A Contretemps, Bulletin bibliographique
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Toutes-un-chacune aura fait des tours de grand huit sur les retournements presque quotidiens de faits et de récits médiatiques, jusqu’à cette séquence qui, prenant son envol d’hélicoptères tournoyant sans relâche au-dessus de couvre-feux dûment circonscrits, prit des accents quasi totalitaires. Puis le pire, inattendu, arriva : Pengo Bossio Wangi est mort et cinq autres personnes, dont une jeune fille de douze ans, ont été gravement blessées.

Macron sera sur les lieux le jour même aux fins de définir l’évènement : c’est un « attentat terroriste raciste », puis il se prend les pieds dans le tapis en avançant qu’il s’agit « de la première fois ». À l’Assemblée nationale, sur fond des valeurs de la République, Sébastien Lecornu fait quant à lui le lien entre la mort de Pengo Bossio Wangi et celle de « Quentin », doucereusement nommé par son seul prénom.

Quelques jours après son déplacement à Trappes, Macron se rend à Marseille. Ce qu’il faut vraiment garder de son verbiage c’est qu’« on est rigoureux, on est ferme », et de conclure sur LE terme à retenir prononcé sur un ton spécialement choisi et doux : « on est Républicains » [1]. Ouf, on avait eu un peu peur ! [2].

Bien, mais ce n’est pas le tout de maîtriser l’art des formules et de savoir causer dans le poste puisque le foutu peuple semble quelque peu énervé et qu’il réclame des preuves. En la circonstance des preuves de républicanisme patenté, pour lesquelles voici une première occasion toute trouvée : des personnes ont souhaité se réunir pour rendre hommage à Pengo Bossio Wangi, aussi un appel – relayé par les médias mainstream – a été lancé pour se rassembler le 26 octobre, à 18 heures, partout en France et à République pour les Parisiens. Là, ceux qui ne sont pas branchés sur les réseaux sociaux apprennent que la séquence débute par une interdiction de la préfecture et se font expliquer par les flics qu’il faut aller rejoindre l’autre rassemblement, celui, manifestement autorisé, qui a été voulu par les soc-dém. Il se tient à 19 heures à Stalingrad avec « zéro association musulmane, zéro association de quartier, zéro organisation de l’antiracisme politique », d’après le journaliste militant Taha Bouhafs. Vue l’interdiction, il a été prévu par les organisateurs de se retrouver à la Bourse du travail, rue du Château-d’Eau, à quelques mètres de la République. Dès 18 heures une petite foule d’un millier de personnes y stationne devant des portes fermées.

18 h 45 : la foule se fait vraiment dense et tend à déborder sur la chaussée – fort fréquentée – du boulevard Magenta. Au loin, les portes de la Bourse s’ouvrent, un gars crie et l’on finit par comprendre que l’on est beaucoup trop nombreux pour entrer et rejoindre l’AG qui a commencé, celle qui était déjà programmée pour préparer le 31 octobre. D’un hommage prévu à la mémoire d’une personne assassinée pour sa couleur de peau, le rassemblement se transforme alors en harangues des cortèges, en claquements de mains italophones, en acronymes au « BE » conclusif appuyé [3], sans compter que Zyed, Bouna, Théo et Adama sont bien toujours dans les mémoires et que la justice n’est nulle part quand la police est partout, qui, au loin, a déjà aligné ses camions en travers de la rue du Château-d’Eau. Les compteurs vont bon train et l’on se compte déjà : 3 000, surveillés par une vingtaine de flics encore en tenues légères, lesquelles risquent d’être écourtées par des automobiles klaxonnant « Siamo tutti antifascisti » sur le Magenta. Les chauffeurs de bus y sont à la peine, qui se fait capitale lorsque le boulevard s’illumine de lumières bleues tournantes, pourtant immobiles : la sortie vers le Nord est donc, elle aussi, bloquée. Les voitures tentent alors de faire demi-tour vers République, puis les bus, engoncés dans la foule, coupent leur moteur et relâchent sur le trottoir des passagers reclus depuis une bonne demi-heure ; après quoi même les chauffeurs descendent et leurs pataches restent coincées au milieu de ce bordel total tel qu’organisé par la préfecture.

19 heures et quelques : ça sent la nasse. Un flic muni d’un mégaphone vocifère ce qu’il faut sans doute comprendre comme des sommations, mais l’intensité sonore et continue de la foule couvre la bonne intelligence d’un message réitéré bien au-delà des trois salves réglementaires. Les renforts arrivent par République et, dûment calottés, les robocops s’avancent tandis que d’aucun.es, parmi les contestataires, entament une diagonale de repli en direction de la République. Les camions se garent en ligne pour former un rempart sur toute la longueur du trottoir qui va jusqu’à la Bourse du travail, tandis que la maréchaussée se positionne sur trois rangs pour bloquer l’entrée du Magenta. Les voix reprennent alors de plus belle de part et d’autre du mur de casqués qui ne savent plus très bien de quel côté positionner leur flanc face. Sur ces entrefaites arrivent les Brav-M, et voilà le début du miracle Républicain : ils sont à pied. Pour une fois personne ne les a entendus arriver. Où ont-ils garé leurs motos rutilantes ? Le mystère restera plein et entier. Leur tâche consiste à s’occuper de ceux qui se sont exfiltrés de la nasse et pourraient – qui sait ? – nasser les robocops, donc le pire. On craint, en effet, le pire, mais les brav se mettent à marcher posément d’une personne à l’autre : « Madame, veuillez rejoindre le trottoir s’il vous plaît. » Wesh, j’y crois pas ! J’ai pourtant rien fumé ! Nous voilà donc sur des portions de trottoirs car tant de civilité en impose et, après tout, être sur le bitume de la rue ou sur celui du trottoir ne soustrait rien aux capacités vocales.

21 h 30, ça gueule ça gueule, ça gueule encore parce qu’enfin, libérez nos camarades, c’est vrai, quoi, il se fait tard et mine de rien ça caille. Sur ce arrive une copine pourtant recluse depuis le début devant les portes de la Bourse du travail, mais elle a fait comment pour sortir ? En fait, de nasse, il n’y en eut pas, dit la pote. On sort et on entre de là comme on veut, du reste tous ceux qui étaient à l’intérieur de la Bourse du travail sont partis depuis longtemps, ce qui est également le cas de bien d’autres personnes. Ainsi, ceux qui sont restés ont tout simplement des organes vocaux surdimensionnés. Les robocops, quant à eux, n’ont pas bougé d’un iota depuis 19 heures. Un gars crie qu’il faut aller rejoindre ceux qui sont devant la Bourse car ils se font peu nombreux, et il indique la voie à suivre : une rue transversale, puis un passage qui débouche devant la Bourse du travail. Là, les flics du début, ceux en tenue légère, sont toujours ainsi vêtus et font face à une cinquantaine de personnes, jeunes, qui continuent inlassablement à leur damer le pion en hurlant à quel point ils les détestent, et toutes les variantes possibles s’enchaînent sans relâche. D’ici on entend bien mieux ce qui se dit au mégaphone : « Mesdames, messieurs, les policières et les policiers souhaitent que vous puissiez manifester sans dommages, veuillez maintenant quitter les lieux. » Après quoi le volume vocal augmente, puis le temps s’étire jusqu’au bis, ter, etc., repetita placent du mégaphone.

Le Républicanisme se fait de plus en plus nécessaire lorsque les agissements de groupuscules d’extrême droite – peu inquiétés par les autorités lors des manifestations – commencent à être relatés par la presse [4]. Et la séquence en cours aura magistralement permis d’occulter, une fois encore, les crimes racistes perpétrés de très longue date, notamment par des forces de police de plus en plus armées par un État qui, sur le tard, se saisit de circonstances terribles et inquiétantes pour s’afficher résolument Républicain. Les traductions concrètes de ces politiques se trouvent dans cette séquence où, venus notamment de banlieue en grand nombre, les gens sont imprégnés par l’usage des gaz et des nasses au point d’être capables, collectivement, de les halluciner sur plusieurs heures. Face à eux, l’État organise le bordel grâce aux procédures et, lorsque le maître des horloges hisse l’assassin au rang d’ennemi suprême et que ce sont ses victimes qu’il s’agit d’honorer, l’ordre promeut des trésors de retenue et des éléments de langage inédits.

Ainsi fut censurée une commémoration, rien moins que confisquée aux premiers concernés.

Babaly NARSOUACK