Le populisme russe (1821-1881)

Rencontre avec un peuple imaginaire
samedi 13 mai 2017
par  F.G.
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■ Les mots chevauchent l’histoire et finissent par s’y engloutir. Jusqu’à désigner, au bout de leur longue course, l’exact contraire de ce qu’ils prétendaient nommer. C’est leur triste sort, au gré des platitudes innovantes d’une époque sans repères, que de se voir réinventés en antonymes. Et notre tâche de les extraire de la tourbe où ils ont sombré pour leur redonner un peu de leur éclat originel – et ce faisant un rien de leur ancien crédit. Par fidélité à « certains pactes d’alliance assez obscurs », comme disait Julien Gracq. Par volonté, surtout, de résister au réductionnisme médiatico-politique et à la novlangue de « savoirs » universitaires si méthodiquement déconstruits qu’ils n’enseignent désormais, toutes « sciences » confondues, que le ralliement aux mensonges linguistiques dominants de leur temps. S’il est, aujourd’hui, un terme unanimement galvaudé dans les sphères de la néo-normativité langagière, c’est celui de « populisme ». Il est donc question ici d’en revenir à sa genèse : cette passion révolutionnaire russe qui naquit, autour des années 1860, comme mouvement vers le peuple et comme aspiration à la liberté contre l’État. L’étude du regretté Alain Pessin [1] nous y aide. Et démontre, en passant, que toute corrélation est évidemment absurde entre ce qu’il fut et ce que les postmodernes officiants du Spectacle nous désignent sous cette appellation.– À contretemps.

Le paysage social de l’ancienne Russie

Le sentiment populiste qui, antérieurement à la logique historique conduisant de 1905 à 1917 à l’instauration du régime communiste bolchevik, alimente plus d’un demi-siècle de spéculation et d’action en Russie, se développe sur un terrain social tout à fait particulier. Massif, paysan, et opprimé légalement, « humilié et offensé », le peuple réel de ce pays est peu comparable aux groupes sociaux qui drainent dans ce même XIXe siècle les sympathies occidentales, et dont une large fraction est faite au contraire de populations déracinées, urbaines et éveillées à la lucidité socio¬politique. Les recours au peuple, s’inscrivant dans des recherches politiques, philosophiques et religieuses multiples, prennent source historiquement dans la brèche entrouverte par les « décembristes » de 1825, et s’expriment dans une réalité sociale qui aura encore fort peu évolué à la fin du siècle.

Fort longtemps prévaut la structure sociale de la Russie traditionnelle, fortement façonnée par Pierre-le-Grand, et qui donne à ce pays le visage non d’un ensemble de classes ni de castes ni d’ordres, mais d’un « empilage » disparate de plusieurs réalités sociales incomparables les unes aux autres. À la base, un peuple immense, composé jusqu’en 1861 de serfs au sens strict du terme, appartenant aux nobles à titre privé ou à l’État, et qui représentent 80% des 40 millions d’habitants que compte à peu près la Russie au début du XIXe siècle. Si l’on néglige un tout petit nombre de paysans libres, c’est pour tous les autres une vie dépourvue de droits et, tout particulièrement pour les serfs privés, le cercle dans lequel, au caprice, à l’abus de pouvoir, à la cruauté des maîtres, répondent la fainéantise, le vice, la débauche des faibles. Si les maîtres ne disposent pas du droit de vie et de mort, ni du droit de cuissage [2], en revanche, ils peuvent vendre à leur gré leurs serfs, les punir dans certaines proportions et, surtout peut-être, modifier le tirage au sort des partants pour l’armée, pouvoir redoutable lorsqu’on sait que le service militaire, qui durait 25 ans, était considéré comme équivalant presque à une condamnation à mort.

La caractéristique de la structure sociale russe est l’absence d’un véritable tiers état. Au-dessus de cette masse populaire n’existe guère ou pas de classe intermédiaire. Sans doute la réforme pétrovienne à la fin du XVIIe siècle a-t-elle balayé dans son mouvement de centra¬lisation quantité de réseaux de solidarité locale et familiale sans qu’apparaisse compensatoire une certaine promotion de la bureaucratie (accès aux rangs – tchin – inférieurs de la noblesse) [3] mais, de surcroît, les tendances industrielles qui se manifestent dans le pays entre le XVIe siècle et le XVIIe siècle ne parviennent pas ici à donner naissance à une classe à la recherche de son identité sociale et politique, comme c’est le cas en Europe de 1’Ouest. Une partie de cette bourgeoisie virtuelle semble au XVIIIe siècle avoir rejoint la noblesse, une autre partie être descendue fort bas dans le peuple [4]. Les marchands bien sûr restent nombreux, sont peut-être un peu plus riches, mais demeurent fondamentalement, par leur inculture et leur absence de toute perspective, semblables à la masse populaire.

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[1Cette étude fut publiée en brochure, en 1997, par l’Atelier de création libertaire de Lyon. Rappelons qu’Alain Pessin est l’auteur d’un livre essentiel : La Rêverie anarchiste 1848-1914 (Atelier de création libertaire, 1999). Et conseillons vivement, sur le populisme russe, la lecture d’un ouvrage paru en 2013 chez l’éditeur rennais Pontcerq : Les Tchaïkovtsy. Esquisse d’une histoire (par l’un d’entre eux) 1869-1872.

[2Pour autant que celui-ci n’ait jamais existé. Cf. A. Boureau, Le Droit de cuissage, la fabrication d’un mythe, XIII-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1995.

[3Cf. M. Raeff, Comprendre l’Ancien Régime russe. État et société en Russie impériale, Paris, Seuil, 1982, p. 53. Sur le système des tchin, voir également L. de Custine, Lettres de Russie, Paris, Gallimard, 1975, pp. 92 et 218-219.

[4Cf. C. de Grunwald, Société et civilisation russes au XIXe siècle, Paris, Seuil, 1973.