Les chemins de la Retirada

À contretemps, n° 34, mai 2009
mercredi 19 mai 2010
par  F.G.
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■ Manuel MOROS
FÉVRIER/FEBRER 1939
La Retirada dans l’objectif / L’Exili dins la mirada

Perpignan, Mare Nostrum, 2008, 138 p., 30 x 21,5, ill.


■ Josep BARTOLI
LA RETIRADA
Exode et exil des républicains d’Espagne

Récit de Laurence Garcia
Dessins de Josep Bartoli ; photographies de Georges Bartoli
Paris, Actes Sud BD, 2009, 168 p., ill.

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SI les défaites ont toujours un goût amer, celle-ci laissa les corps exsangues et les cœurs au jusant. La lutte qui l’avait précédée avait engagé, pour sûr, son lot d’espoir. De victoire sur le fascisme, mais aussi de révolution. Soixante-dix ans ont passé depuis que cette marée humaine de combattants vaincus et de civils hagards franchit, entre le 29 janvier et le 13 février 1939, les portes de cette belle France, que nombre d’entre eux eurent la faiblesse de s’imaginer sinon fraternelle, du moins compatissante. Cétait mal la connaître. De ce temps de Retirada, il reste, faisant désormais mémoire, quelques paroles de témoins et des larmes d’impuissance à jamais perdues dans les sables du temps. Quant à la France – dont le moderne penchant pour la repentance s’est arrêté aux clôtures de ses propres camps d’internement –, elle a tiré un voile pudique sur ces temps d’infamie de l’hiver 39. Il est vrai qu’au vu du traitement qu’elle réserve aujourd’hui à ses sans-papiers mondialisés, le mea culpa eût sonné bigrement faux.

Les photos abondent de cet exode et de ces plages du mépris du sud-est de la France où furent parqués, à la hâte et sous bonne garde de zélés Indigènes de la République, les réfugiés ibères. Montrées et remontrées, on croyait toutes les connaître, ces photos, avant que les roussillonnaises Éditions Mare Nostrum ne tirent de leur malle à trésors des clichés de Manuel Moros (1898-1975), artiste peintre et photographe passionné installé à Collioure depuis le début des années 1920. Exposées à Perpignan entre le 10 décembre 2008 et le 17 janvier 2009, ces quelque soixante-dix photos inédites sont désormais regroupées dans un fort bel ouvrage bilingue français et catalan, qui se présente comme le catalogue de l’exposition. Sobrement préfacé par Josep Sangenis, qui passa lui-même la frontière âgé de douze ans, et remarquablement mis en perspective historique par Grégory Tuban, commissaire de l’exposition et auteur des Séquestrés de Collioure, le livre se conclut par une étude d’Éric Forcada sur le parcours esthétique et l’œuvre picturale de Manuel Moros et une postface de Jean Peneff, neveu et légataire universel de l’artiste.

Homme de gauche aux tendances libertaires affirmées, le franco-colombien Manuel Moros est en totale empathie avec cette armée des ombres. Il a séjourné plusieurs fois en Catalogne du sud pendant la guerre civile. Confronté à cette tragédie humaine de l’hiver 39, « il vivra ce désastre, nous dit Grégory Tuban, avec une intensité accrue qui l’atteint presque dans sa chair. » Muni de son Leica, il prendra trois séries de photos : la première, fin janvier, à Collioure, aux alentours de son atelier du quartier du Faubourg ; la deuxième, entre le 5 février, date de l’ouverture de la frontière de Cerbère et des premiers passages de réfugiés, et le 10 février, date de naissance du camp d’Argelès-sur-Mer, une bande de sable où s’entassent déjà des milliers d’individus ; la troisième, de nouveau à Collioure, le 3 mars, date du départ de la brigade de cavalerie républicaine vers Argelès. Planqués à l’arrivée des Allemands, en novembre 1942, l’existence de ces photos – quatre-vingts au total – ne sera dévoilée qu’en 2003, à l’occasion d’une exposition d’images retrouvées sur les Brigades internationales, qui en retiendra quatre. Inutile de préciser, dès lors, que cet ouvrage et l’exposition qui l’accompagna font événement.

Pour le dire simplement, ces photos sont admirables de vérité humaine : des corps épuisés et meurtris, des visages de douleur et de fierté, des expressions d’attente et de désespoir, des enfants perdus, des combattants au visage de Gavroche, des officiers de la République harnachés comme à la parade. Ce qui confère de la puissance à ces images, outre leur extraordinaire qualité, c’est que l’opérateur n’a pas trié. Il a pris le tout de ce temps de défaite, y compris ses incongruités – ah ! la pose des galonnés devant l’objectif, comme une insulte à la mesure. Ce qu’il a évité de prendre, c’est l’ennemi : le gendarme français ou le fonctionnaire assermenté. Quand il est dans le champ, c’est le champ qui prime, pas le détail. Car le regard de Manuel Moros est avant tout fraternel. Si son œil regarde, il enregistre aussi la plainte des vaincus et le cri sourd des colères. La force de ces photos tient précisément à cela. Elles ne volent rien de ce malheur en marche, elles fixent un instant d’histoire humaine où la défaite ne dit rien d’autre que la beauté d’un combat qui fut mené avant d’être perdu.

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Dans cette foule noblement désespérée, le Leica de Manuel Moros aurait pu saisir la frêle silhouette de Josep Bartoli (1910-1995), qui passa la frontière, à Lamanère, le 14 février 1936. Autrement dit à l’extrême limite et les fascistes sur les talons. De là, les autorités l’expédièrent au camp de Barcarès, puis de Bram, autres hauts lieux du mépris français.

Fondateur, en 1936, du Syndicat des dessinateurs et membre du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), Josep Bartoli fut, sans conteste, l’un des plus brillants illustrateurs de son temps. Après de multiples péripéties – évadé du camp de Bram, il réussira par la suite à échapper de peu à la déportation à Dachau –, il se retrouve au Mexique, en 1943, où il fréquente Diego Rivera – mais surtout Frida Kahlo, avec qui il aura une liaison –, participe aux activités du groupe Rupture et dessine pour la revue Mundo, qui regroupe des poumistes, des libertaires et des socialistes indépendants et compte, parmi ses collaborateurs réguliers, Victor Serge, Marceau Pivert et Jean Malaquais. À partir de 1946, Bartoli s’installe à New York, où il fréquente Pollock, Rothko, Kline et De Kooning et travaille, comme dessinateur, au Saturday Evening Post et comme scénographe à Hollywood.

Publié en 1944, son recueil Campos de concentración 1939-1940 connut un vrai succès d’estime. Si la critique, qui adore les comparaisons, glosa sur les goyesques réminiscences de Bartoli, la parenté avec le génial graveur des Désastres de la guerre n’est pas, à vrai dire, sans fondement. Même inspiration, même ferveur dénonciatrice. La différence, essentielle pour le coup, c’est que, à la différence de Goya, Bartoli vécut cette autre guerre dans sa chair, comme acteur et comme victime.

Regroupés et commentés par son neveu, Georges Bartoli, ces dessins de guerre et de camp sont désormais visibles par le tout-venant, dans une édition de qualité et à faible prix. C’est en soi une excellente nouvelle. Quant aux commentaires du neveu, qui fut – est encore, peut-être – militant communiste et se réclame aujourd’hui d’un progressisme assez vague, ils illustrent assez bien ce que peut avoir de futile la revendication mémorielle quand, abstraitement républicaine, elle s’en tient à l’écume d’un conflit qui traça, pourtant, des lignes de fracture toujours pertinentes au sein du camp antifasciste. Sur ce point d’importance, la dernière partie du livre – une conversation entre enfants de la Retirada – laisse, d’ailleurs, percer quelques constances intergénérationnelles, même si Georges Bartoli s’entête à ne pas vouloir « ramener [cette] histoire aux querelles de chapelle entre communistes et anarchistes ».

Louable, mais vaine intention, surtout quand on est petit-fils d’anarchiste et neveu de poumiste, autrement dit quand on a eu tout loisir d’apprendre ce que le stalinisme fit de cette belle révolution. Reste, donc, et c’est l’essentiel, les dessins de Josep Bartoli qui, eux, valent le détour.

José FERGO