A Contretemps, Bulletin bibliographique
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La part du feu montmartrois
Article mis en ligne le 13 juillet 2026
dernière modification le 8 juillet 2026

par F.G.

■ André WARNOD
Fils de Montmartre, suivi de Drôle d’époque
Éditions L’échappée, collection « Paris perdu », 2026
Avec 200 illustrations en noir et blanc
(dessins d’André Warnod et d’autres artistes de l’époque).


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La collection « Paris perdu » des Éditions L’échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d’un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l’on doit à André Warnod (1895-1960) [1] – nous permet de revivre le Paris de la « Belle époque » et des « Années folles ». Comme d’habitude de belle facture – papier, typo, mise en page, illustrations –, cette réédition participe de notre régalade continue. Pour notre plus grand plaisir.

Dans Fils de Montmartre (originellement édité par Fayard en 1955), comme dans Drôle d’époque (Fayard, 1960), André Warnod prend son lecteur par la main et guide son imaginaire avec un enthousiasme et une gourmandise qui nous rendent nostalgique d’une époque que nous n’avons pas connue. Un Paris perdu à jamais, c’est certain. L’ébullition artistique qui y règne nous embarque, aujourd’hui encore, dans un monde dans lequel se côtoient l’ordinaire le plus trivial et l’extraordinaire des audaces créatrices les plus insolentes, des univers singuliers devenus mythiques, des références qui nous habitent et qu’on ne quitte jamais. Citations en tête, on s’y met à côtoyer Francis Carco, Guillaume Apollinaire, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès. Comme des amis que l’on retrouverait pour un bon repas, par une belle nuit de mai. Accompagnés de nos rêves poétiques et mus par un appétit de vivre et d’aimer l’esprit autant que les corps, la création artistique et l’intelligence. Insatiables en tout, animés par la constance de ceux qui ne s’inventent pas des raisons de bouder leur plaisir. Ah non ! Surtout pas ! Comme me faisait remarquer un ami octogénaire récemment disparu, « on n’a pas attendu Mai 68 pour jouir de notre liberté sexuelle », ajoutant avec malice que, cela dit, « c’est une curieuse idée de croire qu’elle rendra le monde meilleur ». Il est vrai que la prétention de ma génération en la matière s’est drapée dans ses illusions, oubliant ce qu’elle devait au passé. Cultivant ses ridicules, elle s’imagina même supérieure. Comme si le monde avant elle n’avait pas connu de jeunesses gourmandes de plaisirs, insolentes, rebelles, cherchant à affirmer un puissant désir de vivre. C’est sans aucun doute à travers les créations artistiques de ces années montmartroises que l’on peut saisir au plus près ce qu’il y avait de vitalité et de profondeur dans l’élan créatif de cette époque qui fut aussi un temps de quête de liberté des corps et des âmes – et cela malgré l’inconfort et les privations de la vie contrainte. Il nous reste, disait mon ami, « de bons souvenirs de nos jeunes années, notamment cette liberté dont nous avons joui sans jamais demander d’autorisation à personne ». Il parlait en connaissance de cause, ce fils d’un modeste agriculteur provençal devenu médecin, érudit, grand lecteur, et qui accompagna plusieurs années de suite René Fallet sur le tour de France – « pas triste, l’équipage ! ».

Oui, ces fils de la nuit dont André Warnod nous narre les heures joyeuses, ont créé, bu, mangé, aimé à corps perdu. Ils ont aussi abusé des plaisirs, mais dans la joie de vivre une vie d’artistes sans le sou, ambitieux ou malheureux, intempérants et audacieux, inventifs et toujours en quête d’une forme nouvelle d’humanité « riche de toute sa générosité » et cette folle insouciance que le passage du temps finit toujours par oblitérer. Ils n’ont pas toujours été débonnaires, mais leurs figures demeurent essentielles. La preuve, c’est que leurs fantômes – celui de Max Jacob, par exemple – emplissent nos bibliothèques et illuminent nos regards à chaque rétrospective. Il arrive même que, sans vraiment le vouloir, on les imite, on les plagie. En clair, on ne se débarrasse jamais tout à fait de leur influence. Nous leur sommes redevables de tant d’émotions poétiques, picturales et littéraires qu’ils demeurent des piliers de notre imaginaire. Flamboyants, tragiques et d’une crâne témérité, ils étaient, c’est vrai, d’un temps où la valeur artistique d’une œuvre ne se mesurait pas encore à sa valeur mercantile et aux spéculations les plus contestables qu’elle permet. Un temps où les collectionneurs étaient encore de vrais amateurs d’art. Un temps d’avant celui où l’art devint marché et acheter pour revendre plus cher une pratique courante.

C’est sans doute cet appétit de vie, palpable, féroce, mais ne faisant la leçon sur rien ni à personne qui rend revigorante la lecture de ces textes d’André Warnod. Le journaliste, écrivain et illustrateur, partage avec nous, dans un style simple et soutenu à la fois, l’aventure que fut ce voyage qui le conduisit du pittoresque des cabarets montmartrois du Lapin agile et du Bœuf sur le toit, fréquentés par des marginaux de toutes conditions ou statuts, au Montparnasse frénétique de La Coupole et du Dôme, haut lieu de nocturnes fêtes carnavalesques. Warnod nous décrit ces nuits sans fin passées à déambuler dans ce Paris perdu dont nous chérissons la mémoire. Ces poètes – Carco, Apollinaire, Tzara –, nous les lisons toujours, jaloux que nous sommes d’un talent que nous n’aurons jamais ; ces peintres – Utrillo, Pascin, Villon, Léger, Buffet – on ne se lasse pas de contempler leurs œuvres, souvent mystérieuses, toujours inspirantes.

Puis viendra la guerre, cette saloperie. Celle de 1914 avec sa cohorte de morts, son cortège de disparus, ses bataillons d’estropiés, ses escouades d’âmes pour toujours égarées dans la fureur des combats. Elle sera suivie de la « Grande Dépression » des années 1930, qui précipita vers le suicide ou la maison de fous les enfants insouciants abandonnés sur le chemin de leurs illusions. « Le cafard après la fête », écrivit Adolphe Basler en 1929. Il y a des ombres que la guerre, l’alcool, la drogue, le désespoir ont emporté, belles et tristes âmes, des destins tragiques qui demeurent dans nos mémoires, des traces vivantes dont Warnod se fait le chroniqueur tendre et bienveillant. Témoin d’un temps que son talent de conteur fait revivre pour notre plus grand plaisir, il n’oublie pas les disparus. Et ils furent légion.


Ceux qui, comme moi, ont vécu à deux pas de la rue Clignancourt, derrière la rue Custine plus précisément, ont connu quotidiennement la triste caricature de ce qu’est devenu, avec le tourisme de masse et son mercantilisme sans âme, ce coin du Paris populaire. La gentrification de ces quartiers abandonnés aux ambitions des agences immobilières a fait place à un mauvais spectacle, un simulacre de sinistre qualité. Un monde dans lequel les personnages et le mode de vie dont André Warnod se fait le chroniqueur n’auraient jamais eu leur place, un monde policé, aseptisé, un théâtre de dupes à triste figure.

Faisant siens à dix-sept ans ces propos de Jean Tinan (1874-1898) – « Quand vous ne serez plus présentable, retirez-vous à la campagne, aimez les arbres et les enfants ! », Warnod, le temps venu, se contenta des arbres.

Les siens furent les marronniers et les acacias de la rue Caulaincourt.

Que la fine équipe de L’échappée soit remerciée pour son travail, sa constance, son insatiable curiosité et sa généreuse contribution à nos plaisirs de lecture.

Jean-Luc DEBRY


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