A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Olivier BESANCENOT et Michael LÖWY
MARXISTES ET LIBERTAIRES
Affinités révolutionnaires

Libertalia, 2025, 224 p.


« Nous soutenons que l’affirmation libre de tous les points de vue,
que la confrontation permanente de toutes les tendances,
constituent le plus indispensable ferment de la lutte révolutionnaire. »

André Breton, « Du temps que les surréalistes avaient raison » (1935).

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Il n’y a plus aujourd’hui, à proprement parler, de mouvement révolutionnaire organisé. Seulement quelques restes, issus des grandes vagues révolutionnaires des deux siècles précédents, réduits à quelques groupuscules qui peinent à se faire entendre et à s’entendre eux-mêmes. Cette situation traduit évidemment la décomposition complète d’un mouvement qui s’était initialement construit à partir des luttes ouvrières, puis qui avait tenté de se reconstituer sur une base sociale élargie dans le courant des années 1960-1970. De tout cela, il faut bien constater qu’il ne reste rien, ou pas grand-chose : des révolutionnaires sans révolution. Dans l’époque d’un capitalisme crépusculaire, on ne peut que le déplorer. Car c’est à l’instant du plus grand danger qu’il faudrait savoir reprendre la part la plus précieuse de ce que les diverses expressions du mouvement révolutionnaire passé nous lèguent dans leur inachèvement.

Cette question de la reprise des excédents contenus dans ce qui s’est figé en idéologie, à partir de ce qui était originellement pensée vivante de la praxis révolutionnaire – question qui est tout aussi bien celle de la reprise même d’un mouvement révolutionnaire –, n’est pourtant pas condamnée à s’évanouir avec ce monde en décomposition. À condition qu’elle ne soit pas saisie comme une simple imitation du passé, qu’elle ne s’enkyste pas dans de nouvelles coquilles idéologiques, qu’elle soit conçue au front de l’histoire, elle peut se poser à nouveau comme l’exigence centrale d’une société en crise cherchant les voies de sa réinvention. Mais comment reprendre quand les éléments épars de ce qui reste de critique révolutionnaire ne parviennent pas à se déprendre – de leurs dogmes désuets, de leurs habitudes encombrantes, de leurs comportements fragmentés et stéréotypés ? Comment reprendre quand leur propre entendement se fige et, littéralement, n’entend plus ? La question de la reprise révolutionnaire se double alors, à partir d’une considération des obstacles extérieurs que le monde de la domination et de l’exploitation lui oppose, d’une attention toute particulière à un ensemble d’obstacles intérieurs qu’il s’agit là aussi de lever. C’est qu’à côté de la transformation du monde, un entendement révolutionnaire est lui aussi à refaire.

La récente réédition, dans une version actualisée et augmentée, de Marxistes et libertaires. Affinités révolutionnaires (Libertalia, 2025), signé conjointement par Olivier Besancenot et Michael Löwy, me semble pouvoir indiquer quelques pistes de réflexion sur la façon dont cet entendement pourrait commencer à émerger. Cet ouvrage doit d’abord pouvoir se lire pour ce qu’il énonce explicitement, c’est-à-dire comme un manifeste pour un marxisme libertaire, et non comme une brochure de propagande du NPA, parti auquel les deux auteurs sont affiliés. Il faut d’ailleurs remarquer que, lors de sa première publication en 2014, l’ouvrage avait déjà rencontré une certaine hostilité de la part de ceux qui ne supportent pas que l’on bouscule les identités politiques établies, qu’ils soient marxistes ou libertaires. Plus important me paraît le geste d’ouverture dialogique proposé par ce livre. Ce n’est, à vrai dire, que la reprise d’un geste déjà effectué par Daniel Guérin ou par la revue Noir et Rouge dans les années 1960, pour ne citer que ces exemples, parmi tant d’autres qui se réclamaient aussi d’un marxisme libertaire [1]. Le rapprochement et le dialogue entre anarchistes et marxistes, voilà ce qui avait permis alors la possibilité d’un mouvement inédit comme celui de mai-juin 1968. Il m’a plu ainsi de lire ce livre comme un appel à une réinvention possible de la révolution dans le dépassement de clivages historiquement datés. Non pas en faisant table rase du passé (Besancenot et Löwy reviennent longuement, à raison, sur l’histoire des mouvements révolutionnaires), mais en sachant se décharger d’une mémoire lourde qui encombre le présent et oblitère l’avenir. Je ne peux alors que souscrire à ce que Besancenot et Löwy énoncent dans leur avant-propos : « Un certain nombre de questions ont été le point d’achoppement entre socialisme et anarchisme, elles ont toujours divisé marxistes et libertaires ; il ne s’agit plus tant de “trancher le débat” que d’exploiter ces réflexions pour trouver des pistes de convergence possible. » [2]

Le premier grand mérite de l’ouvrage est donc de poser les bases d’un dialogue entre révolutionnaires de divers horizons – que je ne limite pas, pour ma part, aux seuls marxistes et anarchistes. Ce dialogue, pour être fécond, n’est pas appréhendé dans le but d’opérer une synthèse programmatique, mais pour établir et renforcer les affinités révolutionnaires, ainsi que l’indique le sous-titre. Ce que Besancenot et Löwy appellent « marxisme libertaire » « n’est pas une doctrine, un corpus théorique achevé : il s’agit plutôt d’une affinité, d’une certaine démarche politique et intellectuelle : la volonté commune de se débarrasser, par la révolution, de la dictature du capital pour bâtir une société désaliénée, égalitaire, libérée du carcan autoritaire de l’État [3] ». On retrouve là le concept sociologique d’affinité élective, cher à Löwy, qui lui avait permis de dégager la cohérence de certains phénomènes de pensée hybride, comme le romantisme révolutionnaire ou comme le messianisme utopique de penseurs comme Buber, Landauer, Scholem, Benjamin ou Bloch [4]. Nul doute que l’emploi de ce concept pour définir le marxisme libertaire renvoie à cette idée que les pensées, en vérité, sont produites pour rencontrer d’autres pensées, et pour engendrer, dans ces rencontres, de nouvelles pensées. Voilà, me semble-t-il, ce qu’il faut lire en creux dans Marxistes et libertaires : la révolution commence par la réouverture du dialogue.

Je dirais ensuite que ce livre, en abordant « un autre versant de l’histoire (...) : celui des alliances et des solidarités agissantes entre anarchistes et marxistes » [5], nous offre la possibilité de percevoir les perspectives oubliées qui gisent dans le passé, mais qui, dans leur inachèvement, restent malgré tout ouvertes sur l’avenir. On se plaît par moments à rêver : et si la Première Internationale ne s’était pas dissoute ? et si la Commune de Paris en 1871 n’avait pas été écrasée ? et si la révolution russe ne s’était pas terminée dans la terreur rouge ? et si, en Espagne, les marxistes du POUM et les anarchistes de la CNT avaient réalisé une alliance durable ? Il y aurait tant de belles uchronies à écrire. Mais, comme le disent clairement Besancenot et Löwy, il ne s’agit pas de refaire l’histoire, mais plutôt de tirer toutes les conséquences des événements tragiques qui ont parsemé l’histoire de la révolution pour envisager l’avenir. Il faut de toute façon espérer que l’on n’essaiera pas de refaire cette histoire. Et, pour ce, il faudra bien plus que retenir les leçons du passé. Il s’agira aussi, ce sur quoi l’ouvrage de Besancenot et Löwy ne se penche pas vraiment, de rompre avec les versions martyrologiques de l’histoire de la révolution et avec les récits tendant à faire des révolutionnaires des héros de légende. Bien que toutes les figures évoquées dans cet ouvrage méritent d’être rappelées à notre mémoire, il serait inconséquent d’en faire de nouvelles idoles. Ce n’est pas l’intention des auteurs, mais le risque de la dérive idolâtrique, ou tout simplement idéologique, est un problème qu’ils auraient pu poser plus explicitement, étant donné leur antistalinisme. Il n’en reste pas moins qu’ils comprennent assez bien que le divorce entre marxistes et anarchistes est bien plus lié à des « contentieux historiques » (dont la révolution russe, qu’ils perçoivent comme une « lutte fratricide », reste le plus clivant) qu’à une simple mésentente au niveau des idées. D’où leurs efforts pour prendre en compte les différents points de vue et pour raconter l’histoire du mouvement révolutionnaire d’une façon moins manichéenne, préférant montrer la complexité de cette histoire, où ce qui peut être considéré comme erreur ou faute n’est pas l’apanage d’un camp contre un autre. Leur regard historiographique se veut principalement un moyen de dépasser les points de vue partisans, trop englués dans les polémiques stériles. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que leur analyse du passé se place au-dessus de toute critique – je m’interroge, par exemple, sur la soi-disant autonomie de la Tcheka, la police politique créée par le pouvoir bolchévique en décembre 1917, dans les initiatives de répression sanglante qu’elle a exécutées. Où cette information historique a-t-elle été trouvée [6] ? Mais l’important se situe bien plutôt dans la démarche consistant, en quelque sorte, à défaire et déconstruire le rapport fortement « identificatoire » (excusez le barbarisme) des militants avec une histoire plus légendaire que réelle et avec ces rôles stéréotypés véhiculés par les figures sacralisées d’un Lénine, d’un Trotski, mais tout aussi bien d’un Makhno. Peut-être Besancenot et Löwy ne vont pas assez loin dans cette démarche, mais il faut leur reconnaître qu’ils en donnent l’amorce. En tout cas, seul un rapport distancié avec cette histoire permettrait de conjurer, un tant soit peu, les spectres qui la hantent.

Mais Besancenot et Löwy ne se contentent pas de ce regard rétrospectif. Leur ouvrage ouvre aussi une discussion sur les questions politiques qui divisent encore aujourd’hui marxistes et anarchistes. Reconnaissant que celles exposées ne sont pas exhaustives, ils abordent ainsi celle du rapport de l’individu au collectif, celle de la « prise de pouvoir », celle de l’autonomie et du fédéralisme, celle de la planification démocratique et de l’autogestion, celle de la démocratie, celle des formes organisationnelles du syndicat et du parti, celle enfin de l’écosocialisme et de l’écologie libertaire. Sans entrer dans le détail de ce riche exposé (il faudrait pour chaque question traitée y consacrer un article propre), on peut néanmoins remarquer que c’est bien autour de la question proprement politique – la question non seulement de la politique, mais surtout du politique – que le débat entre anarchistes et marxistes tourne depuis plus d’un siècle et demi. Il me paraît significatif que la méfiance entre ces deux courants se situe autour de leur incompréhension réciproque de leur conception du « pouvoir ». Par exemple, la critique de Besancenot et de Löwy des thèses de Holloway [7], qui n’est pas un anarchiste mais un marxiste plutôt hétérodoxe, reprend ainsi la vieille antienne de la naïveté anarchiste qui s’imaginerait pouvoir abolir toute forme de pouvoir. Holloway, on le sait, a voulu distinguer le « pouvoir de » (le pouvoir comme capacité pratique) du « pouvoir sur » (le pouvoir comme autorité coercitive), pour expliquer que la visée du mouvement révolutionnaire devait se concentrer sur la disparition du deuxième, et non sur tout pouvoir. Mais, pour Besancenot et Löwy, il y a et il y aura toujours du « pouvoir sur », même dans les décisions prises le plus démocratiquement possible. Il s’agit, à mon avis, d’une incompréhension de ce que Holloway a voulu signifier, même s’il faut admettre que sa réflexion sur le pouvoir reste par trop abstraite et ne s’appuie pas sur des exemples historiques d’expériences de démocratie directe qui lui auraient permis de préciser sa pensée. Je ne crois pas qu’Holloway s’imagine un monde sans forme politique quelconque, et s’il ne parle pas de démocratie, qu’il soit pour l’anarchie prise au sens péjoratif du terme. Mais, a contrario, Besancenot et Löwy, dans cette critique adressée à Holloway, ne doivent pas être compris comme des adorateurs de tout pouvoir. Tout ceci indique seulement qu’entre les courants marxistes et anarchistes, derrière les mêmes mots, on n’entend sans doute pas les mêmes concepts.

Il n’en reste pas moins que la discussion libre et ouverte me paraît tout à fait possible. La suspicion réciproque entre anarchistes et marxistes peut être tout à fait levée, à condition que la convergence recherchée ne s’oriente pas vers une uniformisation de la pensée révolutionnaire, ni de sa traduction en pratique. C’est bien ce que soulignent Besancenot et Löwy dans leur conclusion lorsqu’ils affirment : « En fait, il n’existe pas un seul marxisme libertaire, mais une grande diversité de tentatives, plus ou moins réussies, de jeter des ponts entre les deux grandes traditions révolutionnaires [8] ». Et peut-être n’est-ce pas tant le pouvoir finalement qui pose problème que la façon de le concevoir hégémoniquement. La critique de la politique commence dans la critique des catégories héritées. Elle se fonde dans la réinvention du dialogue. Reconnaître l’autre dans sa différence et en faire la richesse des rapports humains, voilà sans doute un éclairage éthique qui devrait se projeter sur toute question politique, réduite trop souvent à la problématique du pouvoir comme technique.


« Comment nous entendons-nous au début ?
En chantonnant sans fin et en dansant.
 »
Ernst Bloch, L’Esprit de l’utopie.

« Et voilà, mon frère, que nous avons appris à discuter
bien calmement et simplement
Nous nous comprenons à présent – il ne nous en faut pas davantage.
Et je dis que demain nous deviendrons encore plus simples,
nous trouverons ces mots qui pèsent le même poids
dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres
et on appellera alors les figues : figue, et le rafiot : rafiot,
et jusqu’à ce que les autres en sourient et disent « de tels poèmes
on t’en fait cent par heure ». C’est cela que nous voulons nous aussi.
Parce que nous, mon frère,
nous ne chantons pas pour nous distinguer du monde,
nous chantons pour rassembler le monde.
 »
Yannis Ritsos, Le Chaudron calciné.

Pour conclure sans conclure – comment conclure à propos de ce qui réclame une ouverture ? – j’aimerais indiquer tout d’abord les limites du propos général de Marxistes et libertaires. La première concerne une question absente, mais qui me semble primordiale dans le rapprochement à effectuer entre marxistes et libertaires, car étant le point aveugle des deux courants. Cette question est celle du quotidien vécu de la pratique militante. Il y aurait ici beaucoup de choses à critiquer chez les uns et les autres. Le militantisme politique ne prend-il pas la forme d’une certaine aliénation ? N’y a-t-il pas plusieurs façons de pratiquer la politique ? Le militantisme est-il le seul faire valable pour une nouvelle pratique de la révolution ? Autant de questions que je laisse en suspens, mais qui devraient nous occuper sérieusement – ou pas trop sérieusement, si vous comprenez ce que je veux dire.

Ensuite, je ne suis pas certain que la révolution à venir doive être essentiellement « marxiste libertaire ». Bien d’autres courants de pensée (et pas seulement politiques) pourraient venir la féconder. L’ouvrage de Besancenot et Löwy montre déjà, à travers quelques portraits choisis, que le marxisme libertaire ne puise pas ses sources uniquement chez Marx ou Bakounine ; c’est ainsi la présence d’André Breton, de Benjamin Péret ou de Penelope Rosemont qui rappelle que la poésie surréaliste joue aussi son rôle. Mais ce rappel n’est que fugace dans l’ouvrage. C’est encore plus flagrant quand on constate que rien n’est dit aussi de l’apport important des situationnistes dans l’élaboration d’une théorie révolutionnaire qui se situe par-delà l’antagonisme entre marxisme et anarchisme, ni même de leur recherche pour abolir la séparation entre art et politique. Mais au-delà, les apports pour renouveler la révolution ne viendront pas seulement de l’héritage des avant-gardes politiques et artistiques. Elles viendront aussi peut-être de la psychanalyse, de l’anthropologie, de l’histoire de l’art, etc. Et aussi, sans doute, de diverses pratiques populaires qui ne sont pas passées par de longues routes théoriques.

Nous avons à ouvrir le champ le plus large.

Et dans le cours de ses réflexions, comment ne pourrais-je pas me souvenir de mon ami Américo Nunes ? En cette même année, est paru un très beau livre d’entretiens qu’il avait livrés à Yann Martin, un de ses anciens étudiants et ami [9] où j’ai retrouvé cette parole d’ouverture si singulière et si bouleversante, qui m’a donné à entendre un autre son, plus sensible, de ce que pouvait être l’idéal révolutionnaire – il n’était pas le premier à m’offrir cette tonalité de la vie au fond de cet idéal, mais il m’a conforté dans la vérité de celle-ci. Dans ce livre, qui retrace le parcours de sa vie, ou plutôt, devrait-on dire, sa quête, on découvre, derrière le « révolutionnaire », l’individu rempli de doutes, d’incertitudes, mais pleinement dans la proximité des autres. Il n’est pas militant. Mais il n’est pas indifférent à la dégradation du monde. Il fait comme chacun : ce qu’il peut en fonction de ses moyens. Pas de comédie ni de tragédie, chez lui. Juste tenter de vivre et transformer cette vie comme on le peut. On en est tous là. Alors ? Que veut dire, dans la réalité de notre vécu quotidien, d’être marxiste ou anarchiste ? Aussi, j’aime quand Américo dit : « Je me suis toujours senti être, à la fois et ensemble, un irréductible “marxien et bakouninien critique”. Les marxiens et bakouniniens y voient souvent un paradoxe. Moi, pas. Ce sont, à mes yeux, deux sources d’inspiration qui se complètent. Pour le reste, il y eut des illusions ponctuelles, mais jamais, de ma part, de volonté de m’accrocher dogmatiquement à une doxa. Tout est à reformuler éternellement et sans remords. » [10] Alors ? Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous dire ? C’est difficile. Mais est-ce impossible ? Il faudrait encore que le temps qui passe nous emporte non sans quelque joie de vivre.

Tout ce que je sais, c’est que moi, je ne suis ni marxiste, ni anarchiste, ni conseilliste, ni écosocialiste, ni surréaliste, ni situationniste. Mais je sais aussi que, chez celles et ceux qui se reconnaissent dans ces identités, se trouvent des personnes qui, comme vous et moi, rêvent d’un autre monde et avec lesquelles on pourrait, en de longues et joyeuses discussions autour de plusieurs verres, « refaire » celui-ci. C’est du moins commencer à refaire, faute de monde, ce que j’appelle un entendement.

Pascal DUMONTIER
Passages… à creuser, n° 1, hiver 2025-2026.