Paroles de femmes tsiganes

À contretemps, n° 34, mai 2009
mercredi 19 mai 2010
par  F.G.
popularité : 5%

JPEG - 11.2 ko

■ Claire AUZIAS
CHŒUR DE FEMMES TSIGANES
Photographies d’Éric Roset
Marseille, Égrégores Éditions, 2009, 496 p., ill.

On sait l’intérêt – la passion, même – que Claire Auzias manifeste pour ces « funambules de l’Histoire » que sont les Tsiganes. Il est à l’origine de quelques livres précieux [1], dont ce Chœur de femmes tsiganes constitue un autre volet. « Au mitan d’une vie », explique Claire Auzias, il s’agissait de tisser une « galerie de portraits » de femmes romnia autour d’ « histoires de vie » racontées par elles-mêmes. Et de préciser, en préambule d’ouvrages : « J’ai choisi celles dont le discours atypique, loin des idées reçues pouvaient désembourber l’imagerie facile liées à ces femmes. Certaines d’entre elles sont des militantes de longue date. Elles ont œuvré pour changer leur monde, sinon le nôtre. D’autres ont fait preuve d’un courage tenace dans leur lutte solitaire contre les traditions. »

Vingt-quatre entretiens nourrissent donc ce livre étonnant où la parole, chaque fois singulière, des intervenantes arpège autant de variations sur la condition de la femme en milieu rom. Comme si, pour être commune, elle ne pouvait être que plurielle et polyphonique. En face – à côté plutôt – de l’intervenante, il fallait évidemment une interlocutrice suffisamment admise pour faire éclore cette parole sans la brusquer. « Il y a quelque chose du don dans cette échange », note Claire Auzias, qui précise, par ailleurs : « J’ai voulu créer (…) les conditions élémentaires de cette parole ». On peut dire qu’elle y est parvenue. Et de belle manière.

Au gré de ces entretiens émergent, précisément exprimées, quelques fortes vérités sur le quotidien de ces femmes tsiganes : la violence qui leur est faite, leur enfermement dans l’espace privatif et ménager, l’immense fatigue qui les poursuit, leur vie durant, au vu de la dureté de leurs conditions d’existence. Mais ces vérités n’ont rien de monolithiques car l’univers rom, parce qu’il est ce qu’il est, sécrète aussi ses propres dissonances. Ainsi la structure familiale y est à la fois nucléaire et polynucléaire. D’où l’importance du groupe, de la famille élargie, des alliances. Ainsi, précise Claire Auzias, nombreuses furent, au cours de ces rencontres, et des deux côtés du micro, les interférences de tiers se mêlant à la conversation. Pour le meilleur, dirions-nous, tant ces intrusions donnent de la vie au dialogue. L’autre dimension que révèle ce livre, et non des moindres, c’est l’irruption d’un féminisme romnia s’interrogeant sans fin, et très subtilement, sur la difficile relation entre la nécessaire émancipation des femmes et la non moins nécessaire préservation de la culture romani, menacée par une certaine modernité synonyme, en fin de compte, d’adhésion aux valeurs dominantes de la civilisation marchande.

Sur tous ces points, ce Chœur de femmes tsiganes contrebat bien des lieux communs qui ont encore la vie dure. Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre qui conteste l’idée admise que le patriarcat serait « plus virulent dans ce peuple qu’ailleurs ». « Qu’il le soit autant est plus exact », conclut Claire Auzias.

Monica GRUSZKA


[1La Compagnie des Roms (ACL, 1994) ; Les Tsiganes ou le destin sauvage des hommes de l’Est (Michalon, 1995) ; Les Poètes de grand chemin. Voyage avec les Roms des Balkans (Michalon, 1998) ; Samudaripen, le génocide des tsiganes (L’Esprit frappeur, 1999) ; Les Funambules de l’Histoire. Les Tsiganes entre préhistoire et modernité (La Digitale, 2002) – ouvrage recensé dans le n° 11, mars 2003, p. 22, de notre revue.