Discussion avec Albert Camus

À contretemps, n° 33, janvier 2009
lundi 25 janvier 2010
par  F.G.
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IL Y A QUELQUE TEMPS, les Étudiants anarchistes demandèrent à Albert Camus de venir leur parler, dans une salle des Sociétés Savantes, sur un thème d’intérêt commun – tel que la peine de mort ou la violence révolutionnaire.

L’auteur de La Peste accepta, pourvu que la salle fût petite, que l’accueil fût fraternel et que l’entretien se fît général.

Ces exigences ne nous ont pas surpris. On sait, en effet, que le cubage des « certitudes » qui se débitent dans un local donné est proportionnel à sa capacité sonore. Albert Camus tient trop à cet ensemble de doutes tranchants qui constituent ses convictions personnelles pour les présenter costumées en affirmations de meeting. Rien de moins tonitruant d’ailleurs que ses livres, où le pessimisme tragique est tout au fond sous une eau claire ; que ses pièces aussi, où l’idée, présente, jamais ne se donne en spectacle impudent.

Tel que nous l’imaginions par l’écrivain et le dramaturge – voire plus proche encore – nous avons rencontré le causeur et l’homme ; nous avons plus encore aimé sa ponctualité, sa simplicité, son sens intime de la liberté, et – j’insiste encore – sa modestie intellectuelle. Et le contact direct s’étant établi, nous avons écouté, questionné, interrompu, répliqué, proposé, sans nul sentiment conventionnel des « distances », voyant un copain dont les problèmes étaient les nôtres, et que nous avions peine à quitter.

NULLE CONFUSION, d’ailleurs. Camus, sympathisant libertaire, et qui connaît fort bien la pensée anarchiste, se proclama en souriant « un radical-socialiste » : traduisons un « humaniste libéral ». Il se refuse de quitter cette position moyenne qui consiste à conserver, dans l’ordre de la raison pratique, une partie de ce qui lui fut impérativement nié dans celui de la raison pure. L’intransigeance du jugement métaphysique s’accompagne ici d’un « réalisme » qu’on a pris soin d’accentuer pour nous, chevaucheurs de chimères et fanatiques de la liberté. Mais si Camus marque ce refus de renoncer à la « dualité des choses humaines », c’est moins devant les dangers pratiques de l’engagement que devant la sécurité excessive des positions extrêmes.

Cette attitude a sa beauté, mais socialement nous la jugeons intenable. Passe encore que notre interlocuteur pose à la fois l’usage de la violence et du meurtre (quelles qu’en soient les fins révolutionnaires) comme pleinement injustifiables, et la non-violence tolstoïenne, la recherche de l’entière innocence en face du meurtre social, comme pleinement inapplicable. Nous sommes, en général, d’accord avec cette thèse. Mais le dualisme pascalien de Camus le conduit, d’une part, à jeter bas, dans l’absolu, tout l’édifice des morales répressives, avec leurs sanctions pénales – et, de l’autre, pratiquement, à accepter un minimum de légalité sanctionné par la force, consacré par l’État, appliqué par la police et les tribunaux – afin d’opposer un « moindre mal » aux vendettas, fureurs et lynchages de la société anarchique, aux attaques des sadiques et des fous, etc. Il ne semble pas voir que l’État, absolutiste par définition, ne se laisse jamais réduire au rôle modestement technique de bon gendarme et de juge de paix. Que lui refuser de justifier totalement ses violences au nom de l’absolu qu’il incarne, c’est le nier totalement. Qu’il est aussi des formes de sécurité sociale fondées sur la conscience autonome et le pacte librement débattu et qu’entre ces formes et leur anéantissement complet par l’État totalitaire, chacun est mis, de nos jours, en demeure de choisir.

L’AUTORITÉ, pour Albert Camus, peut être relativement bonne. Nous n’avons pas tous, je l’avoue, cette largeur d’acceptation, et nos adversaires ne l’ont pas. L’idée même d’autorité se confond pour moi, sous tous les aspects possibles, avec le « pouvoir de punir » – pouvoir qui, non seulement est moralement injustifiable dans ses attentats contre la vie ou la liberté des individus, mais qui l’est encore scientifiquement ou techniquement en tant que moyen de thérapeutique sociale.

« L’homme est la seule espèce qui batte son petit lorsqu’il tombe », a dit Montherlant, sans paraître d’ailleurs mesurer toute la monstruosité morale et intellectuelle qu’il y a dans l’idée religieuse de rachat, rédemption, progrès, réhabilitation, compensation, amélioration, redressement, amendement, rétribution, souffrance bienfaisante, salut éternel, etc., procurés par les plus forts aux plus faibles sous la forme de coups redoublant ceux du « destin ». Notre refus total de l’autorité signifie que nous sommes prêts, pour notre part, à admettre toute l’insécurité personnelle d’une « jungle sociale » (où l’homme serait du moins responsable et libre, donc susceptible de croissance éthique), plutôt que la plus sage et la plus honnête des violences « confortables », pesant au trébuchet les délits et les peines, dans la plus rigoureuse asepsie médico-légale. Si la violence nous paraît être exclusivement le droit de l’opprimé et cela dans le moment même de sa résistance à l’oppression, si nous voulons rouvrir, en abattant les prisons, notre univers concentrationnaire ; si le meurtre nous semble trop repoussant en lui-même pour être l’objet d’une consécration rituelle quelconque ; si l’État moderne nous est odieux (comme à Camus, comme à Nietzsche) parce qu’il est « le plus froid des monstres froids », ce n’est pas pour nous faire admettre, en quelques mesures pratiques que ce soit, les coups donnés par l’homme à son petit quand il tombe ; coups dont la seule excuse pourrait être la colère, et qui seraient mille fois plus lâches s’ils étaient mesurés de sang-froid.

Nous ne sommes pas les aides bourreaux de l’histoire, de la société, du destin ou de la Providence. Nous sommes de l’autre côté. Le sens même de l’existence tragique, ainsi conçue, nous impose cette règle : nous pouvons bien être forcés de tuer qui nous empêche de vivre, de détruire ce qui nous fait assassins, mais nous ne consentirons jamais à punir.

André PRUNIER
Le Libertaire, 18 juin 1948.