In memoriam Carlos da Fonseca

mercredi 12 juillet 2017
par  F.G.
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L’historien Carlos Alberto da Fonseca Lopes est décédé à Paris le 9 mai de l’année 2017, victime d’une longue maladie contre laquelle il luttait depuis de nombreuses années, de manière extrêmement discrète, puisque secrète et sans pathos. Militant antifasciste d’orientation marxiste et libertaire, conjuguant dialectiquement l’héritage de Marx et de Bakounine, il avait quitté le Portugal pour ne pas participer à l’ignoble guerre coloniale que la dictature salazariste entendait mener (et menait depuis 1961) dans « ses » colonies d’outre-mer. Donc, l’exil. Il s’était installé à Paris en venant des Pays-Bas et de Belgique en compagnie du poète anarchiste et surréaliste Antonio José Forte. C’est en cette même année que j’ai rencontré et connu Carlos da Fonseca en compagnie d’Antonio J. Forte. Tous deux m’avaient été présentés par un ami commun, Francisco Alves (le futur traducteur de La Société du spectacle de Guy Debord en portugais), un ancien trotskyste, convaincu comme moi¬-même et Carlos par les théories situationnistes. Le contact amical s’est établi spontanément. Ainsi, cette même année, nous quatre (Carlos, Forte, Chico Alves et moi-même) fûmes rejoints par un autre ami commun, Eduardo Vasconcelos Cruz. Nous décidâmes de créer un « cercle » situationniste portugais. Il y eut nombre de discussions et de préparations de textes mais, faute de moyens, et avec le départ de Forte pour le Portugal, le « cercle » que, dans un élan « bataillien » (de Georges Bataille, que nous lisions en parallèle avec Guy Debord), nous voulions intituler « Potlatch - La Part maudite ! », ne vit pas le jour. Avec Carlos nous autres décidâmes de rejoindre le groupe « Pouvoir ouvrier », issu de ce qui restait du passé marxiste-conseilliste (pour une gestion ouvrière à travers les conseils ouvriers) de « Socialisme ou Barbarie », qui s’était disloqué, théoriquement, suite à des scissions internes successives provoquées par l’abandon tacite de la théorie de Marx par son dernier représentant, Cornélius Castoriadis. Ce dernier, paradoxalement, ne renonça nullement au projet initial de révolution des rapports sociaux capitalistes. Mais ceci est une autre histoire.

Vint l’événement majeur de mai-juin 68 (dernier sursaut des insurrections prolétariennes du XIXe siècle et des cinquante premières années du XXe siècle ou début d’une autre manière de s’attaquer aux fondements ontologiques du système général du Capital ?). Avec le reflux de ce mouvement contestataire-insurrectionnel du système capitaliste-bourgeois réifié, ce fut le retour à ce que l’on nommait la « vie quotidienne » et aux aléas d’une réalité sociale aliénée à la « consommation de masse » et à l’exécrable nécessité de la survie. Mais la « paix sociale » demeurant perturbée par la turbulence encore vivace du mouvement subversif vit la prolifération de multiples groupes dits « gauchistes » qui entendaient maintenir les « acquis culturels », parfois contradictoires, donc sans « solution dialectique », telle qu’elle avait pourtant émergé avec ce printemps de la subversion ouvrière et estudiantine.
Ayant travaillé à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, dirigé longtemps par Arthur Lehning, chercheur incontournable sur les mouvements sociaux de Buonarroti à Bakounine (et éditeur des œuvres complètes de Bakounine), Carlos da Fonseca put, par la suite, se consacrer à la recherche sur archives du mouvement ouvrier portugais et des idées socialistes – et anarchistes – au Portugal. Il publie à ce sujet Histoire du mouvement ouvrier et des idées socialistes au Portugal (quatre volumes), Histoire du Ier mai au Portugal, Intégration et rupture ouvrière, L’Origine de la Première Internationale à Lisbonne et Pour une analyse du mouvement libertaire, tous écrits en langue portugaise. On lui doit aussi une belle préface à l’œuvre de Richard Wagner L’Art et la Révolution. Il est dommage qu’aucune de ces œuvres ne soit traduite en français, car elles seraient utiles pour une comparaison entre les différents mouvements ouvriers nationaux en Europe. En tout cas, Carlos da Fonseca enrichit considérablement l’historiographie du mouvement ouvrier, du socialisme et de l’anarchisme au Portugal et, par conséquent, en Europe.
Carlos da Fonseca et moi-même avons été très liés par une solide et longue amitié de presque cinquante ans. Je me souviens de nos conversations et de nos discussions sur les sujets les plus divers, que ce soit en littérature, en poésie, en musique, en peinture, en politique, en histoire ou encore en anthropologie ou ethnologie. Nombre de nos conversations tournaient également autour du mouvement historique du « communisme de conseils », mouvement politique totalement disparu de l’horizon historique et intellectuel de notre époque, hormis parmi certains groupes ou cercles de « militants » minoritaires. Pourtant, ce mouvement a encore beaucoup de choses à nous dire aujourd’hui. Notre époque, depuis 1968, connaît un repli historique et contre-révolutionnaire qui a mis « en dehors » des sentiers menant à une « révolution totale », communiste et libertaire, pratiquement tous ceux qui « rêvaient » de cette « utopie concrète ». En dehors de ces sentiers s’ouvrit a contrario la « voie royale » du libéralisme libertarien ou du néo-libéralisme, avec son étouffoir « démocratico-parlementaire libéral », le soi-disant État-de-droit des Droits de l’Homme consacrant la domination ouverte d’une forme du Capital, d’ailleurs toujours déjà-là, le capital financier. Sauf que, désormais, celui-ci allait prendre des dimensions inouïes à l’échelle mondiale, très loin de ce qu’il était à ses commencements à Amsterdam, au temps de Spinoza, au XVIIe siècle. Et cela surtout après l’effondrement des pays dits « socialistes », ou encore dits « communistes » et les mouvements dits de « libération nationale » du « Tiers-Monde », devenus des États tout aussi répressifs que les anciennes puissances coloniales et infiniment ouverts aux nouvelles formes d’exploitation néocoloniales. Carlos da Fonseca était parfaitement conscient du tournant historique mondial engrangé après la destruction du sens premier d’une révolution prolétarienne, portée par les soviets en Russie en 1917 et par les conseils ouvriers en Allemagne en 1919, vers le communisme.

Mais nos discussion et nos conversations ne s’arrêtaient pas là, vu l’immense culture globale de Carlos da Fonseca – une culture qu’on pouvait qualifier d’encyclopédique – sur une multitude de sujets. Carlos da Fonseca débattait et évoquait volontiers les mouvements littéraires qui ont accompagné les révolutions russes et allemandes (entre 1917 et 1923, grosso modo), le futurisme – mais non le futurisme italien, qui s’alliera, et s’aliénera, au fascisme –, l’expressionisme et surtout le dadaïsme. Il était convaincu que révolution et poésie allaient ensemble dans le sens d’une poétisation révolutionnaire et d’une révolutionnarisation poétique du monde, ce qui n’a strictement rien à voir avec ce que poésie et révolution sont devenues par la suite, surtout avec le prétendu et ignoble « réalisme socialiste » sous la « révolution » étatique contre-révolutionnaire du stalinisme. Il considérait le surréalisme, même s’il admirait la subversion poético-poétique de ce dernier, comme une régression par rapport au dadaïsme qui, lui, voulait la destruction de l’art tel qu’il était construit comme représentation de la déchirure du « monde sans monde » et de la misère humaine, dans son auto-contemplation passive et complaisante avec l’état du monde bourgeois et capitaliste. Ce qui l’intéressait (et moi aussi) c’était le cas des dadaïstes qui, laissant de côté pinceaux et crayons, avaient pris les armes pour participer poétiquement et concrètement à la révolution des conseils ouvriers inspirés par les spartakistes, annonçant ainsi un au-delà de l’art pour une poétisation totale de la vie, pensée comme œuvre d’art également totale, mais sans art séparé, sans art de et dans la séparation. Bien sûr, ce dont rêvaient les dadaïstes et Guy Debord ne s’est pas accompli et l’époque postrévolutionnaire et contre-révolutionnaire vit l’irruption d’un « art de masse » dans lequel « toutes les vaches sont noires » (Hegel), dans une ignoble quantification indifférenciée concrétisant la victoire historique et sociale du travail abstrait de et dans la forme phénoménologique de la valeur d’échange universalisée.
Nos discussions ne tournaient pas uniformément autour des œuvres canoniques de G. Lukàcs (Histoire et conscience de classe), de K. Korsch (Marxisme et philosophie) et d’A. Pannekoek (Les Conseils ouvriers), du Trotsky anti-léniniste ou de Maximilien Rubel, ou de Marcuse, d’Adorno, d’E. Bloch, etc. Mais, dans cette période d’un désastre culturel et humain, voire écologique, dans laquelle les « forces productives » sont devenues, avant tout, des « forces de destruction », la lecture d’un certain nombre de poètes, qui à leur façon contribuaient à une révolution/destruction du langage poétique, outre les dadaïstes et les surréalistes, et en dehors de toute poétique subordonnée à n’importe quel pouvoir social-étatique, Carlos et moi nous nous « réfugiions » dans l’âtre tragique, pétri d’humanité, de certains poètes tels R. M. Rilke, G. Trakl, T. Tzara, Benjamin Péret, Saint-John Perse, A. Artaud ou encore A. Breton ou Fernando Pessoa, quelles que soient par ailleurs leurs ambiguïtés ou leur ambivalence poétique. Mais pour Carlos la forme poétique était irréductible à un quelconque contenu politique extérieur au matériau propre à cette forme, sachant que le contenu poétique trouve son contenu propre dans sa forme elle-même, dans la révolution, elle-même révolutionnaire, de la forme en tant que telle.

Carlos da Fonseca avait une très grande admiration pour le romantisme allemand, celui d’Iéna (animé par les frères Schlegel et Novalis), qui se termina en 1799, et qu’il considérait comme une véritable révolution littéraire et langagière ouvrant sur un au-delà de l’art en général, constituant une force motrice dont se souviendraient les dadaïstes, les surréalistes et Guy Debord. Carlos admirait grandement aussi le romantisme anglais de W. Blake, de Shelley et de Keats. Il s’intéressait énormément à notre actualité, marquée par le « retour du religieux », tant au sein de l’islam que du christianisme : athée convaincu, partisan rigoureux de la raison critique, il fustigeait ce retour comme une régression vers le mythe (au sens où Adorno et Horkheimer parlent de ce dernier dans La Dialectique de la raison), comme une contre-révolution accompagnant, en tant que sa sœur jumelle, la contre-révolution néo-libérale du Capital, comme une réelle destruction de la raison critique-utopique révolutionnaire articulée sur une praxis prolétarienne de la lutte des classes. Carlos récusait tout sectarisme, tout dogmatisme (fût-il marxiste !) destiné à cadenasser la pensée critique [et le conflit (agone)], telle que la préconisait le jeune Marx (ou encore celui des Grundrisse), selon laquelle toute pensée doit subir d’abord l’épreuve du feu de la raison critique, avant d’accepter ou de combattre, en toute connaissance de cause, n’importe quelle théorie ou idéologie.
Carlos da Fonseca était très sensible aux dérives et aux échecs des mouvements et partis politiques, de « gauche » ou d’« extrême gauche », qui ont voulu changer le monde, mais qui n’ont pas, pour de multiples raisons, sectaires, dogmatiques, structurelles ou circonstancielles, réussi à le changer. Au lieu de créer enfin la « communauté humaine » (Gemeinwesen), main dans la main avec das Kapital, ils ont acheminé et entraîné (parfois, malgré eux) l’humanité sociale, pour ne pas parler de la décomposition de la classe ouvrière, sur les chemins épineux d’une barbarie techno-bureaucratique « new-look », à la fois « soft » et meurtrière.

Carlos da Fonseca était un esprit doté d’une très grande capacité d’ouverture à toute forme de subversion (c’est pourquoi il avait une grande admiration pour Bakounine, le dialecticien de la négativité anarchiste, l’éternel subversif) et d’une intransigeance totale à l’égard de toute compromission, non seulement vis-à-vis de l’ordre bourgeois et capitaliste, du système technocratique-¬bureaucratique, mais également de toute religion, révélée ou non-révélée. Il suivait le chemin ouvert par le Marx de la Contribution à la critique du droit de Hegel et des Manuscrits de 1844. Il ne pouvait donc que rejeter radicalement l’islamo-gauchisme comme une forme arriérée de compromission dangereuse destinée à détruire l’idée même de « lutte des classes » au sens originel marxien, lequel s’inscrivait dans la succession historique d’un socialisme et d’un communisme prolétarien et athée [1].
Pour terminer, je puis affirmer que Carlos da Fonseca rêva jusqu’à la fin, mais probablement sans illusion sur son avènement prochain, de cette « utopie concrète », préconisée par Ernst Bloch, l’utopie d’un communisme libertaire, et marxien aussi, mais où l’altérité de la révolte pouvait toujours avoir du sens et lieu d’être. Carlos da Fonseca disait à la fin d’un de ses livres : « Aujourd’hui est prolétaire celui qui vit sa rébellion » (Pour une analyse du mouvement libertaire et de son histoire, Lisbonne, Ediçoes Antigona). Sans trahir sa pensée, j’ajouterai : « Est communiste-libertaire celui qui se révolte, même dans le meilleur système communiste appliqué. » Ça, c’est le « pouvoir constituant » de l’hérésie communiste qui nous pousse vers son au-delà utopique possible.

Américo NUNES
Négatif, n° 24, juillet 2017, pp. 12-16
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[1Bakounine, Blanqui, Dezamy, Déjacque, Varlin, etc.