Armand Robin pour mémoire

À contretemps, n° 34, mai 2009
mercredi 19 mai 2010
par  F.G.
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■ Anne-Marie LILTI
ARMAND ROBIN, LE POÈTE INDÉSIRABLE
Préface de Jean Bescond
Bruxelles, Éditions Aden, collection « Le Cercle des poètes disparus », 2008, 352 p.

Quand on sait la constance que mit Armand Robin à effacer les traces de sa propre existence et le profond mépris dans lequel il tenait les biographes en général -– ces « abominables calomniateurs » –, on imagine aisément ce que pouvait avoir de périlleuse l’entreprise biographique d’Anne-Marie Lilti, universitaire, spécialiste de poésie contemporaine et grande admiratrice de l’auteur de Ma vie sans moi [1]. Annoncée depuis quelque temps déjà, cette biographie – la première du genre – était donc attendue. Avec un brin de scepticisme, avouons-le.

Au vu des obstacles évoqués – le « manque crucial de documents », notamment –, Anne-Marie Lilti s’en tire plutôt bien, en nous offrant un assez honnête portrait de « l’indésirable ». Fondée sur une intime connaissance de l’œuvre de Robin et reposant sur un sérieux travail de décryptage de sa correspondance – pour partie conservée par ses destinataires, Jean Paulhan entre autres –, cette biographie ne contient certes pas de révélations particulières, mais elle éclaire justement le cours chaotique de la vie de Robin, ouvrant même quelques pistes, jusqu’à ce jour peu ou mal explorées.

Il faut savoir gré à Anne-Marie Lilti d’être restée humble sur la portée de son travail, reconnaissant par avance qu’aucune investigation sur Robin, même la plus serrée, ne parviendra jamais à rectifier « le flou qui entoure certaines périodes de son existence ». Partant de là, le désir d’en savoir plus sur certains événements de son parcours – son voyage en URSS à l’été 1933, par exemple, dont les effets furent majeurs sur sa manière d’être et de penser, sa vie durant – doit constamment refluer devant la constatation d’une impossibilité. Comme si Robin avait tout dit sur le sujet, surtout le non-dit de ces « jours indiciblement douloureux » passés en Russie. On ne saura jamais, donc, ce qu’il y a fait précisément, qui il y a vu et comment il a pu, à vingt et un ans et alors qu’il se sentait pleinement communiste, s’écarter des sentiers balisés et confronter son regard à la réalité de l’extrême exploitation d’un peuple sacrifié. On ne saura que ce que Robin a lui-même laisser percer, par bribes et en prenant son temps, de cette expérience traumatisante – et à jamais fondatrice – vécue dans sa première jeunesse au pays du grand mensonge. Sur ce point, mais aussi sur d’autres, Anne-Marie Lilti a visiblement éprouvé, malgré ses préventions, les affres du biographe contraint d’en rabattre sur ses prétentions. Connaissant son personnage sur le bout des doigts, on doute qu’elle en fût vraiment étonnée, mais on devine qu’elle en fût contrariée. Ce qui est somme toute normal.

Son principal mérite, comme l’écrit, en préface d’ouvrage, Jean Bescond [2], autre grand connaisseur de Robin, est, sans doute, d’avoir su transformer cet « impossible pari » biographique en autre chose, une sorte d’essai critique sur la vie et l’œuvre de cet insaisissable personnage qui, non seulement fit tout son possible pour compliquer la tâche de ses futurs portraitistes, mais s’arrangea pour vivre lui-même, ce qui est une authentique performance, en « étrange étranger » de sa propre vie. Engagée sur cette voie plus sûre, Anne-Marie Lilti sait faire preuve d’une grande finesse d’analyse. Sur le rapport compliqué de Robin à ses origines, sur son refus de parvenir, sur cette manière si particulière qu’il eut de se mettre hors des conventions littéraires de son temps pour explorer, en sublime solitaire, d’autres voies, comme celles de la non-traduction, de l’écoute radiophonique et de l’analyse – époustouflante d’intelligence – de la « fausse parole », Anne-Marie Lilti écrit des pages on ne peut plus intelligentes.

On contestera, en revanche, telle ou telle de ses approches du personnage, comme c’est le cas du portrait sans nuance – et même à charge – qu’elle trace de Robin sous l’Occupation. On conçoit, bien évidemment, qu’Anne-Marie Lilti eût préféré que Robin adoptât la position de hors-jeu d’un Jean Guéhenno ou, mieux encore, celle d’engagement d’un René Char, mais ce n’est pas une raison pour le tirer à ce point vers la compromission avec les autorités vichystes. Car si Robin est « complexe », comme l’admet Anne-Marie Lilti, il l’est en toutes circonstances, mais aussi en toute honnêteté. Qu’il ait été employé, de 1941 à 1943, au ministère de l’Information pour décrypter des émissions en langue étrangère, en fournissant – ce que n’infirme pas, malgré ses doutes, Anne-Marie Lilti – copie de ses écoutes à des réseaux de la Résistance, peut être jugé border line, mais pas davantage. Quant à conclure qu’ayant fait l’apprentissage de cette lucrative activité salariée en de si sombres circonstances, Robin n’aurait donc finalement rien inventé de ce « métier d’écouteur », cela prouve que le « politiquement correct » peut aveugler, sans même qu’elle s’en aperçoive, la plus subtile des agrégées. Car, de même que l’activité d’écriture – qui s’apprend en principe à l’école – peut, avec le temps, confiner au génie sous la plume de quelques-uns, le « métier d’écouteur », qui est aussi vieux que l’invention de la TSF, peut, pratiqué par Robin, devenir du grand art. C’est ce métier-là qu’a inventé Robin, dont il fut d’ailleurs le seul pratiquant. Ce que ne conteste pas la même agrégée quand, ayant changé d’époque, elle se montre moins prisonnière des convenances idéologiques.

Il n’en demeure pas moins que, « politiquement correct » mis à part, Anne-Marie Lilti éprouve, semble-t-il, quelques difficultés à concevoir que Robin fut, avant tout et en toutes choses, un irréductible de la singularité. Ainsi, le portrait qu’elle nous offre du Robin anarchiste, celui qui collabora fréquemment au Libertaire dans les années d’après-guerre et s’impliqua de très près dans les activités de la Fédération anarchiste, mérite là encore d’être nuancé. On ne reprochera pas, bien au contraire, à Anne-Marie Lilti, de prendre, en la matière, l’exact contre-pied de sa consœur Françoise Morvan – indiscutable exégète de « l’indésirable », mais piètre connaisseuse de l’anarchisme –, pour qui l’apolitique Robin ne se rapprocha des anarchistes que par convenance et en un temps de grand isolement. La thèse est fausse, comme en attestent les témoignages des libertaires qui fréquentèrent Robin de 1945 à sa mort. Pourtant, il ne fut pas non plus, du moins peut-on le penser à partir de ces mêmes témoignages, cet anarchiste de lutte de classe que nous dépeint Anne-Marie Lilti, sur la base des seuls souvenirs de Georges Fontenis, témoin incontournable mais un peu partial de cette époque. On eût aimé, pour le coup, que l’essayiste garde un peu de distance par rapport à son informateur privilégié. Cela lui aurait, en tout cas, évité de reprendre à son compte comme vérités d’évidence certaines allégations partisanes de son témoin faisant de Robin un authentique « communiste libertaire » en phase avec les preux chevaliers de l’Organisation Pensée Bataille soucieux de terrasser les « mous » et autres « nullistes » de l’anarchisme. Que Georges Fontenis le croie, ça ne mange pas de pain, mais qu’Anne-Marie Lilti le répète, c’est d’autant plus problématique que, dépeint en collabo pathétique au chapitre précédent, Robin se voit soudainement transformé en homme lige d’une improbable orthodoxie anarcho-communiste !

Décidément, le très singulier et insaisissable poète continue de poser d’infinis problèmes de compréhension aux savants représentants de l’Alma Mater, ce dont on ne se plaindra pas.

Pol LE DROCH


[1Sur Armand Robin, nous renvoyons au numéro thématique – n° 30, avril 2008 – que nous lui avons consacré, disponible en ligne sur ce site

[2Dont le site http://armandrobin.org/ est une inépuisable mine.