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En défense de Victor Serge
CONTRE LES PROCES D’INTENTION DE MITCHELL ABIDOR
Article mis en ligne le 6 juillet 2026
dernière modification le 30 juin 2026

par F.G.


Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l’anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu’il demeura jusqu’au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l’idée socialiste de sa confiscation bureaucratique.


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Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n’est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d’enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d’un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l’on vienne de l’anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d’autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d’intention.

C’est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary [1]. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n’est pas qu’il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S’appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C’est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu’un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu’ils ne signifient plus ce qu’ils signifiaient dans leur contexte.

Le problème d’Abidor n’est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l’œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu’une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l’adhésion de Serge au Parti bolchevik en 1919, lorsqu’il abandonna son anarchisme de jeunesse. Il n’en est rien. Dans son récit de la jeunesse de Serge, il traite le mouvement anarcho-individualiste, auquel Serge a participé activement pendant une dizaine d’années, avec peu de sympathie. Plus grave encore, il va jusqu’à laisser planer un soupçon policier sur le jeune Serge : à propos de l’affaire Liabeuf [2], il souligne que le socialiste Gustave Hervé fut condamné pour des propos analogues tandis que Serge, lui, ne fut pas inquiété, tout en reconnaissant qu’aucun document policier ne permet d’expliquer cette différence. L’aveu d’absence de preuve n’empêche donc pas celui recherché : faire de l’absence d’archive non pas une limite de l’enquête, mais le support d’une insinuation [3].

Mais c’est sur les dernières années que la démonstration d’Abidor se concentre tout naturellement. Oui, le dernier Serge connaît un durcissement très marqué de son antistalinisme. Oui, certaines lettres, certains carnets, certains jugements donnent prise à la discussion. Oui, l’exil mexicain, les violences staliniennes, la mémoire des procès de Moscou, la guerre mondiale, l’assassinat de Trotski, les défaites accumulées et l’isolement politique pèsent lourdement sur ses formulations tardives. Le nier serait absurde. Mais reconnaître ce durcissement ne suffit pas à donner raison à Abidor. La vraie question est celle de son interprétation. Faut-il y voir une conversion définitive à l’anticommunisme de bloc ? Nous ne le croyons pas.

Il faut le répéter : Abidor lit Serge à travers sa propre lentille émotionnelle – ce qu’il appelle son « paradigme intérieur » – et le soupçonne d’insincérité, comme si Serge exprimait des opinions qu’il ne pensait pas réellement. L’argument central d’Abidor est que Serge serait devenu, dans ses dernières années, un anticommuniste intégral et paranoïaque — un « full-on, paranoid anti-communist ». Cette thèse repose sur un présupposé qu’Abidor tient pour acquis et qu’il n’examine pas : l’idée que l’Union soviétique sous Staline représentait encore, si déformé fût-il, le projet socialiste. Fait incroyable, il accepte que l’URSS ait bel et bien été un État communiste – ce qui, au passage, est absurde pour quelqu’un qui prétend être proche de la tradition anarchiste. Il va même jusqu’à la désigner comme « le seul État socialiste » (the only socialist state, p. 326), sans prendre sérieusement en compte l’analyse de Serge, pour qui le stalinisme représentait un système antithétique au socialisme, en dernière analyse antisocialiste et antihumain.

Heureusement, nous n’avons pas besoin de déduire les positions de Serge : elles apparaissent clairement dans ses essais et articles, notamment dans Pour un renouvellement du socialisme, texte mexicain des années 1940 publié en français dans Masses, Socialisme et Liberté, juin 1946. Serge y affirme que collectivisme et socialisme ont cessé d’être synonymes : « Nous découvrons en même temps que le collectivisme n’est pas, comme on fut tenté de l’admettre, synonyme de socialisme, et peut même revêtir des formes antisocialistes d’exploitation du travail et de mépris de l’homme. » La définition du socialisme tend dès lors à mettre l’accent moins sur l’organisation économique que sur l’organisation politique et juridique, c’est-à-dire sur les droits de l’homme et le problème de la liberté. Dans le manuscrit inédit Économie dirigée et démocratie, tel qu’il est connu par sa traduction anglaise, Serge analyse la « planification » soviétique comme sa propre antithèse : non pas la régulation consciente de la société par des producteurs librement associés, telle que Marx la définissait, mais des directives imposées d’en haut comme des oukases – humainement impossibles, jamais accomplies, une absence de plan se faisant passer pour de la planification. Il décrit l’URSS comme un système fonctionnant par la terreur contre sa propre classe ouvrière, sous la dictature de Staline, du secrétariat et de la police secrète.

Une lettre de Serge à René Lefeuvre [4], incluse dans l’édition de 1984 de 16 fusillés à Moscou, montre également un homme préoccupé par l’impérialisme américain, très différent de la caricature d’Abidor : « Je comprends que le danger stalinien t’alarme. Mais il ne doit pas nous faire perdre notre vision d’ensemble. Nous ne devons pas faire le jeu d’un bloc anti-communiste, et, après les premiers numéros de Masses, nous avons mérité ce reproche. »

Il faut dire la même chose des Carnets. En septembre 1944, Serge écrit que « le combat est ouvert entre le PC totalitaire et la démocratie socialiste » ; il précise aussitôt que l’opposition décisive ne se situe plus, comme en 1917-1918, entre « révolution socialiste » et « réaction capitaliste », mais entre « totalitarisme stalinien » et « socialisme démocratique » [5].

D’autant que, dans les textes des mêmes années, Serge continue de raisonner dans une langue socialiste, ouvrière et révolutionnaire. En 1942, à propos de l’Espagne, il écrit que les objectifs de la révolution démocratique « ne peuvent être atteints que par les masses socialistes » et doivent être dépassés par de grandes mesures de « nationalisation impliquant le plan » [6]. En septembre 1944 encore, même lorsqu’il oppose le « PC totalitaire » à la « démocratie socialiste », il formule l’alternative en termes de « totalitarisme stalinien » contre « socialisme démocratique », non de ralliement au libéralisme occidental [7].

Dans l’entretien accordé à Protean Magazine en décembre 2025 [8], Abidor déclare : « [Serge] voulait être un intellectuel new-yorkais. À la fin de sa vie, s’il avait pu être n’importe quoi au monde, il aurait été un intellectuel juif new-yorkais. » Ce n’est pas de la biographie. C’est une projection d’Abidor. Il voit dans l’insistance de Serge sur le respect de l’individu une position antimarxiste. C’est méconnaître à la fois Marx et Serge. La liberté humaine et l’accomplissement de soi ne peuvent devenir possibles qu’avec l’abolition du capitalisme, qui réduit l’individu à une marchandise. Rosa Luxemburg insistait sur la liberté de pensée individuelle, y compris pour les adversaires. Serge aussi. Son expérience politique ne l’a pas conduit à renoncer au socialisme après le triomphe de Staline, mais à l’enrichir d’une déclaration des droits humains. Dans « Pour un renouvellement du socialisme », publié dans Masses, Socialisme et Liberté, en juin 1946, il appelle explicitement à mettre à jour la pensée marxiste à la lumière de la psychologie, de la technologie moderne et des nouvelles formations sociales. C’était un renouvellement, non un rejet. Serge s’efforçait de penser à nouveaux frais le paysage de l’après-guerre, seul, privé de la génération révolutionnaire qui avait compris de l’intérieur à la fois le marxisme et le stalinisme. Il pouvait en percevoir les tendances, mais il mourut au moment même où la guerre froide prenait forme, avant que ses contours complets ne soient visibles.

Abidor accorde beaucoup d’importance au fait que Serge fut le correspondant mexicain de The New Leader, qu’il traite comme la preuve d’une convergence idéologique avec la social-démocratie de droite (p. 334). La vérité est plus simple : Serge écrivait là où il pouvait être publié et payé, car, comme nous le savons tous, il vivait de sa plume et il lui était très difficile de trouver des journaux disposés à l’accueillir. The New Leader permettait une pluralité de points de vue que la presse trotskiste n’acceptait pas. Dans le même temps, Serge écrivait aussi pour Politics, la revue de Dwight Macdonald, d’orientation libertarienne de gauche.

Voici le Serge des dernières années : non pas un anticommuniste, non pas un combattant de la guerre froide, mais un résistant, un grand écrivain – Abidor ne dit pas un mot de l’importance de ses poèmes et de ses romans pour comprendre la tragédie d’une révolution qui se dévore elle-même –, un dissident, un penseur socialiste cherchant à renouveler une tradition dans des conditions d’adversité extrême.

Serge meurt en novembre 1947. La doctrine Truman avait été proclamée en mars ; le Congrès pour la liberté de la culture [9], l’appareil culturel de la CIA, l’architecture idéologique complète de l’anticommunisme de guerre froide, tout cela est postérieur à sa mort. Les projeter sur lui n’est pas une interprétation : c’est un anachronisme. Il est anhistorique de supposer, comme le fait Abidor sotto voce dans l’entretien cité avec Protean, que Serge « aurait » soutenu les Américains au Vietnam. Après avoir reconnu que de tels supposés contrefactuels sont « sans intérêt », Abidor en produit pourtant un lui-même, au détriment de son propre travail.

Cinq mois avant sa mort, dans une lettre du 22 juin 1947 adressée à l’écrivain ukrainien Hryhory Kostiuk – qui publiait sous le nom de Podoliak –, Serge affirmait : « Je demeure – inébranlablement – socialiste, partisan du socialisme démocratique. Le système contre lequel j’ai lutté et continue de lutter – et que vous connaissez par expérience –, je le considère comme une forme de totalitarisme, c’est-à-dire quelque chose de nouveau, mais d’extrêmement inhumain et antisocialiste. » Kostiuk n’était pas un libéral occidental ni un anticommuniste de guerre froide : c’était un intellectuel révolutionnaire ukrainien qui avait fait directement l’expérience de la terreur soviétique, et le rédacteur de la revue dans laquelle Serge avait publié. Ce n’est pas le portrait d’un homme s’installant dans l’anticommunisme de guerre froide. C’est celui d’un homme luttant pour sa survie et pour faire entendre sa voix contre l’isolement.

La recension d’an Birchall [voir ici ]] dans Jacobin doit être distinguée du livre d’Abidor et de l’entretien avec Protean. Elle est plus sérieuse, plus instruite, plus retenue. C’est précisément pourquoi sa concession finale nous paraît préoccupante. Birchall rappelle utilement que Serge apporta « une contribution remarquable à la politique de la gauche socialiste », mais il accepte en partie le cadrage d’Abidor lorsqu’il écrit que, dans ses dernières années, Serge aurait vu le communisme comme l’« ennemi principal » (main enemy). La prudence de Birchall demeure réelle : il reconnaît qu’on ne peut que spéculer sur ce qu’aurait fait Serge face à la Corée ou au Vietnam. Mais une fois admise l’idée du main enemy, le risque est grand de faire glisser Serge vers une identité politique que ses textes ne confirment pas.

Ce point est d’autant plus frappant que Birchall avait lui-même souligné, à propos de la lettre à Lefeuvre, une autre direction possible. Cette lettre montre un Serge alarmé par le stalinisme, mais refusant explicitement de faire le jeu d’un bloc anticommuniste. Elle oblige donc à résister aux lectures trop linéaires : Serge ne cesse pas d’être socialiste parce qu’il fait du stalinisme un danger central. Il tente, dans des conditions tragiques, de maintenir une position révolutionnaire indépendante entre la bureaucratie stalinienne et le camp occidental.

Abidor confond les registres, amalgame les temporalités, substitue la rhétorique de l’évidence à l’analyse. La polémique d’un proscrit n’est pas un programme. L’amertume d’un exilé n’est pas une doctrine. Une phrase outrancière n’est pas une stratégie. Un homme traqué par le stalinisme à Mexico, vivant dans un univers d’assassinats, de menaces et de règlements de compte, peut produire des formulations terribles. Mais on ne gagne rien à transformer ces formulations en certificat d’appartenance à une famille politique définitivement constituée.

Victor Serge fut un homme de contradictions, non un homme de reniement simple. Sa vie et son œuvre n’appellent ni canonisation ni acquittement ; elles exigent mieux : qu’on les lise à leur hauteur, sans les forcer à entrer dans une identité terminale déjà fabriquée. Répondre au livre d’Abidor, ce n’est donc pas défendre une image pieuse de Victor Serge. C’est refuser qu’une vie révolutionnaire soit ramenée au format étriqué d’un acte d’accusation. On peut relever chez Serge des erreurs, des impasses, des glissements, parfois même des formulations contestables. Mais il y a une différence entre critiquer une trajectoire et l’abaisser méthodiquement ; entre lire des contradictions et les exploiter comme des pièces à conviction ; entre faire de l’histoire et instruire un procès. Serge a pu se tromper, hésiter, se contredire. Mais ceux qui prétendent le juger en rabattant son itinéraire sur une fable de reniement ne réfutent pas Serge : ils substituent à la complexité d’une vie la petitesse d’un verdict. C’est là que commence la falsification.

Le Serge qui se dégage de ses romans, de ses poèmes et de sa correspondance n’est pas l’homme qu’Abidor décrit dans les dernières pages de son livre. C’est un homme éprouvé par les adversités, qui ne crut pas à ce « dieu qui a failli ». À la différence des trajectoires réunies dans Le Dieu des ténèbres [10], Serge ne convertit pas la faillite du stalinisme en faillite du socialisme. Il ne renonça pas à l’émancipation collective ; il chercha au contraire à dégager le socialisme de sa confiscation bureaucratique et totalitaire.

C’est pourquoi il faut, pour finir, opposer à la logique du soupçon le témoignage humain d’un poète : Octavio Paz, qui rencontra Serge au Mexique en 1942, a laissé de lui un portrait qui rend dérisoires les reconstructions policières : « J’ai été immédiatement attiré par Serge. J’ai longuement parlé avec lui et je conserve deux lettres de lui […]. Rien n’est plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Serge, sa simplicité et sa générosité. Une intelligence sensible. Malgré les souffrances, les échecs, les longues années de discussions politiques arides, il avait su conserver son humanité. […] Victor Serge était pour moi l’exemple même de la fusion de deux qualités opposées : l’intransigeance morale et intellectuelle avec la tolérance et la compassion. [11]. »

Claudio ALBERTANI,
Susan WEISSMAN
et Christian DUBUCQ



Claudio Albertani est historien et professeur à l’Université autonome de Mexico. Il est l’auteur de Rebelión y anarquia. El joven Victor Serge (1890-1919) , publié en espagnol aux éditions Pepitas de Calabaza en 2025, paru en italien sous le titre Il giovane Victor Serge. Ribellione e anarchia (1890-1919) aux éditions BFS en 2024 et traduit en français, sous le titre Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie (1890-1919) aux éditions Libertalia en 2025 . Il a établi, avec Claude Rioux, l’édition des Carnets (1936-1947) de Victor Serge, parus chez Agone en 2012 . Susan Weissman est professeure de science politique à Saint Mary’s College of California. Elle est l’autrice de Victor Serge : The Course is Set on Hope (Verso, 2001), publié en français sous le titre Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Syllepse, 2006) , puis de Victor Serge : A Political Biography (Verso, 2013, deuxième édition augmentée). Elle anime Beneath the Surface sur KPFK 90.7 FM Los Angeles et a participé au lancement du podcast Jacobin Radio . Christian Dubucq est traducteur en français de l’ouvrage de Claudio Albertani sur le jeune Victor Serge.


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