, ici et presque partout, délégué leur minutie byzantine à des machines dans toutes les administrations. Je voudrais avec toi rendre hommage à celui qui, il y a quatre jours, a détruit sept ordinateurs au Pôle Emploi de Saumur, à coups de marteau.

Il t’est aussi arrivé, pas très souvent, de déployer ton rêve d’un autre monde. En voici un, tiré de La Cruauté maintenant, ton dernier livre :

« Face à la démence de tous les nationalismes, renverser tous les murs de la honte derrière lesquels se réfugient et tirent les ficelles pour leur seul compte des petits seigneurs de naguère, des chefaillons qui ne demandent qu’à manger dans la main vénale de l’OMC. Contre de tels ghettos régionaux, locaux, il faut jouer la dispersion systématique volontaire, brûler partout les frontières, partir en exil, en laissant derrière soi aux seules légumes et plantes de quoi prendre racine, de faire souche. Place à l’anabase permanente, à la flânerie sans contrôle, laissant les amants aller main dans la main, promeneurs solidaires mais libres aussi. Rendre la terre familière à tous ses habitants, où chacun pourra réclamer de vivre en étranger parmi les siens. Recouvrer ainsi l’espace est un acte de simple désaliénation ; celle-ci refait le chemin inverse de l’aliénation, elle exproprie les expropriateurs et rend leur continent aux Amérindiens qui en feront cadeau à toutes et tous alors. Le temps sera trop court pour tous, mais chacun en dépensera beaucoup en paresse, de quoi laisser s’éveiller de nouvelles passions. Par exemple comment donner tout son sens au métissage, en faisant la nique au melting pot tiède et sans couleurs, par quel brassage ininterrompu d’égos, quel formidable frottement sous tous les ciels, en buvant quels “vins de vigueur” ! Comment, au lieu des mots “échanges culturels”, provoquer des confrontations et des affrontements électriques de hordes humaines, bannir partout le touriste, inaugurer la dérive d’un continent à l’autre, sans autre police que la courtoisie universelle d’homme à femme, la délicatesse d’une espèce humaine réconciliée avec son cœur et son esprit, avec soi, envisageant enfin de sortir de la préhistoire, émancipée de la nécessité et de la débine monnayables. Fonder un monde où domine enfin le commerce libre à grande échelle, au sens du commerce entre amants qui sont des amis, jouer avec l’amitié amoureuse et l’amour amical. Un monde où, somme toute, il ne sera pas besoin de déshabiller Nicolas pour habiller Tariq, lequel admettra la présence de femmes au conseil où se délibère s’il faut ou non le rosser pour lui faire entendre raison. Rendre grâce à la dame des Trois Conils de ne pas “créer de besoin”, mais de voir par exemple si son local ne peut pas accueillir un hammam où des Bretons de passage pourraient venir se délasser et prendre un bain véritable, sans le besoin d’un gant “présavonné jetable”. Jumeler Plougastel et Pine Bluff, Arkansas, pour partager le pain tout simplement pétri et cuit par les uns et les autres, à tour de rôle, pendant que le cidre coulera à flot au son de guitares “folk”, par exemple. »

Le rêve, donc. Et l’éloge des révoltes lucides. Au fond de tout cela, une volonté farouche d’indépendance, de n’être pas soumis. Dans un tel monde, la véhémence nécessaire se soutient grâce à une intelligence ample et généreuse, mais aussi par quelques « mauvais » côtés explosifs. Il n’y a pas de sagesse vécue aujourd’hui (peut-être toujours) sans une part de folie. Entendez-moi bien ! Une part de réactivité sauvage, comme pour briser un étau. Pour le dire autrement : le léopard vit avec ses taches, et meurt avec elles. C’est la part intenable – voire insoutenable – du caractère. « Buvons au caractère ! » Qui nous tient. Qui nous échappe. Qui ouvre des brèches dans la composition bienveillante ou supposée telle du monde. Qui pousse à l’outrance, quelquefois à l’outrage. Nul n’est contraint d’en approuver les conséquences. Pour tout dire, Mezioud, tu n’étais pas facile à vivre. Mais la diversité de tes amis, ici présents ou absents, montre combien cette vitalité se dépassait elle-même par l’humour, la générosité, le don, la qualité en présence. Pas toujours facile à vivre. Mais la vie a-t-elle été si généreuse avec toi, qui a vu surgir la guerre à l’âge de trois ans et demi. Tu nous as passionnés et fait rire avec les récits de ton enfance : c’était, je le suppose, une manière d’accommoder le passé, d’apprivoiser le souvenir. Comment as-tu surmonté les traumatismes, les troubles et sans doute certaines intensités heureuses pour élaborer cette maîtrise et ce goût des mots et du langage dont tu as fait preuve depuis lors ?

Il ne faut jamais reprocher – là je prêche peut-être pour ma paroisse – aux gens que l’on aime leurs « mauvais côtés », mais en goûter pleinement ce côté non policé de leur être. Ce côté qui donne de l’éclat à un monde qui en manque ou qui en crève. Il y a du travail. Sans toi ce sera plus difficile. Mais il faut le redire : tout ce que tu as accompli, tes mots savoureux et même tes sarcasmes bien sentis, tes travaux pratiques (bricolage compris), tes échecs (dont tu aimais qu’ils soient aussi un jeu), ton goût des sens et du non-sens (comme ces fatrasies dont tu m’avais offert un volume), et je n’oublierai pas ces plats que tu préparais aussi méticuleusement que tes livres, tout cela et tant d’autres choses se composeront dans la matière du monde – comme tes cendres dans la rivière et dans la terre – comme une nourriture réellement bienfaisante pour les vivants.

À prolonger infiniment…
Chacune, chacun, à sa façon.

Patrick DREVET
Le Sécadet, 23 juillet 2017

In memoriam Mezioud Ouldamer (1951-2017)

Tandis que la France officielle s’apprêtait à commémorer la prise de la Bastille en présence du représentant de la première puissance mondiale et que des héritiers de la lutte anticolonialiste se souvenaient de la répression sanglante du 14 juillet 1953, Mezioud Ouldamer prit la décision de mettre fin à ses jours. Il répondit à sa façon à l’interpellation d’Albert Camus pour qui le suicide était le seul problème philosophique vraiment sérieux.

De part et d’autre de la Méditerranée, on serait bien en peine de trouver la moindre évocation de cette disparition dans le champ médiatique, y compris dans ses marges les plus radicales. Par contraste avec la mort de Redha Malek, dont les journaux algériens et français saluèrent la stature d’homme d’État, on pourrait croire qu’Ouldamer n’eut guère d’existence réelle, qu’il ne fut qu’un fantôme dans une époque où la notoriété virtuelle pèse davantage qu’une vie de combats et d’écrits.

Je n’ai pas eu la chance de connaître Ouldamer. Un projet de rencontre devait se concrétiser cet été par l’intermédiaire d’un ami commun. À défaut de pouvoir rendre compte d’un échange qui ne pourra plus avoir lieu, j’ai choisi – sans prétendre à l’exhaustivité – de restituer l’écho donné à l’œuvre du défunt par ses contemporains. Les sources manquant pour ses deux derniers ouvrages, je serais ravi de recueillir des indications bibliographiques de la part des lecteurs informés.

Les éléments rassemblés ici témoignent – bien après la phase armée de la révolution anticoloniale – de la persistance d’une radicalité franco-algérienne, dont Ouldamer fut, à la suite de Mohamed Dahou et Abdelhafid Khatib, un des notables représentants dans le sillage de l’Internationale situationniste (IS) fondée par Guy Debord. Son parcours nous invite à repenser ces connexions souvent absentes de l’abondante production concernant l’IS et son fondateur, tout comme la place particulière des Algériens dans les courants les plus subversifs.

L’Algérie brûle !

Ouldamer, natif de Kabylie, se trouva aux premières loges lors de la grève générale d’avril 1980. De cette puissante mobilisation sociale, qui contribua à enfoncer un coin dans l’unanimisme de façade – celui du parti et du syndicat uniques –, il rédigea avec son cousin un pamphlet post-situationniste qui mérite de figurer au panthéon de la subversion : L’Algérie brûle ! Signé par un groupe d’autonomes algériens, le manuscrit fut envoyé, en France, à Gérard Lebovici qui s’empressa de le publier dans sa maison d’éditions Champ libre, en 1981.

Au premier trimestre de l’année 1982, la revue universitaire Maghreb-Machrek présenta le titre dans sa notice bibliographique comme « un hommage aux insurgés de Tizi-Ouzou (avril 1980) qui réclamaient la liberté d’expression et la démocratie. » À la même période, la revue culturelle Nedjma, animée par des militants de la gauche algérienne en exil, publia une recension de Smail Aouli :

« Un an après les événements d’avril 1980, un groupe d’autonomes algériens – le premier de cette tendance – publie une brochure au sujet des dits événements.
Sur les 67 pages que comporte la brochure, il est certes beaucoup trop question de la décomposition avancée de l’Etat bourgeois algérien – un fantasme. Néanmoins, cette brochure a le mérite d’offrir un récit complet, du moins, une version complète du déroulement du mouvement. L’autre mérite est le refus de faire de ce soulèvement une affaire kabyle.
Ceci dit, en 67 pages, ce groupe aurait certainement pu offrir quelque chose de plus consistant. L’insulte tient souvent place d’analyse. Ce qui n’est pas la meilleure façon de faire avancer les choses. »

L’analyse consistant à ne pas faire du soulèvement du printemps 1980 une « affaire kabyle » fut partagée par la revue surréaliste Le Désir libertaire, animée par le poète irakien Abdul Kader El-Janabi qui présenta le texte comme « la première analyse radicale de la société algérienne actuelle écrite par des révolutionnaires algériens eux-mêmes ».

Offense à président

Installé en France, Ouldamer sortit de l’anonymat avec le premier livre signé de son nom et qui constitue sans doute encore l’un des meilleurs témoignages sur l’autoritarisme algérien et le système carcéral : Offense à président. Paru en 1985 aux éditions Gérard Lebovici, nouvelle appellation de Champ libre après le mystérieux assassinat de son fondateur en mars 1984, ce récit autobiographique fut réceptionné aussi bien par la Revue de droit public et de la science politique en France et à l’étranger (juillet-août 1986) que par la revue libertaire Iztok qui en publia un compte-rendu en septembre 1985 :

« […] Mezioud Ouldamer fut arrêté en décembre 1980 à Médéa. Employé subalterne dans une entreprise de bâtiment, il prit le parti des ouvriers lors d’une grève. Après une perquisition dans son bureau au travail puis à son domicile, la gendarmerie devait trouver des documents attestant du “crime par la pensée” : une circulaire A los libertarios, un texte dactylographié relatif à “El Moudjahid”, des notes, réflexions, citations faites dans un “esprit négatif”, un dessin d’une mosquée où l’on découvrait une forme phallique. Ouldamer sera condamné d’abord à deux ans de prison ferme, puis, en appel, à un an.
[…] “Offense à président” est un livre plein de sincérité et d’humilité. Écrit par touches délicates, pudiques même, les diverses situations relatées donnent forme à un sombre tableau : l’Algérie est une immense prison. C’est la nuit. S’il y a une lueur d’espoir, elle est du côté des prolétaires. Et il faudra, pour que l’Algérie brûle de mille feux, beaucoup d’autres Tizi-Ouzou et d’ “Offense à président”. »

Le livre fut présenté par l’organe du Parti communiste international comme un « témoignage sur les conditions de détention à Lambèse et les tortures subies par les militants accusés d’être en contact » avec cette organisation (Le Prolétaire, 1er mars-30 avril 1986), tel Rabah Benkhellat. Des extraits furent reproduits en 1999 dans l’ouvrage collectif Au pied du mur contre toutes les prisons et Arezki Metref l’exhuma dans une chronique sur Milan Kundera (Le Soir d’Algérie, 30 mars 2014).

Le Cauchemar immigré

Mais l’essai qui occasionna le plus de réactions – souvent ambivalentes – fut Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France, publié en 1986 chez Gérard Lebovici. Ce livre fit écho aux débats sur l’immigration qui agitèrent le champ politico-médiatique avec les marches pour l’égalité et contre le racisme. Son ton singulier lui fut inspiré par Debord – avec lequel il était alors en bons termes – dans des célèbres « Notes sur la question des immigrés » reproduites en 2015 dans Sécurité globale.

Pour l’anarchiste Claude Guillon, « Ouldamer s’en prend de manière assez réjouissante aux mythes racistes et antiracistes » (Chroniques libertaires, avril-mai-juin 1987), L’Encyclopédie des nuisances (juin 1987) le mentionna, tandis que le critique Jean José Marchand revint longuement sur le brûlot dans La Quinzaine littéraire (16-30 septembre 1989) :

« Selon lui, ce que beaucoup de gens n’aiment pas dans les immigrés c’est une partie d’eux-mêmes dont ils ont horreur. Ouldamer croit que la France s’estime elle-même “en décomposition”. Un jeune “Beur” qui revient en France parce qu’il a été très mal reçu en Algérie, où on l’appelle “le Français”, n’éprouverait cependant pas le désir de se fondre dans la masse d’un peuple américanisé, de plus en plus servile, et qui a perdu le goût de s’insurger. Ce jeune homme (ou jeune femme) peut-il affirmer au moins sa “diversité culturelle” ? Mais de diversité il n’y en a plus : plus de chrétiens, plus de musulmans, plus de socialistes, plus de laïques ! […] Il faut évidemment, dans tout cela, faire la part de la polémique ; mais ce pamphlet remarquablement écrit méritait d’être signalé. »

En revanche, pour Elizabeth Chikha, il s’agit d’ « un livre apocalyptique » (Hommes et Migrations, avril 1987) quand Gilbert Destrées, issu d’une Nouvelle Droite coutumière des réappropriations hasardeuses, parla de « petite merveille » (Éléments, printemps 1992).

Le Mensonge cru

Le quatrième livre d’Ouldamer, écrit avec son ami Rémy Ricordeau, fut publié en 1988 aux éditions SIHAM sous le titre Le Mensonge cru. De la décomposition de la presse dans l’achèvement de l’aliénation médiatique. Le pamphlet constitua une véritable charge contre le champ médiatique mais ne semble avoir eu qu’un écho très limité. Cependant, on peut noter qu’il fut mentionné par Jean-Claude Guillebaud (Le Débat, septembre-octobre 1991), Bruno Boccara (L’Insurrection démocratique, 1993), Jean-Claude Bilheran (Sous l’écorce de Guy Debord le rudéral, 2007) ou encore Noël Godin (Anthologie de la subversion carabinée, 2008).

Pour sa part, l’universitaire Myriame El Yamani en cita deux extraits significatifs dans son livre Médias et féminismes, paru en 1998, dont l’un précisait la conception du journalisme chez les deux auteurs :

« Le journalisme, comme “activité décomposée” de l’esprit humain, après avoir été mensonge par intérêt ou par réflexe, le devient par “nature” ; jusqu’à oublier tout lien conflictuel avec la vérité, jusqu’à se mentir à lui-même : produit suivant des techniques et par des moyens industriels, il se manifeste alors comme activité de “l’esprit humain décomposé”, délire schizophrénique d’une société qui a perdu tout sens de la réalité. Non seulement il préside aux événements en leur accordant l’importance qui lui convient (et là l’idéologie se conjugue parfaitement à la nécessité de vendre toujours plus) mais il croit très fermement qu’il “fait” l’actualité au point de prétendre que sans lui tout retournerait aux ténèbres et à l’obscurantisme d’avant la genèse. »

Tant sur le fond que sur la forme, le texte conservait un cachet résolument post-situationniste et ne se privait pas de faire référence à l’Algérie classée parmi les « pays totalitaires » au même titre que l’Union soviétique, l’Afrique du Sud ou la Chine.

La Naissance de la guerre sociale en Algérie

Pour son cinquième essai paru en 1991, Ouldamer revint à l’Algérie dans un nouveau contexte ouvert par la fin du système de parti unique, l’abandon de la référence au socialisme par l’État et la montée en puissance de l’islamisme. Publié hors commerce, La Naissance de la guerre sociale en Algérie eut un écho encore plus confidentiel que son précédent ouvrage. Mordicus, revue animée par le libertaire Serge Quadruppani, consacra deux pleines pages à la situation algérienne et, entre un discours du dirigeant du Front islamique du salut Ali Belhadj et une déclaration de l’anarchiste Mohamed Saïl, publia en janvier 1992 un compte-rendu de l’essai :

« Ouldamer s’intéresse surtout à l’engagement dans la course au pouvoir du Front islamique du salut (FIS), parti comme un autre selon lui, la diabolisation du danger islamique par les médias et démocraties occidentales dissimulant le réel problème algérien. Il rappelle à juste titre que les membres du FIS participent bénévolement aux besognes para-policières, afin de noyauter et d’infiltrer les organisations étatiques, et que “l’imbrication entre religion et politique est aussi vieille que l’État algérien”.
[…] Le plus important pour Ouldamer, c’est la persistance d’un fonds d’insurrection généralisée qui ne s’est pas éteint après octobre 88.
[…] La guerre civile peut à tout moment éclater sous l’effet des pressions de la base et des manœuvres des partis se disputant le pouvoir. »

La suite des événements valida l’hypothèse la plus pessimiste et l’Algérie plongea rapidement dans un cycle de violences qui culmina avec les massacres de civils par les groupes islamiques armés durant l’année 1997 dans la Mitidja.

L’Économie et son trouble

L’avant-dernier livre d’Ouldamer, publié en 1994 aux éditions SIHAM, fut dédié à la mémoire de Bégriche Omar dit Djéha, qui se suicida « peu après sa sortie de prison ». Sans être spécifiquement consacré à l’Algérie, L’Économie et son trouble – essai à la composition pour le moins déroutante – fit quelques allusions au nouveau contexte et ses débats, en ironisant par exemple sur la « régression féconde » employée par le sociologue Lahouari Addi.

Ouldamer évoqua également un projet de traduction en kabyle de La Société du spectacle de Debord sous le titre Dounith Avaloud avec l’explication suivante : « Dounith, c’est aussi bien la vie que la terre. Avaloudd, c’est le gland. Toute l’expression s’emploie pour évoquer : une existence étriquée, une affaire véreuse, des rapports pourris, une vie de merde. »

Entre deux traits d’humour, Ouldamer publia également des lettres envoyées par Olivier Barancy – traducteur du socialiste William Morris – mais aussi, plus surprenant, Alain de Benoist – figure éminente de la Nouvelle Droite – qui lui proposa de publier un entretien. Ouldamer profita de L’Économie et son trouble pour signifier publiquement son refus d’une telle récupération, en qualifiant la revue Éléments de « torchon » et son éditeur de « crème de lisier ».

La Cruauté maintenant

Le dernier livre d’Ouldamer, publié en 2007 chez Sulliver, fut dédié à la mémoire de Michel Pétris – traducteur de George Orwell, un écrivain souvent cité par l’auteur post-situationniste – et à celle du dramaturge et poète Abdallah Muhend Uyahya, « rare esprit probe algérien ». Dans La Cruauté maintenant, Ouldamer tenta de systématiser ses réflexions, vingt-six ans après la parution de son premier pamphlet, dans un contexte ouvert par les attentats du 11 septembre 2001, la contestation de l’hégémonie américaine et la peur suscitée par l’islamisme.

La cruauté analysée par Ouldamer peut être comprise comme une nouvelle déclinaison du spectacle de Debord dans une période où l’individu devient quantité négligeable, où « l’humanité devient un accessoire du capital », justifiant ainsi les massacres comme à Vukovar, Grozny, Bentalha ou au Chiapas, sans pour autant susciter le moindre « frisson à Wall Street ». Face à la barbarie et aux guerres, Ouldamer défendit une perspective résolument humaniste, révolutionnaire et universaliste :

« Il n’est plus possible de crier comme autrefois “La liberté ou la mort !”, tant cette alternative est rompue, la mort seule régnant partout et la liberté nulle part. En somme le jeu se simplifie : il faut recouvrer celle-ci, ce qui engage à vrai dire d’en passer par un nouveau cycle de révolutions seul en mesure de lui rendre sa substance, en l’arrachant aux “espaces de liberté”, à l’agoraphilie de gouvernement, à l’académisme public des démocraties syncrétiques et bavardages synthétiques des personnalités pontifico-philosophiques ; ni Benoist, ni Habermas, non, merci, même si le lien avec Heidegger est peu certain. Une douzaine de révolutions chaque jour sont nécessaires, dans vingt ans d’ici, pour faire barrage à la cruauté. »

Ouldamer proposa encore d’opérer un retour critique à Karl Marx, en se référant à la démarche de Howard Zinn et à l’expérience de l’IS, « en rendant sa poésie à toute la vie ». La Cruauté maintenant comprend aussi des analyses très fines sur la corruption et l’irréalité en Algérie, reprenant l’expression populaire « Bled Mickey ». Ouldamer consacra enfin de larges développements à l’islamisme et à la religion, avec une analyse toujours matérialiste, sans faire la moindre concession à ce qu’Edward Said nomma orientalisme et encore moins au phénomène que Sadik Jalal al-Azm désigna à travers l’expression d’« orientalisme à rebours ». C’est en toute logique qu’on trouva Ouldamer au programme du colloque « Critique de la religion et athéisme en terre d’Islam » organisé en juin 2016 à la Bourse du travail de Paris.

Mezioud Ouldamer disparaît en nous laissant des textes importants, des réflexions originales, un rejet de toute forme d’autorité, une critique de l’aliénation qui contrastent avec d’autres figures plus ou moins subversives originaires de la rive sud de la Méditerranée. Sa radicalité révéla surtout les impensés d’une certaine « gauche de la gauche » – algérienne ou française – sur divers sujets comme le colonialisme, la culture, l’immigration, le nationalisme et la religion. En cela, Ouldamer fut inimitable et irrécupérable mais il demeurera, sans nul doute, une source d’inspiration pour les révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays.

Nedjib SIDI MOUSSA

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE


De Mezioud Ouldamer

■ Groupe d’autonomes algériens (par un), « L’Algérie brûle ! », Paris, Champ libre, 1981, 67 p.

■ « Offense à président », Paris, Gérard Lebovici, 1985, 231 p.

■ « Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France », Paris, Gérard Lebovici, 1986, 127 p.

■ [Avec Rémy Ricordeau], « Le Mensonge cru. De la décomposition de la presse dans l’achèvement de l’aliénation médiatique », Paris, SIHAM, 1988, 123 p.

■ « La Naissance de la guerre sociale en Algérie », hors commerce, 1991, 47 p.

■ « L’Économie et son trouble », Paris, SIHAM, 1994, 215 p.

■ « La Cruauté maintenant », Arles, Sulliver, 2007, 277 p.

Sur « L’Algérie brûle ! »

■ « L’Algérie brûle », Le Désir libertaire, n° 3, 1981, p. 61.

■ « Notice bibliographique », “Maghreb-Machrek”, n° 95, janvier-février-mars 1982, p. 120.

■ Smail Aouli, « Recension », “Nedjma”, n ° 2, 1er trimestre 1982, p. 41.

Sur « Offense à président »

■ « Algérie : la farce électorale au secours du régime ! », “Le Prolétaire”, n° 386, 1er mars-30 avril 1986.

■ Philippe Bourrinet, « Un siècle de gauche communiste « italienne » (1915-2015) », Paris, Moto Proprio, 2017, p. 128.

■ Collectif, « Au pied du mur. 765 raisons d’en finir avec toutes les prisons », Montreuil, L’insomniaque, 1999, pp. 90-91 et 235.

■ Nasdine Hobja, « À propos du livre “Offense à président” de Mezioud Ouldamer », “Iztok”, n° 11, septembre 1985.

■ Larbi, « Le Zob de Dieu », Montreuil, L’insomniaque, 2005, p. 6.

■ Arezki Metref, « Balade dans le Mentir/vrai (7). Un café à côté de Milan Kundera », “Le Soir d’Algérie”, 30 mars 2014.

■ Thérèse Pinet, « Index bibliographique », “Revue de droit public et de la science politique en France et à l’étranger”, juillet-août 1986, p. 1200.

■ David Porter, « Eyes to the South. French Anarchists and Algeria », Oakland, AK Press, 2011, pp. 481-482.

Sur « Le Cauchemar immigré »

■ « Sociologie », “Bulletin critique du livre français”, n° 495, mars 1987, pp. 420-421.

■ « Abolitionniste », “Encyclopédie des nuisances”, n° 11, juin 1987, p. 258.

■ « Travaux universitaires et publications », “Grand Maghreb”, n° 55, 2 février 1987, p. 44.

■ « Notice bibliographique », “Maghreb-Machrek”, n° 115, janvier-février-mars 1987, p. 125.

■ « Bibliographie : les parutions de l’année dans le champ social », “Vie sociale”, n° 10, octobre 1987, p. 543.

■ Elizabeth Chikha, « “Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France”, par Mezioud Ouldamer », “Hommes et Migrations”, n° 1102, avril 1987, p. 12.

■ Philip Deckard, « Antidiotiques », “Sécurité globale”, n° 2, 2015, pp. 85-89.

■ Gilbert Destrées, « L’ultra-gauche en revues », “Éléments”, n° 74, printemps 1992, p. 16.

■ Claude Guillon, « Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France », “Chroniques libertaires”, n° 4, avril-mai-juin 1987, p. 14.

■ Jean José Marchand, « Journal de lectures », “La Quinzaine littéraire”, n° 539, du 16 au 30 septembre 1989, p. 28.

Sur « Le Mensonge cru »

■ Jean-Claude Bilheran, « Sous l’écorce de Guy Debord le rudéral », Paris, Sens & Tonka, 2007, p. 236.

■ Bruno Boccara, « L’insurrection démocratique », Paris, Democratica, 1993, p. 149.

■ Myriame El Yamani, « Médias et féminismes. Minoritaires sans paroles », Paris, L’Harmattan, 1998, pp. 69 et 197.

■ Noël Godin, « Anthologie de la subversion carabinée », Lausanne, L’Âge d’Homme, p. 777.

■ Jean-Claude Guillebaud, « Crise des médias ou crise de la démocratie ? », “Le Débat”, n° 66, septembre-octobre 1991, p. 63.

Sur « La Naissance de la guerre sociale en Algérie »

■ Intérim, « Mezioud Ouldamer, “La Naissance de la guerre sociale en Algérie” », “Mordicus”, n° 7, janvier 1992, p. 7.



[1Le texte de Nedjib Sidi Moussa a été initialement publié sur le blog « Textures du temps ».