A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l’Émile en regardant les faibles flammes s’échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd’hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu’à l’ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu’il s’était cuisinée pour deux jours – histoire d’être tranquille demain –, quelques courriers qu’il avait en retard. Oui, tout était lent désormais dans ce qu’il entreprenait : l’envie, le geste et le reste. Le souffle aussi était court, ce qui ne l’empêcha pas, avant la nuit, cette nuit qu’il craignait tant, de se servir un dernier verre et de se rouler lentement, très lentement une cigarette. En souriant, comme ça, à une idée qui, comme ça, venait de lui passer par la tête.

Ses cigares italiens sans forme, tordus, très noirs, très forts et qu’on appelait des clous de cercueil, lui manquaient à cette heure précise où, juste avant la nuit, lentement, l’Émile sentait monter en lui ce moment délicieux entre tous où, dans la plus extrême solitude, pointait une idée susceptible de le distraire un peu. Là, un clou de cercueil aurait été le bienvenu, se dit-il. Hélas, la médecine l’avait privé de ce plaisir. Et, quoique rarement, il pouvait être obéissant.


Pour être juste, l’Émile n’aimait pas les souvenirs. Depuis qu’il vivait seul dans sa vieille ferme briarde, il les congédiait dès qu’ils se convoquaient. « Pas pour moi », se disait-il. La vie est déjà pénible pour l’encombrer davantage. À la mort de sa compagne, Mathilde, qu’il avait aimée au-delà du raisonnable, il avait décidé de vivre dans le présent d’un temps sans passé ni futur, une parenthèse dont il connaissait le début mais pas le terme. Dès qu’une bribe de mémoire venait l’encombrer, il la chassait. « Non, pas pour moi, se répétait-il, la mélancolie ne me va pas. » Les seules images mémorielles qu’il tolérait, avaient trait à son enfance. Il se contentait de tenir la nostalgie à distance, en cherchant à comprendre pourquoi, à son âge respectable, il se sentait encore tributaire de ce temps d’apprentissage où rien n’avait collé.

Ce soir, pourtant, à cet instant précis où, tirant sur sa clope mal roulée, il regrettait ses clous de cercueil, c’est un retour d’enfance qui s’insinuait dans sa caboche. Insistante, précise, vive. Et plus précisément celle de son logis de la rue Piat où, seul ou avec ses deux potes, Jean-René et David, il s’inventait des aventures invraisemblables dont il n’avait plus l’idée, sauf qu’elles étaient toujours loufoques. À part comme incise de la pensée, il se demanda pourquoi, soudain, ce souvenir précis lui revenait. Et il trouva.

La chose avait sans doute à voir avec l’installation dans la maison du bout du chemin d’un nouveau voisinage : un couple de jeunes avec enfant. L’après-midi même, les récents arrivants étaient venus se présenter. Après avoir consulté un quelconque guide de sociabilité rurale, ils avaient dû se dire que ça se faisait. L’Émile leur avait parlé sans leur ouvrir le vieux portail de bois. Il se disait que ces deux hurluberlus déchanteraient assez vite de la campagne. Trop polis pour être honnêtes, les deux visiteurs s’étaient présentés sommairement. Ils venaient de la ville, la grande, ce dont il se serait douté, avec l’intention – absurde à ses yeux – de « faire lien et, si possible, commun ». Pour toute réponse l’Émile leur avait dit qu’il leur souhaitait bien du plaisir, ce qui les fit rire mais n’eut pas l’heur de les troubler. Pendant qu’ils se répandaient en banalités sur la grande ville et en lieux communs écologiques, c’est le gamin qui attira son attention. D’abord silencieux, étonnamment silencieux, il avait vu son regard se porter sur le fer à cheval qui décorait son branlant portail – c’était une manie de Mathilde d’en accrocher partout au prétexte que ça portait bonheur. Puis, levant les yeux vers lui, le gamin lui avait demandé : « Il est où ton cheval ? ». Sans réfléchir, l’Émile, qui n’avait jamais eu de cheval de sa vie, lui avait répondu : « C’est un cheval migrant – je l’appelle « Tête d’or » à cause de sa crinière. Il est libre, il va où il veut. Peut-être qu’il passera te voir chez toi. « Traite-le bien, gamin, il le mérite. » Le visage du garçon – Lucas – s’était métamorphosé. C’était celui de l’enfance quand elle fait corps avec sa quête. « “Tête d’or”, ça me plaît », dit-il avant de repartir vers chez lui, tenu de chaque main par ses parents, qui craignaient sans doute qu’il se perde.


Le retour d’enfance venait de ça, de cet échange de regards, de cette idée qui naturellement lui était venue de s’inventer un cheval du nom de « Tête d’or » avec la même appétence pour l’imaginaire que, gamin lui-même, il convoquait avec cette joie souveraine de posséder un trésor et au grand désespoir de ses parents qui y voyaient un lourd handicap qui le faisait constamment déroger au principe de réalité.

« Ils étaient comment mes parents ? », se demanda l’Émile à cette heure sans heure de la nuit où le vent soufflait si fort sur le hameau de Cormeron qu’il réveillait toutes ses hantises. Il savait qu’il attendrait longtemps pour trouver, s’il venait, ce sommeil du juste qui toujours lui avait fait défaut – et plus encore depuis la mort de Mathilde. Il mit une nouvelle bûche dans la cheminée, se versa un nouveau verre, se roula une autre cigarette et se reposa, à haute voix cette fois, la question : « Ils étaient comment mes parents ? » Un silence précéda un invraisemblable effort de mémoire pour, les yeux fermés, se remémorer leurs visages, leurs corps, leurs attitudes, leurs manières d’être, de parler et de se taire. À quoi bon tout ça ? À quoi bon ressasser un temps que le temps a heureusement effacé, rangé au rayon de l’oubli bienfaiteur. On n’est pas de sa famille, on est ce qu’on s’est fait, un homme de son temps que le temps a trahi. Et puis, il s’entendit une nouvelle fois se parler à voix haute : « Que me reste-t-il, au fond, de mes vieux ? » À peine quelques souvenirs, toujours tristes. Une mère malheureuse de vivre à côté de sa vie. Un père détruit par l’usine, mais fier d’en être un exécutant zélé. Sans conscience de son malheur, conforme à l’idée que le maître se fait de lui. Une mère soumise au travail domestique que personne n’aurait eu l’idée de reconnaître comme une servitude et qu’elle complétait de quelques ménages chez des rupins du 20e bourgeois puant d’avarice. Un père qui, à peine rentré chez lui, se vengeait des humiliations auxquelles l’usine l’avait soumis en jouant au tyranneau de foyer. Un couple d’époque, mal assorti tant au physique qu’au moral. Elle venait d’une famille de la toute petite paysannerie briarde. Il était de son 20e, le seul coin de Paris qu’il connaissait, mais sur le bout des doigts. Chaudronnier de métier, esclave de profession. Non syndiqué, votant pour « les gens qui savent ».

L’Émile sentait ses paupières lourdes désormais. Il eût été malvenu pour lui de passer son tour. Juste avant de s’endormir, c’est encore à voix haute qu’il s’entendit penser : « Je les ai détestés, mes parents, d’être ce qu’ils étaient, comme ils étaient, des cas extrêmes de ralliés passifs à l’ordre d’un monde qui les humiliait. Je ne saurais dire qu’ils ne m’aimaient pas, mais j’ose penser qu’il m’est souvent arrivé à moi de les détester. »


Au matin, c’est le froid qui réveilla l’Émile. Comme chaque fois qu’il bravait la nuit, il se sentit tout transi dans son fauteuil à oreilles. Le feu crépitait encore, mais comme une vie qui s’étiole. Dehors, il faisait encore obscur. Noir complet. Il se traîna jusqu’à la cuisine, se chauffa du lait qu’il augmenta de deux fortes cuillerées de miel et, péniblement, monta à l’étage pour rejoindre son antre. C’était une large pièce mansardée aux murs croulants de livres stockés dans des cartons ajourés pour voir leurs tanches et meublée d’une vaste table de travail, d’un canapé et d’un fauteuil en cuir de très ancienne facture. « Qu’est-ce que je fous là, se dit-il, loin de tout, abandonné à ma solitude. Pourquoi n’ai-je pas tout bazardé à la mort de Mat ? Pourquoi n’ai-je pas changé d’air, de vie, pour me faire d’autres souvenirs, les miens, des souvenirs en propriété propre, légers ? » Dans un mouvement de pensée contradictoire qu’il connaissait, la réponse ne tarda pas : « C’est sans doute qu’ici il me reste à faire et qu’ailleurs il faudrait d’abord que je me fasse à l’endroit. » L’antithèse lui sembla peu satisfaisante, mais il la retint, une fois encore, comme proposition finale. Car il pratiquait la dialectique, mais détestait la synthèse.

Il entreprit de relire quelques pages au hasard du Vieil homme et la mer d’Hemingway, en regrettant que la sienne ne fût qu’intérieure, puis, enfin distrait de soi et enroulé dans une couverture de grosse laine, il avait fini par s’endormir vraiment au petit matin. À peine deux heures, en fait. En clair, une fois encore, il s’était arrangé avec son sommeil pour qu’il ne lui volât pas trop de temps. Sachant qu’il ne comptait pas en excès, il avait décidé de pratiquer un somnambulisme actif.


L’Émile buvait par ennui mais avec entrain au bistrot de Cormeron. En attendant que, dans le brouhaha matinal du lieu, lui vienne sa phrase du jour. Aujourd’hui elle avait de quoi satisfaire les pochtrons de la petite bande : « Quitte à mourir, je préférerais que ce fût sous un nom d’emprunt pour ne pas avoir à revoir ma famille au cimetière. » On ria autour de lui, ce qui le ravit. Moi, je la notai. Comme d’habitude. Il faut dire que j’écris comme ça, sur le vif, à partir de quelques notes jetées sur un carnet. Je les laisse infuser et à l’occasion j’y puise mon matériau. Par la suite, nous nous étions rencontrés à l’occasion d’une fête de village. Foireuse, la fête, comme souvent. Juste l’occasion de fêter quelque chose et de boire. Là c’était la Saint-Jean, si je me souviens bien. À vrai dire, ce très solitaire Émile m’intriguait depuis qu’un petit héritage nous avait permis, à ma compagne et à moi, à la fin des années 1990, d’acheter une maison briarde au Bourg-du-Haut, à deux pas de Cormeron. C’était un pied à terre campagnard, rien de plus. Aucune intention, chez nous, de nous ancrer au terroir. Trop urbains pour cela, sans doute.

En découvrant le lieu et plus encore en l’arpentant, j’avais repéré, à diverses reprises, l’Émile. Il est vrai qu’il était l’un des rares vieux du village à s’adonner à la marche en solitaire. De loin, pourtant, elle semblait peuplée, sa marche, tant sa gestuelle était active. Comme s’il discourait en s’adressant à des acolytes de déambulation ou à sa Mathilde. J’y voyais une manière de résister à sa solitude, et c’était probablement cela.

Le café – « Chez Gina » – fit le reste. D’étape en étape, il nous rapprocha. « T’écris toujours, bonhomme ? », me dit-il un jour où, effectivement, j’étais courbé sur mon ouvrage. « Oui, des notes, comme elles me viennent. Comme ça. Pour capter les humeurs de mon temps intérieur, rien de plus. » Le bonhomme sembla se satisfaire de ma réponse sans chercher à en savoir davantage.

De fil en aiguille, l’Émile s’attacha à moi, à nous. Il nous trouvait, nous dit-il un jour de confidence, « un peu au-dessus de la moyenne des habitants du coin ». Et ajouta, songeur : « Comme moi, en somme ; comme ma Mathilde aussi. » Le bistrot fut notre lieu de rencontre préféré. Bientôt, l’Émile s’y laissa aller, mezza voce, à quelques confidences sur sa jeunesse.

– Tu sais, me dit-il un jour où il avait décelé mes inclinaisons libertaires, j’ai connu du beau monde du temps de “l’anarchie populaire”.
– C’est quoi, ça ? ai-je demandé.
– Un ferment qui s’est perdu. Maintenant, les anars, c’est des bac plus cinq. Ou plus. Moi, je te parle d’un temps où l’anarchie, vulgaire je te l’accorde, irriguait un petit peuple de durs à cuire instruits de quelques principes, âpres à la tâche et fraternels. Ils avaient les mains calleuses et l’esprit canaille. Tout pour me plaire, en somme.

C’est ce jour que j’appris que l’Émile, qui en faisait sacrément moins, avait quatre-vingt-cinq ans passés.
– Tu rigoles, compagnon !
– Non, jeunot, je tiens mes statistiques à jour.

Puis, de fil en aiguille, il m’accorda le privilège de visiter son antre, ce qui n’était pas dans ses habitudes de solitaire enkysté dans ses souvenirs. Là, je découvris un monde en désordre, mais riche de trésors.
– Tu prends ce que tu veux, ça évitera la benne.
– Tu n’as pas de descendance ?
– Non, l’ami, ça évite les désillusions. Je suis le dernier d’une dynastie peu glorieuse.


Six mois plus tard, l’Émile tira sa révérence sans l’avoir prévue. La mort vint, dit-on, paisible, devant l’âtre de ses solitudes, une nuit sans lune d’un interminable hiver. J’appris qu’il n’avait ni souffert ni accéléré son trépas. Une belle mort, en somme, de celle qui ne contrarie pas. Peut-être que, ce soir-là, il avait pensé à « Tête d’or » et à la quête du jeune Lucas pour le retrouver. Les quêtes les plus belles sont les plus désespérées.

Freddy GOMEZ