Je viens d’apprendre avec beaucoup de retard le décès de Jean-Marc Raynaud. C’était une figure de la Fédération anarchiste avec qui il était joyeux de partager des moules à l’esclade, de picoler plus que de raison, de déconner en se coiffant d’un vieux képi d’adjudant. Jean-Marc, c’était un anar à l’ancienne, un fidèle de Maurice Joyeux, un athée anticlérical au parfum de Troisième République. On a beaucoup dit qu’il avait mauvais caractère. En fait, il avait simplement du caractère. Pas le genre à minauder, à jouer de la séduction. Oui, il avait du caractère, le bougon, souvent une mine renfrognée et aucune complaisance. C’était, comme on dit, un caractère entier qui cachait sa tendresse, trop fragile, derrière des réactions parfois caricaturales pour se protéger. Il a courageusement publié le témoignage d’un universitaire algérien qui avait fui la terreur islamiste, ce qui lui valut bien des déboires dans un certain milieu qui refusait de critiquer l’islam parce que c’était « la religion de l’opprimé ». Ni dieu ni maître sans condition de race, de lieu et d’histoire. Les Éditions libertaires qu’il a animées, pour ne pas dire tenues à bout de bras (lapsus de dyslexique, j’ai écrit « bar »), étaient à son image, intransigeantes avec les religions, fidèle en amitié comme l’atteste sa relation avec Benoist Rey et désintéressée comme celle qu’il maintint avec À contretemps en créant la collection du même nom. S’il avait un côté brouillon – ce qu’on lui a souvent reproché –, on ne peut pas lui faire grief d’avoir été complaisant, d’avoir cherché le succès et la reconnaissance.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Paris à l’occasion d’un salon du livre libertaire. Il était coiffé d’un béret basque, marque de solidarité à sa façon avec les victimes de la répression qui frappait alors les militants et sympathisants résistants au franquisme de l’ETA. Avec sa grimace refusant le sourire niais et avec, dans son regard, ce mélange de tendresse triste et d’ironie amusée, moi avec ma casquette, assis à la terrasse d’un resto, nous faisions si couleur locale d’un autre temps qu’une touriste américaine nous photographia sans vergogne, ce qui nous amusa bien quand ce genre de vulgarité aurait dû nous faire bondir. On s’est contenté de vider notre bouteille. En ce temps-là, j’étais encore jeune et fringant et je ne me limitais pas encore. Lui, il ne lâcha rien sur la bouteille. Il tint le plus longtemps qu’il put, fier et provocateur. À bas les curés de la nouvelle gauche, à bas la calotte, vive l’anarchie, nom de Dieu, soutien aux viticulteurs, tous bourrés dès neuf heures. Tu as bien rempli ta vie, Jean-Marc, tu es parti la tête haute. Chapeau bas et que ceux qui restent retroussent leurs manches, sacré voyou au grand cœur !
Triste versant du privilège de l’âge que ces tristes nouvelles qui, presque chaque semaine, annoncent la disparition d’un rire ami, d’une colère non feinte, d’un courageux zigoto comme, à l’époque de notre jeunesse, le landerneau libertaire en comptait tant, pour le meilleur et parfois pour le pire. Ils n’étaient pas des saints, pour sûr, mais, jusque dans leurs excès, ils étaient généreux et colériques, tendres et maladroits, intransigeants et affectueux, sans concession et compréhensifs, de sacrés gaillards en vérité.
Merci à toi Jean-Marc, pour tout !
En contemplant ma bibliothèque, j’aurai toujours l’image de ton regard pétillant derrière le masque du mec qui ne lâche rien de ses passions de jeunesse. Je vais relire Les Égorgeurs et Le curé Meslier, et bien sûr les livres de la collection « À contretemps ».
Salut et fraternité !
Jean-Luc DEBRY
Post-scriptum
C’est en 2009 que Jean-Marc Raynaud nous proposa de reprendre en format livre et sous le label des Éditions libertaires – dont il fut le principal artisan – des numéros thématiques de la revue À contretemps, alors éditée au format papier. « Il méritent bien ça ! », nous avait-il simplement écrit. À vrai dire, cette offre généreuse nous laissa d’autant plus pantois que Jean-Marc nous laissait par ailleurs toute liberté de choix et de décision dans la conception de la maquette et de la mise en page, tâche dont se chargea David Doillon.
C’est dans le cadre de cette fraternelle collaboration que parurent, aux Éditions libertaires, D’une Espagne rouge et noire : entretiens avec Diego Abad de Santillán, Félix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats, 236 p., 2009, puis L’Écriture et la vie. Trois écrivains de l’éveil libertaire : Stig Dagerman, Georges Navel, Armand Robin, 334 p., 2011. Enfin, en coédition cette fois entre Les Éditions libertaires et Nada, Rudolf Rocker ou la liberté par en bas, 2014, 274 p.
Bien des choses ont été dites, et même écrites, à propos de Jean-Marc Raynaud, de son mauvais caractère, de ses prises de position et même de sa passion pour l’ivresse. Nous, le souvenir qu’il nous en reste, c’est surtout celui d’un compagnon des bons et des mauvais jours toujours prêt à tendre la main. En anarchiste, c’est-à-dire sans accepter qu’on lui crache dedans. D’où sa réputation d’hypocondriaque qui ne le gênait pas outre mesure, car il savait bien que « les braves gens n’aiment pas que… ».
De tout cœur, dans cette épreuve, avec Thyde, sa compagne, et Bertille, sa fille.
Pour le collectif À contretemps,
Freddy GOMEZ
