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A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Camus et les libertaires : présentation
À contretemps, n° 33, janvier 2009
Article mis en ligne le 25 janvier 2010
dernière modification le 8 décembre 2014

par F.G.


Il faut imaginer Camus hors les murs où la critique littéraire, cette gueuse, l’a confiné. Il faut l’imaginer, par exemple, devisant entre copains dans un pauvre local, discutant dans l’arrière-salle d’un bistrot enfumé, fréquentant une librairie de fortune, arpentant les travées d’une Bourse du travail mal chauffée. Il faut imaginer l’homme prononçant d’une voix posée cette allocution qu’il a soigneusement méditée, soupesée, réécrite, peaufinée. Parce que la cause le méritait, simplement. Il faut l’imaginer, sitôt la tâche accomplie et la réunion achevée, échanger quelques mots avec ces sans-grade qui se sont déplacés un peu par devoir, beaucoup pour l’entendre. Il faut l’imaginer heureux, simplement heureux d’être là, en ces lieux reculés de la parole ouvrière où, loin des vanités et des impostures, il vécut, semble-t-il, quelques instants de fraternité. Camus donna beaucoup aux libertaires et aux syndicalistes révolutionnaires de son temps, mais il reçut également d’eux. Entre autres choses, quelques raisons de croire qu’on le comprenait.

C’est aux liens d’amitié qui unirent Camus à ces marges anti-autoritaires du socialisme qu’est consacré le dossier de ce numéro. À son origine, on trouve le livre récemment paru de Lou Marin, Albert Camus et les libertaires, 1948-1960, dont Arlette Grumo fait la recension dans ces pages. Elle est suivie d’une étude de Charles Jacquier consacrée à la relation privilégiée que Camus entretint avec la belle revue libertaire suisse Témoins, dirigée par Jean-Paul Samson [1]. Enfin, deux textes anciens ponctuent ce dossier : le premier, publié dans Le Libertaire du 18 juin 1948, sous la signature d’André Prunier, pseudonyme d’André Prudhommeaux, relate ce qui fut probablement la première rencontre publique entre Camus et des libertaires ; le second, extrait d’un article de Gilbert Walusinski publié il y a quelque trente ans dans La Quinzaine littéraire-– n° 297, 1er mars 1979 –, exhume le « Manifeste » des Groupes de liaison internationale (GLI), à la rédaction duquel Camus prit une part importante, pour ne pas dire prépondérante.

Il faut encore imaginer Camus, un 10 mai 1953, tenant meeting syndicaliste à Saint-Étienne, et dire : « Le grand événement du XXe siècle a été l’abandon des valeurs de liberté par le mouvement révolutionnaire, le recul progressif du socialisme de liberté devant le socialisme césarien et militaire. Dès cet instant, un certain espoir a disparu du monde, une solitude a commencé pour chacun des hommes. » Pour Camus, s’unir à ces quelques hommes et femmes qui incarnaient – encore et malgré tout – cet espoir, c’était aussi une manière de tenir la solitude à distance.

À contretemps


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