■ Mathieu LÉONARD
Sobres pour la révolution
Nada, 2026, 192 p.
Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d’amis auprès desquels j’ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec [1] et Émilien Bernard [2], v’là que s’invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du Chien rouge n’entendent aucunement prendre le pouvoir sur À contretemps.
Mais alors comment interpréter cet hommage indirect à un canard indépendant né en 2003 dont la devise est toujours de « mordre et tenir » et dont l’ADN pourrait se résumer ainsi : « souffler sur les braises ». Les braises de quoi ? Des colères sociales, des refus de tout enrégimentement, des expérimentations vécues en-dehors de la sclérose du salariat… Si CQFD fut une école, ce fut d’abord celle de l’immersion dans un journalisme sans carte de presse ni formation, job informel appris sur le tas : comment choisir et angler un sujet, retranscrire les témoignages, fabriquer un papier vivant, c’est-à-dire débarrassé de la foireuse « objectivité » journalistique, soit un mot pour les salauds, un mot pour les alternos. Parler depuis les marges pour dépasser le marginal et viser l’universel, affilier les colères du présent à celles d’hier car il n’est rien de plus fragile qu’une lutte contingente, oublieuse de ses racines…
Pour faire vivre le mensuel marseillais, il y avait des gueules. Entendre : des personnalités entières et bien campées, tenues entre elles par des connivences difficiles à déchiffrer. CQFD ce fut d’abord un continent fait de blocs taiseux et rigolards, collection de bandits au savoir livresque, instruits des pièges de l’idéologie, insensibles aux charmes médiatiques des cadors de la lutte, fouineurs jamais blasés et donc toujours curieux, à l’affût des petites mains semant des cailloux dans les rouages de la machine.
Parmi ces gueules, l’historien Mathieu Léonard participait, entre autres, à la rédaction des « Vieux dossiers », soit autant de focus sur des révoltes passées. Mais pas que : on l’a lu aussi auscultant le ventre de Marseille ou la colère des Gilets jaunes, feuilletonner le Rojava en lutte depuis les terres du Kurdistan, bref, à l’instar de l’ensemble de la bande de la rue Consolat, se faire le relai de ce qui s’arc-boutait, urbi et orbi, contre un monde toujours plus dégueulasse et prédateur. Les meilleures choses devant se conclure, l’historien-journaliste finit par se reconvertir en vigneron dans le Vaucluse et fonder la digne cuvée « Potlatch », « un vin rouge élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles… et sans autre mystère que celui de l’alchimie du vin. » Une reconversion qui n’appela nullement l’auteur d’une excellente histoire de la Première Internationale – L’Émancipation des travailleurs [3] – à renoncer à faire parler les archives de la mémoire sociale. Fasciné par la Commune de Paris, il se demande un jour ce qui n’a pas été écrit sur ces 72 jours qui ébranlèrent l’Hexagone. Est-ce sa nouvelle vocation de vigneron qui influence alors ses recherches ou une fructueuse sérendipidité ? Quoi qu’il en soit, c’est tout en furetant du côté des barricadiers et des pétroleuses de 1871 que l’historien-vigneron isole un agent actif sur lequel peu de choses ont été dites et pensées : l’alcool.
Paru en 2022, L’Ivresse des communards défriche un terrain dont la richesse ne peut que surprendre tout lecteur, même le plus averti. L’introduction annonce la couleur : « Dans une certaine littérature versaillaise, l’alcool est un outil symbolique servant à discréditer la conduite désinhibée du prolétariat qui bouleverse l’ordre social ». L’ouvrage visite cette période hautement conflictuelle sise entre la fin du Second Empire et le début de la Première Guerre mondiale. Traçant les contours d’une sociologie infamante associant classes laborieuses et classes dangereuses ou bien « vicieuses », Mathieu Léonard explique comment, grossissant une armée prolétarienne s’entassant dans les villes pour louer ses bras, le déchaînement industriel provoque en retour une série d’ajustements politico-sociaux de la part des autorités qui craignent la colère de la plèbe. Après les travaux haussmanniens censés promouvoir une hygiène urbaine (mais aussi permettre à la troupe de mater plus efficacement les insurrections populaires), les élites s’intéressent à la santé des prolos jugés trop prestes à lever le coude. Rappelons à titre purement contextuel que, à cette époque, l’eau dite potable est toujours suspecte d’être vectrice de maladies. En conséquence de quoi le vin, la bière et le cidre sont considérés comme des boissons fiables et hygiéniques. Il est plus sûr de siroter du rouge qui tache qu’un godet rempli à la fontaine. Et nul ne peut nier que l’alcoolisme est un fléau de premier ordre. Qu’on en juge : 280 000 débits de boisson sur le territoire en 1830, 354 000 en 1879, 482 000 en 1913, « soit un débit pour 80 habitants » ! Le bar, l’estaminet, le bistrot : autant d’appellations pour un lieu ambivalent où le prolo peut liquider sa solde pour s’arsouiller mais aussi ourdir avec des camarades de lutte les plans de sa future émancipation. N’est-ce pas Zola qui a qualifié le cabaret de « parlement du peuple » ?
Ambivalent aussi est l’alcool qui peut abrutir les velléités révolutionnaires, remplir les caisses de l’État et des alcooliers, mais aussi désinhiber une colère sociale trop longtemps contenue.
Absinthes frelatées
Au chevet d’un monde ouvrier exploité dans des conditions ignobles et logé dans des taudis, le monde médical, d’essence bourgeoise, voit dans l’alcool une pathologie sociale venue nourrir la « folie morale » communarde. Conservateurs, les toubibs du XIXe assimilent l’alcool à l’« agent excitateur par excellence de toutes les perversions du cœur ». Tour à tour redoutées et fantasmées, les libations collectives sont ces prémices qui annoncent la tronche des puissants décollée de leur tronc et fichée en haut d’une pique. D’où un discours prophylactique visant à protéger le corps social (et incidemment les profits de la classe dominante) de tout nouveau chambard révolutionnaire en criant haro sur la bibine. « La bataille de l’hygiène, écrit Mathieu Léonard, se double d’une passion militante contre la dégénérescence nationale, la “névrose révolutionnaire”, le morbus democraticus (peste démocratique) et les exaltations de la foule. Il faut discipliner les mœurs et les corps des prolétaires. » La santé publique naissante tient avant tout d’une « biopolitique » et l’hygiénisme en vogue est cet horizon permettant de protéger la race française de toute corruption.
Côté révolutionnaires, on aurait tort de penser que l’ivrognerie est traitée à la légère. On sait les dégâts commis par certains spiritueux – ah ! les ravages de la fée verte, surtout en période d’interdiction quand circulent des absinthes frelatées, véritables bombes à fragmentation pour l’organisme. On a vu aussi les soudards d’en face, grognards de l’ordre bourgeois imbibés jusqu’au trognon, saccager, violer et massacrer. Si la Commune s’est accompagnée d’incontournables pillages de caves (dont le plus fameux reste les 40 000 bouteilles chourées à Badinguet), elle fut aussi cette séquence où furent promulgués des arrêtés municipaux ayant pour but de « faire cesser les troubles liés à l’ivresse ».
C’est ce fil que va tirer Mathieu Léonard dans Sobres pour la révolution. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, cet essai n’est en rien un plaidoyer moraliste pour l’abstinence. Il raconte comment le mouvement anarchiste, après les massacres de la Semaine sanglante, a su jouer de sa plasticité pour juguler ou neutraliser le péril alcoolique. Un péril qui n’a rien de fantasmagorique puisqu’en l’espace de trois générations (de 1830 à 1900), la « consommation pure par adulte passe de 15 à 35 litres annuels ». Tout comme L’Ivresse des communards, le propos de Sobres pour la révolution est servi par une riche iconographie parmi laquelle on notera le trait mordant du caricaturiste libertaire Jossot (1866-1951, de son vrai nom Henri Gustave Jossot) ou bien cette affiche radicale venue des rangs anarchistes espagnols pendant la révolution de 1936, légendée ainsi : « Borracho es un parásito – Eliminémosle ! » L’ivrogne est un parasite – éliminons-le !
« Défendre l’espace de sociabilité du cabaret comme un foyer d’humanité ou le dénoncer comme un refuge désespéré où le poison étouffe la conscience, le dilemme conduit les anarchistes à un dépassement porté par la vertu révolutionnaire et la promesse d’un monde où le bonheur rendrait l’ivresse inutile », synthétise habilement Mathieu Léonard. Le nœud dialectique est là : si l’anarchisme entend briser les chaînes de l’oppression, comment considérer l’alcoolisme sinon comme un obstacle à la construction d’un esprit libre et désentravé ? Comment construire un discours, robuste et non stigmatisant, sur l’éthylisme à distance des condamnations puritaines des ligues antialcooliques, du paternalisme patronal, de l’hypocrisie verbeuse des ensoutanés, de l’eugénisme racial du corps médical ?
Si la lutte contre l’alcool n’a jamais été un mot d’ordre majeur des forces libertaires, il n’en demeure pas moins que ses dégâts, collatéraux et souvent mis sous le boisseau, peuvent peser lourdement dans la structuration des groupes politiques et dans la confiance – fondamentale – sur laquelle doivent pouvoir compter leurs membres. Face à ce casse-tête humain et stratégique, il faut saluer le travail minutieux du camarade Léonard, patient éplucheur d’archives, qui nous offre un exposé clair et argumenté des différentes réponses envisagées pour juguler l’épidémie de picole. Loi sèche, tempérance, prohibition, morale abstème, tout un vocabulaire aujourd’hui disparu de notre présent mais qui a animé il y a plus d’un siècle les forces militantes conscientes du problème mais voulant éviter, pour la plupart d’entre elles, de virer dans un rigorisme répressif.
Appétits sexuels du mâle aviné
Plutôt que de partir de schémas rigides dispensateurs de bons et mauvais points, Mathieu Léonard est allé dénicher des pépites comme cette citation relevée à l’époque par l’écrivain Octave Mirbeau (1848-1917). Fiché dans une cellule de dégrisement, un ouvrier tuberculeux résume le tragique de sa condition : « Moi, ça va encore parce que je me saoule, de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme… Mais les gosses !... Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim !... Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !... Mais, si je buvais pas, il y a longtemps que je serai mort !... Alors, quoi faire ? ... »
Pour certains, le néomalthusianisme est une réponse. Partant du principe qu’un mâle aviné aura tendance à exprimer lourdement ses appétits sexuels, la tempérance est vue comme un outil permettant de lutter contre la « procréation inconsciente ». Le contrôle des naissances, soulignons-le au passage, s’inscrit aussi dans « une lutte pour l’autonomie des femmes ».
Dans ce sillage, les naturiens tournent le dos à la mystique du « Grand soir » portée par les organisations politiques et syndicalistes révolutionnaires. Si un monde nouveau, plus juste et égalitaire, doit poindre, ce sera d’abord par une sanctuarisation des corps nettoyés des scories de la modernité où sont proscrits la viande, le tabac, l’alcool. Un siècle avant le véganisme contemporain, une « véritable liturgie alimentaire » trace « une frontière nette entre le pur et l’impur ». « L’assiette devient un champ de bataille et un manifeste pour une humanité régénérée », souligne avec un brin d’ironie Mathieu Léonard. Face à certains excès rigoristes, l’individualiste libertaire E. Armand, de son vrai nom Lucien Ernest Juin (1872-1962), prône la détente et une main tendue vers Épicure : « Les individualistes veulent la vie passionnée, ardente, surabondante en expériences de toutes sortes, dionysaques ; ils ne la veulent pas rétrécie, étriquée, mesquine, piètre. (…) Ils ne veulent pas davantage être des “chastes” ou des “abstinents” – c’est-à-dire des apeurés de la vie qui redoutent l’expérience ou l’aventure – que des “débauchés” ou des “ivrognes” –, c’est-à-dire des déséquilibrés impuissants à apprécier l’expérience ou à hasarder l’aventure. »
Drogue dure ou manifestation culturelle, objet d’abrutissement individuel ou de jouissive socialisation, la passion alcoolique reste un vrai casse-tête philosophico-politique. Et la dédicace tracée en première page de Sobres pour la révolution par le camarade historien-vigneron n’aidera en rien à trier le bon grain de l’ivresse : « N’oublie pas que l’alcool est la source ET la solution de tous nos problèmes. » On a connu sujet de philo plus saoulant.
Sébastien NAVARRO
