A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Un de ces tristes matins d’hiver, Raoul [1], un vieux copain, m’appela aux aurores, me tirant brutalement d’une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l’état désastreux d’un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d’un temps – les années 1930 – qu’à tort on a longtemps relégué au musée de l’histoire ancienne. De fait, j’avais prévu de dormir un chouïa de plus pour récupérer un peu d’allant. « On dit 11 h au rade de la Bastoche que tu connais », a annoncé impérativement Raoul ! Et quand il dit, il dit, Raoul. On ne discute pas. D’autant que c’est un homme doté d’un don de conversation inégalable et que, malgré son presque grand-âge – quatre-vingt piges passées –, il lui en faut beaucoup pour succomber à l’accablement. Du moins le croyais-je. Mais là, dès que nous fûmes réunis, j’ai vite compris que, quelque part, sa superbe et sa cuirasse avaient cédé devant les avanies que le destin autoritaire, voire postfasciste, du monde nous infligeait jour après jour. D’entrée, ses premiers mots laissaient, en effet, peu de doute sur son état moral : « Je ne sais pas si tu l’as remarqué, compagnon, mais l’ombre gagne partout. » Dans sa bouche, ce constat ravageur relevait d’un appel. La mécanique ironique habituelle qui huilait depuis toujours son très spécial usage de la dialectique s’était visiblement enrayée.

– Ça commence bien, dis-je.

– Mais tout atteste que ça finira très mal ! ponctua Raoul, sérieux comme un pape gagné à l’humour noir.


Le premier round fut d’élucidation. Aux dires de l’ami, qui connaissait très bien les États-Unis – où il s’était rendu souvent et où, dans les années 1970, il s’était lié d’amitié avec Murray Bookchin –, le second mandat de Trump, dont il suivait assidûment, et sur tous supports, les « dingueries », sonnait comme une alarme dont la puissance se faisait chaque jour plus stridente.

– Le postfascisme, c’est cela, précisément cela : un étalage permanent de la force brute, une ignorance crasse de l’histoire, un mépris insolent de toute règle et la toute-puissance d’une “intelligence” artificielle mise au service d’une cause abjecte.

Je le laissai parler, étonné de l’usage que lui, plutôt technophobe, fit, ce matin-là, de son téléphone portable où il avait stocké quantité d’images, captées sur les réseaux asociaux, des abominations commises par la police-milice anti-immigration de l’agence ICE [2], dont celles, visibles sur divers angles, des exécutions gratuites, à Minneapolis (Minnesota), le 7 janvier dernier, de Renée Nicole Good, une mère de famille de 37 ans, et celle, le 26 janvier, d’Alex Pretti, un infirmier en réanimation, âgé lui-aussi de 37 ans, abattu alors qu’il était venu filmer les probables exactions des agents de l’US Customs and Border Protection (USBP), une agence relevant, comme l’ICE, du département de la Sécurité intérieure étatsunien. À chaque clic, le visage de Raoul se crispait.

– Ce sont des fascistes, compagnon, de purs fascistes des temps archaïquement postmodernes que nous vivons ; cette gangrène, tu le sais autant que moi, peut s’étendre comme un brasier. Toutes les digues sont en train de sauter.

– Mais tu ne penses pas – ai-je tenté, pour le sortir de la pression affective que visiblement il ressentait – que, d’une certaine manière, ce que recherche Trump et sa bande, c’est à nous terroriser en nous enfermant dans nos affects, et ce faisant en nous désarmant. J’ai toujours, pour ce qui me concerne, la faiblesse de penser que notre meilleure arme, c’est précisément de penser sérieusement le monde tel qu’il va en nous entraînant vers le chaos, mais aussi de réfléchir collectivement à la meilleure manière de résister à cette fuite en avant vers le pire.

– Tu as raison, amigo. On se connaît depuis belle lurette : un presque demi-siècle, tu te rends compte… Chaque fois que nous avons été confrontés à des situations concrètes, on les a d’abord pensées, analysées. Mais chaque fois, nos affects étaient au cœur de nos impulsions. Ils n’enferment pas, compagnon, les affects, ils disent un état d’âme, ils mobilisent d’abord le corps. La tête vient après, quand elle vient penser l’affect et l’objectiver. La grande différence entre le temps dont nous parlons – celui d’avant la grande défaite de la pensée – et de notre présent de catastrophes répétées, c’est le rythme effréné de prolifération de la barbarie. On ne peut suivre ses effets qu’en spectateur accablé, mais désireux de n’en pas perdre une miette. Debord avait raison : « Le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » [3]. Quand des monstres comme Trump, Poutine, Netanyahu, tant d’autres le dominent, les médiocres qui le promeuvent sont, non seulement, complices du crime, mais porte-voix du néant éthique qui les habite. Donc pensons, si tu y tiens, mais sans chasser nos affects.


Bien sûr, la balle était dans mon camp. Je savais Raoul assez habile pour rétablir l’équilibre en la renvoyant à son interlocuteur quand il se sentait déstabilisé par un défaut de faiblesse.

– Nous serons d’accord, j’en suis sûr, pour nous entendre sur le fait que l’affect est au cœur de toute démarche de pensée qui, elle, s’arrime à le dépasser pour le rendre opérationnel. Car il ne suffit pas d’haïr les monstres susnommés pour les contrarier. Il faut comprendre les motivations et les réflexes prédateurs qui fondent leurs actes criminels. Les États-Unis et leurs alliés, l’Occident plus généralement, sont en train de subir un choc de réalité. De fait, Big Brother, sa pièce maîtresse, n’existe plus que comme souvenir d’une surpuissance. Son déclin prolongé est avéré et, probablement, irréversible. Économiquement, il a perdu tous ses atouts au profit de la Chine, qui est en train de gagner – et dans les grandes largeurs – la guerre économique inter-capitaliste. C’est elle qui alimente le marché de ses marchandises. L’industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que son relèvement semble impossible. D’où son désir – assurément fou – de se réinventer comme Néo-empire interventionniste et guerrier alors que, depuis presque quarante ans, toutes ses aventures militaires se sont soldées par des échecs cuisants. Le parallèle est ici évident avec la chute de l’Union soviétique, en 1991, qui intégra son déclin en se débarrassant d’un communisme largement inexistant et en ralliant le monde dit libre, mais sans cesser de se penser comme État opérant, conquérant et despotique. Dans le cas russe, Poutine, pur produit kagébiste, remonta avec succès la mécanique nationale-populiste pour maintenir la Russie dans le concert des puissants. Sa sale guerre contre l’Ukraine fut sa manière de confirmer sa capacité de nuisance. Dans le cas américain, Trump et la bande de dangereux illuminés qui l’entourent s’ingénient à fomenter des opérations guerrières assez grotesques, comme celle du Venezuela, dont le seul but serait de mettre la main sur sa copieuse réserve de mauvais pétrole, aventure dont le seul effet, à ce jour, est, semble-t-il, d’avoir capturé à la mafieuse, parfaitement illégalement en tout cas, Maduro et son épouse.

Quant à ses prétentions sur une conquête du Groenland, elles sont d’autant plus grotesques que les States disposent déjà, et depuis 1951, non seulement d’une base militaire opérationnelle en territoire groenlandais, celle de Pituffik (ex-Thulé), mais aussi d’un accord d’extension possible de son périmètre signé à la même date avec le Danemark – devenu de facto protectorat américain. Quant au sort des Groenlandais depuis que les Yankees s’y sont installés, tout le monde s’en fout. Et pourtant, il en dit beaucoup de la folie d’un monde qui couve depuis longtemps : déplacements massifs de populations attachées à leur territoire, expérimentations douteuses comme cette tentative de construction sous la glace d’une base de lancement de missiles et d’un dépôt d’armes chimiques que le réchauffement climatique pourrait ramener à la surface, accumulation de déchets toxiques en tout genre. De quoi donc est fait le soudain intérêt de Trump pour un territoire déjà placé (encore de facto) sous son contrôle ? De rien. D’un coup de tête, d’un bluff, d’une lubie. Ou, possiblement, d’une vague promesse qu’il aurait faite à son pote transhumaniste nazi Elon Musk, patron de SpaceX, de lui offrir de la place pour la construction d’infrastructures servant ses sordides intérêts commerciaux. C’est ainsi qu’il faut probablement saisir ce mafieux qui préside aujourd’hui aux destinées d’un pays hébété par ces outrances. La culture de Trump, c’est le business, cette idée pathologiquement criminogène qui prône que tout s’achète et tout se vend, même les consciences, doublée dans son cas d’un prolongement qui fait sa marque, à savoir que le viol – des âmes, des esprits, des corps, des territoires – reste l’arme du fort, la preuve même de sa puissance. C’est ce type odieux au-delà du raisonnable qui a remporté l’élection américaine de 2025 avec 49,8 % des suffrages, mais un petit 1,5 % de différence avec sa peu brillante rivale démocrate.


Raoul m’avait écouté sans m’interrompre, mais en manifestant quelques moments de doute. Ses mimiques en attestaient.

– Je t’accorde un avantage. C’est ta capacité à transcender l’affect que nous partageons en une vision globale et indéniablement pensée d’une situation où Trump ne serait, in fine, pour la classe dominante d’un Empire en voie d’effondrement, que le parangon du type qui osera tout, même le pire, surtout le pire, pour la sauver d’un naufrage à venir.

– C’est une manière de me comprendre, mais un peu biaisée. Au-delà de Trump et des États-Unis, nous assistons depuis longtemps déjà à une médiocratisation générale du monde. Sa caractéristique, c’est de toucher toutes les classes. Si une ombre gagne, l’ami, c’est celle-là, et elle se propage désormais à grande vitesse. L’ « enseignement de l’ignorance », si justement analysé en son temps par Jean-Claude Michéa [4], a largement produit ses effets dans l’effondrement culturel et éthique d’un monde qui produit – à la chaîne, dirais-je – des femmes et des hommes de pouvoir d’une médiocrité affligeante. Pour nous, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, le compte y est. Michéa y voyait l’effet d’un « déclin régulier de l’intelligence critique, c’est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale [5]. » Pour ma part, j’aurais évité de qualifier de « morale » cette impérative « nécessité ». Car, sans repères temporels, sans connaissances minimales de l’histoire des anciens temps, l’horreur que provoquent des images comme celles des crimes gratuits de Minneapolis, est certes constatable par n’importe quel humain non déshumanisé, mais elle ne l’affecte que moralement sans qu’il en tire forcément une leçon sur la portée politique de ces crimes gratuits commandités par une puissance en voie de fascisation absolue. Ce que je veux dire par-là, c’est que cela fait longtemps que l’indignation ne suffit plus. Il faut l’inscrire dans l’Histoire, à sa place et selon ses capacités. En cessant d’en être le spectateur affligé mais impuissant. Notre rôle, compagnon, au vu de ce qu’on a vécu, c’est de faire en sorte que cette jeunesse qui bouge et se mobilise ne soit pas simplement affectée par tant d’inhumanité, mais transforme ses affects en actes de résistance. C’est, de mon point de vue, ce qui se passe précisément à Minneapolis et dans bien des villes des États-Unis. On y voit se constituer un mouvement massif et pluriel de résistance active et organisée à l’ignoble. Une résistance qui, si elle s’élargit, se structure et tient, face à la répression de l’ICE, dans le soutien sans faille aux immigrés traqués par le fascisme trumpien, aura tracé la route à suivre partout ailleurs. Les temps que nous vivons, ai-je tendance à penser, sont trop durs pour se laisser aller au seul désespoir des défaites annoncées. Il convient de s’armer pour les comprendre et les retourner en victoires. Tu ne crois pas, Raoul ?

En guise d’approbation, l’ami leva son verre et entonna L’Internationale.

Oui, il ne dépend que de nous que les mauvais jours finissent !

Freddy GOMEZ