A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ En ces temps où, il faut bien en convenir, le syndicalisme révolutionnaire, cette ancienne tradition française, n’existe plus qu’à échelle groupusculaire, il nous a semblé utile d’en revenir à cet ouvrage de Jeremy Jennings, paru en langue anglaise il y a maintenant presque trente ans, qui explore les intuitions et les idées qui, d’Émile Pouget et Fernand Pelloutier à Pierre Monatte et Maurice Chambelland, ont cheminé sur plusieurs générations de militants ouvriers et enrichi leurs combats pour l’émancipation sociale. Repris de Mille-neuf-cent, revue d’histoire intellectuelle – n° 8, pp. 169-174, 1990 –, cette conversation entre Jeremy Jennings et Colette Chambelland en restitue la genèse et les questionnements.

■ Jeremy JENNINGS,
SYNDICALISM IN FRANCE
A study of ideas

London, Macmillan, 1990, 276 p.

En travaillant sur Georges Sorel [1], Jeremy Jennings a rencontré quelques hommes, intellectuels et militants, qui, au début du siècle dernier [2], ont été réunis par l’idée commune qu’une forme de syndicalisme serait le levain d’une société nouvelle de producteurs fiers et libres. Il étudie, avec érudition et talent, ceux qui, de Paul Delesalle à Edouard Berth, de Georges Yvetot, Émile Pouget, Victor Griffuelhes à Georges Sorel, se rencontrèrent dans le salon d’Hubert Lagardelle – et, sans doute, dans d’autres lieux moins mondains. Il replace bien ces militants et la « Nouvelle École » dans la tradition de Fernand Pelloutier, étudie – en contrepoint – les idées du syndicalisme réformiste. À partir de 1909, le noyau de La Vie ouvrière lui apparaît comme un lieu où s’élaborent des idées syndicalistes, proches et lointaines à la fois de celles du premier groupe qui, d’ailleurs, se disloque et se désengage en partie du mouvement syndical. Très à l’aise dans cette nébuleuse, Jeremy Jennings suit les méandres compliqués d’itinéraires divergents, au fil des guerres, des crises et des scissions. Cela le mène jusqu’aux années 1960.

C’est là, en grande partie, une approche nouvelle : l’histoire des idées passe par les biographies des hommes ; ce sont les idées des syndicalistes sur l’organisation de la cité qui sont prises en compte ; beaucoup de documents utilisés sont inédits. Un pan de l’histoire syndicale s’éclaire ainsi d’une façon vive et neuve.

Cette histoire m’est familière par bien des aspects. J’ai été étonnée de retrouver chez Jeremy Jennings des interrogations de toujours, étonnée aussi de son intérêt attentif pour un courant peu connu et souvent étouffé par des histoires trop officielles.

C’est de cet étonnement qu’est né cet entretien.

Colette CHAMBELLAND


Quelle fut la genèse de cet ouvrage ?

Cet ouvrage est venu tout naturellement dans le prolongement de mon intérêt pour la tradition socialiste anti-étatiste, en général, pas seulement en France. Quand j’étais étudiant, dans les années 1970, j’ai eu comme professeur Neil Harding qui, à l’époque, travaillait à une grande étude sur Lénine – étude qui obtint le prix Isaac Deutscher. Avec lui, j’ai étudié les idées socialistes européennes, et il m’a beaucoup influencé, même si j’ai souvent pris le contre-pied de ses idées. C’est lui qui m’a incité à faire une recherche sur Sorel. Ce livre sur le syndicalisme a évidemment son origine dans mon ouvrage sur Sorel. J’ai compris qu’il y avait encore beaucoup de recherches à faire autour de Sorel, et qu’il n’y avait pas, à l’époque, d’ouvrages en Angleterre sur le sujet.

En France, non plus. Vous êtes donc parti du groupe d’hommes réunis vers 1903-1907, se rencontrant, avenue Reille, chez Hubert Lagardelle. Pourquoi ?

J’avais constaté qu’on disait trop souvent qu’il y avait une séparation radicale entre les théoriciens, comme Sorel, et les militants. C’était, pour moi, une façon d’établir qu’il y avait entre eux des contacts personnels, et qu’on ne pouvait continuer à ne citer que la phrase de Victor Griffuelhes attestant de sa préférence pour Alexandre Dumas !

Des contacts personnels, sûrement. Le problème des influences est, lui, plus compliqué. Mais pourquoi avez-vous choisi un lieu privé, un peu mondain, comme le salon de Lagardelle, et pas une réunion du comité de rédaction du Mouvement socialiste, par exemple…

C’était un artifice pour situer ces gens dans le contexte parisien de l’époque. Ce point de départ était donc arbitraire, comme le sont bien des points de départ. Mais il m’a semblé aussi correspondre à ma démarche, qui consistait à comprendre les idées à partir des biographies.

Cela vous a amené tout naturellement – et l’arbitraire du point de départ disparaît – à étudier d’autres hommes et d’autres lieux. Ce qui m’a frappée, c’est votre intérêt pour un groupe d’hommes, peu étudiés et peu connus, et dont vous avez retracé les itinéraires jusqu’aux années 1960, dates de la mort de Monatte, Rosmer et Chambelland. Vous le faites de façon vivante, concrète et originale. Votre analyse des idées passe par des biographies de militants et de théoriciens. Vous essayez de comprendre des idées par des hommes et, dans ce secteur de l’histoire, ce n’est pas traditionnel.

J’ai choisi, au début, le groupe dit de la « Nouvelle École » et les militants de l’époque héroïque de la CGT. Mais, tout de suite, il m’est apparu qu’il fallait élargir le sujet. Ce qui explique les pages consacrées au mouvement ouvrier au XIXe siècle, à Pelloutier, au syndicalisme réformiste (on ne comprend bien les choses que par leur contraire !) et au groupe de La Vie ouvrière, puis de La Révolution prolétarienne, qui m’ont beaucoup intéressé.

Les itinéraires deviennent très vite divergents.

En effet, et c’est ce qui m’a intrigué. Comment des personnages qui ont eu, pendant plusieurs années, des positions si proches, ont-ils pu évoluer dans des directions si différentes ?

Ne pensez-vous pas qu’il y avait, dès le départ, des différences fondamentales ? Sorel, Berth, Lagardelle étaient des intellectuels impliqués, par Le Mouvement socialiste, dans l’action syndicale, et vite désabusés ; les militants proches d’eux quittent très vite les organisations. Au contraire, le noyau de La Vie ouvrière est plus homogène, par l’âge, comme par les implications dans les organisations et les luttes. Ce sera le cas, aussi, du noyau de La Révolution prolétarienne, dans l’entre-deux-guerres. Ce sont des rendez-vous d’action, plus que des lieux de sociabilité.

C’est vrai. Il y a des groupes très différents. Pour moi, aborder ensemble ces personnages, c’est une façon de démontrer que l’on ne peut pas parler d’une idéologie syndicaliste, fermée et cohérente. Il y a des idées variées, évolutives. Pour moi, cela a été une façon de faire saisir la complexité des idées syndicalistes. Trop souvent, en Angleterre, quand on parle des idées syndicalistes, on se réfère à Sorel.

En France aussi, où, selon la formule de Werner Sombart, on est souvent « gourmet de théories ». Vous soulignez l’apport des militants à la construction des idées. Bien sûr, cela leur est parfois défavorable, car, pour certains, l’expression est maladroite et gauche, et la pensée pragmatique passe mal le cap du temps. C’est d’autant plus net que vous traitez des idées « politiques » des syndicalistes et que vous écartez leurs idées sur la vie économique, l’organisation et l’action ouvrière.

C’était, pour moi, la façon de montrer que beaucoup de textes syndicalistes parlent d’autre chose que de grève, de lutte, d’action immédiate. Cela permet de comprendre différemment, et mieux, les grands débats politiques français du XXe siècle et de voir l’histoire politique d’une façon plus originale.

Vous réintégrez ainsi, dans la pensée politique, les réflexions d’hommes en marge. Pour certains d’entre eux, leurs idées politiques, leur vie entière, ont été dominées par deux drames : la faillite de l’internationalisme et la faillite du communisme. On écrit très facilement, après un coup de chapeau hâtif à leur action passée, que leurs idées étaient démodées par l’évolution sociale et par l’évolution économique. Le communisme correspondait, pour le mouvement ouvrier français, à la vie moderne. À cet égard, je pense qu’il manque, dans votre ouvrage, un chapitre sur les idées communistes sur le mouvement ouvrier, analogue à votre chapitre sur le syndicalisme réformiste. On comprendrait ainsi mieux l’ampleur des différences, on jugerait aussi de la violence des affrontements.

J’aurais certes pu davantage développer cet aspect. Mais il m’a semblé d’abord que les positions communistes étaient déjà suffisamment connues, ce qui n’était pas le cas des analyses du syndicalisme « réformiste ». D’autre part, je crois que les approches du syndicalisme, faites par les communistes français et l’Internationale, sont une toile de fond assez explicite dans mon livre. Par exemple, je cite à plusieurs reprises des textes de Trotski et de Treint.

Je pense qu’avec le communisme, une chape d’ombre (et parfois de terreur) est tombée sur une tradition et des hommes du mouvement ouvrier. Elle a été d’autant plus lourde qu’il y a eu une sorte de terrorisme intellectuel, même, et peut-être surtout, de la part de certains de ceux qui font profession de penser et d’écrire. Vous n’avez pas de vision schématique et simpliste d’un milieu complexe, dont on réfute souvent, a priori, les idées sans les connaître. Vous avez eu la patience de lire les textes, et vos pages sont justes. Vous posez les questions de la création et de la survie des idées du syndicalisme révolutionnaire. Pour beaucoup de lecteurs, l’importance que vous donnez à ce petit groupe d’individus peut paraître excessive par rapport à leur influence.

La question est complexe. J’ai plusieurs raisons d’étudier Monatte, La Vie ouvrière et La Révolution prolétarienne. Je pense, honnêtement, que les idées exprimées par eux sont d’un extraordinaire intérêt, et pourtant elles demeurent très négligées. Mon livre est une réponse indirecte à une position, maintenant devenue presque orthodoxe et très répandue dans le monde anglophone, celle de Zeev Sternhell. Quand celui-ci parle du syndicalisme révolutionnaire, il ne cite jamais, ou presque, Monatte et les groupes de La Vie ouvrière et de La Révolution prolétarienne. Les idées de ce groupe, que j’ai privilégiées m’intéressent surtout comme critique des idées qui, depuis les années 1920, sont devenues dominantes dans le mouvement ouvrier : le réformisme et le communisme.

Vous montrez bien que le drame de ces hommes a été la métamorphose des idées révolutionnaires en un totalitarisme sanglant. Inlassablement, ils ont pensé que leur devoir essentiel était de lutter contre ce travestissement. Leurs analyses sont impitoyables. Ils se trouvèrent particulièrement à contre-courant aussi bien dans l’entre-deux-guerres que pendant la guerre froide.

Deux choses m’ont frappé : la violence de la réponse des dirigeants du PC et de la CGTU à Monatte et à ses amis, et la façon dont, très tôt, ces derniers ont compris la situation en Union soviétique et la politique de l’Internationale communiste. Très vite, ils ont produit une analyse acérée du phénomène stalinien naissant. Leur critique reste toujours juste aujourd’hui.

Comment expliquer le peu d’impact de leurs positions ?

Votre question touche au problème fondamental de l’influence des idées. Pour y répondre sérieusement, j’aurais dû avoir recours à une qualité de sources qui, à tort ou à raison, ne sont pas retenues par l’histoire des idées telle qu’elle est comprise en Angleterre. Autrement dit, il s’agit d’un sujet qui dépassait mes préoccupations premières. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, qu’il faille évacuer le problème ! Je peux cependant proposer quelques hypothèses théoriques. Il me semble, par exemple, que la force du mythe communiste a constitué une attraction irrésistible grâce à la puissance de son organisation et à la cohérence de son projet.

Vous êtes l’un des seuls historiens à avoir prolongé l’étude de ce groupe jusqu’aux années 1960, en voyant la continuité de la pensée et de l’action de ses membres, à une époque où ceux-ci sont doublement marginalisés, n’étant ni du « parti russe » ni du « parti américain ».

J’ai trouvé particulièrement remarquable qu’un homme comme Monatte, tout en ayant subi de lourdes défaites, soit toujours resté fidèle aux idées de sa jeunesse.

Certains y ont vu un entêtement et une crispation sur des idées démodées. On l’a même traité de « rentier de ses activités passées ». La lecture que vous avez pu faire de ce document irremplaçable qu’est son journal, vous a montré son exigence, ses doutes, sa torture d’avoir vu un monde où l’on piétinait dans des flaques de sang. Il se sentait d’une génération de vaincus, soucieux pourtant de maintenir quelques idées essentielles, sans s’ériger en juge. Je crois que vous l’avez bien senti.

Je suis tout à fait d’accord. La vie de Monatte est le symbole d’un homme qui a lutté toute sa vie, qui a compris la tragédie de notre époque. En ce moment, où l’on assiste à la chute des régimes totalitaires de l’Est, au déclin spectaculaire du PC et du marais socialiste en France, il faut peut-être recommencer à lire et à relire...

... les textes des vaincus.