A Contretemps, Bulletin bibliographique
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L’actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d’énergie qu’il nous reste. C’est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l’altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l’horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte à être au bord du dégueulis.

Pour s’informer, il y a l’expertise, c’est-à-dire des types qui ne savent rien, sauf roter de plaisir à l’idée de pouvoir jacter sur BFM ou France-Info. C’est bon, pensent-ils, pour leur carrière d’ignorants diplômés. Pauvres types ! Ils passeront comme passent les modes, et par les temps qui courent, ça passe
vite. Vu ce qu’est devenu aujourd’hui le paysage audiovisuel, un égout informationnel, ils y sont à leur place pour tenir le manche et la cognée, tout ensemble, et taper comme des sourds sur ce qui branle encore, l’idée qu’un autre monde est toujours possible, contre eux et leurs jugements merdeux. Ils sont pour Netanyahu quand les Palestiniens agonisent sous ses coups de boutoir, contre Mélenchon et sa bande quand ils s’insoumettent à leurs diktats, pour Trump quand il kidnappe à la sauvage Maduro, bombarde l’Iran, dit tout et son contraire dans l’instant même où il ouvre sa grande gueule. Ce sont des singes hurleurs gagnés à l’ordre impérialiste made in USA, incapables de penser autre chose que ce que, par IA interposée, l’ordre dominant leur souffle. Des conneries que, cons eux-mêmes, ils sont incapables de décoder.

Voilà, le présent, c’est ça : un évident triomphe de la médiocrité globale et un glissement progressif de la caste dominante vers une extrême droite qui se frotte déjà les mains à l’idée d’en être bientôt l’invité permanent. Alors, dans un tel climat, s’informer est un cauchemar, sauf à se nourrir l’esprit ailleurs, notamment sur les médias de contre-information indépendants. Ils progressent, et c’est déjà bien.


Partant de là, de ce constat accablant, l’idée serait d’en sortir en faisant un pas de côté pour opérer une sorte de retour sur soi en réhabitant, le temps d’un instant, un monde imaginaire habitable. L’idée m’est venue, un matin de début de printemps où la douceur de l’air attisait une sensation de bien-être, de hors-temps. Il faut, cela dit, aller plus loin dans l’explication. J’y vais. Il m’arrive de fréquenter un square tranquille de mon quartier. J’y suis toujours accompagné d’un livre, un livre que je choisis méticuleusement dans ma bibliothèque avec la certitude que c’est assurément celui-ci, et pas un autre, qui me conviendra en cette matinée précise que je décris. Qu’on le sache, la tâche n’est pas aisée. Il faut qu’elle s’accorde à l’état d’esprit du jour, au temps qu’il fait, aux rêves ou cauchemars qui ont peuplé ma nuit précédente. Ma bibliothèque est vaste. Les humeurs qu’elle recèle s’y révèlent contradictoires, parfois antinomiques. D’où ma difficulté à m’accorder sur tel livre plutôt que sur tel autre.

À ce moment précis du choix, le besoin d’inactualité est souvent primordial. Car il faut savoir s’abstraire de son temps, réemprunter d’anciennes sentes pour décloisonner son esprit des pesanteurs accablantes d’un trop-présent dévorant. On dira que c’est une préoccupation de vieux. Je m’en fous d’autant que je suis convaincu, et depuis longtemps pour ce qui me concerne, que le présentisme est une clôture qui ignore le temps long, complexe et contradictoire de l’histoire, son passé donc, pour n’en retenir au mieux, que quelques vrais ou faux remèdes apparemment nécessaires à apaiser provisoirement des consciences par trop livrées au zapping généralisé d’un présent sans présence et privé de tout horizon d’attente.


Ce jour, le choix fut difficile avant de devenir évident. Comme ça, soudainement. J’avais besoin d’un livre d’Henri Calet. Pour cheminer un temps avec ses solitudes de moraliste . Et plus précisément, de Contre l’oubli [1], publié en 1948, chronique d’une fin de guerre réalisée pour Combat et Terre des hommes entre 1944 et 1948, en ce moment où le soleil de la victoire crevait à peine le brouillard des chagrins. À le relire aujourd’hui, ce livre, on est saisi par son humanité profonde. Il est toujours à hauteur d’homme, c’est-à-dire de peine. La marque de Calet, c’est d’abord une manière d’accrocher le détail qui manque et navre. Pour avoir quelque chance de se sauver du naufrage sans croire à l’homme majuscule. Un modèle d’écrivain non-chrétien, mal pensant, en somme, sans opinion sur l’au-delà, anarchiste existentiel convaincu que l’existence est le contraire de l’existentialisme, comme l’humain serait le contraire de l’humanisme. C’est pourquoi il écrit comme il est : « à ras d’homme », dira-t-il dans Peau d’ours. Sans chercher jamais à le magnifier, à l’idéaliser.

Dans un des textes de ce recueil – « Les lois de l’hospitalité » –, que les ignares gagnés à « l’idée » d’un supposé « grand remplacement », ne liront jamais, Calet revient sur la suspension ou le retrait des listes, en juillet 1940, par les autorités de Vichy, de la plupart des demandes de naturalisation. Il est vrai, ajoute-t-il, que « bien des choses ont, alors, été suspendues, la liberté notamment », et se félicite de la réouverture des dossiers, en 1945, par les nouvelles autorités de ladite France Libre. « Il y a une grande besogne à accomplir – précise-t-il – mais on a quelques raisons de penser qu’elle sera écourtée considérablement par la disparition de bon nombre d’impétrants. Il faudrait aller les chercher dans les fosses communes de l’Europe de l’Est. » Du pur Calet. Comme sa conclusion : « Maintenant, on ne parlera pas de morale, mais seulement d’intérêt […] : nous avons besoin d’une main-d’œuvre du dehors. Cela est démontré. Il convient donc que la France ait au plus tôt un statut législatif de l’étranger. On désirerait que ce statut s’inspirât simplement et généreusement des lois de l’hospitalité. »

L’autre point fort – éblouissant – de ce recueil, c’est indiscutablement sa série de textes sur les « survivants de Fresnes ». Toute la manière et le talent de Calet s’y confirment. Sa quête de vérité humainement historique s’y justifie totalement. Ici pas de véritables héros, juste des hommes et des femmes sans autre qualité que d’avoir voulu échapper, le plus souvent en vain, à l’ignominie d’un temps de chasse à l’homme. C’est à traquer cette traque qu’il opère. Pour l’honneur des vaincus, mais sans emphase. Comme toujours puisque que c’est sa marque. Indélébile.


Assis sur un banc de mon square de quartier, cette énième lecture de Calet me fait soudain penser que son inactualité n’est pas étrangère à sa force, celle qui, précisément, ne s’affirme que dans l’acte de résistance à l’oubli. Et ce faisant, je ne peux que constater que le régime du présent perpétuel dans lequel nous vivons désormais en état d’urgence permanent instaure, de facto, un nouveau rapport au temps captif qu’il nous impose et dont on ne peut s’évader qu’en opérant un décentrement volontaire du regard, une sorte mise à l’écart de l’état d’enfermement dans lequel il nous maintient.

Avec la perspective illusoire de la « fin de l’histoire », cette notion de « présent perpétuel », si propre à notre basse époque, c’est à n’en pas douter un capitalisme en voie de néo-libéralisation mondialisée qui, dans les années 1990, après la chute de l’URSS et l’ouverture infinie du domaine du Marché, l’a imposée. Au forceps, à marche forcée et avec les catastrophes sociales répétées que l’on a vécues depuis. L’illusion a fait le reste, un gros reste, puisque l’adhésion à cette vision du monde de l’illimitation a conquis bien des esprits défaillants, notamment dans une jeunesse qui a fini par troquer les anciens rêves émancipateurs de ses aînés contre une entrée dans le monde de la surconsommation sans cesse renouvelée de fétiches frelatés. Parallèlement à cela, le TINA de Thatcher a fait des émules un peu partout ; des pans entiers du contre-pouvoir ouvrier sont tombés sans que cela émeuve outre-mesure une social-démocratie vite ralliée à son programme.


Dans ce monde, le futur est au cœur du présent, comme intégré à son omniprésence où, toujours plus rapidement, le presque même succède au même dans l’oubli assumé du passé et de la conscience historique qu’il porte en lui. C’est cette perspective présentiste qu’il faut enrayer. Et pour cela, il faut puiser à des traditions vivantes de résistance. Dans ce domaine, l’idée benjaminienne, portée par les rebelles zapatistes du Chiapas depuis 1994, que l’histoire doit faire passerelle essentielle pour « rétablir », comme le dit l’excellent Jérôme Baschet [2], dans un même mouvement, « mémoire du passé » et « possibilité du futur ». Quitte à « regarder en arrière pour avancer vers l’avant » ou, plus paradoxalement encore, à carrément « avancer vers l’arrière » pour résister au « présent perpétuel », comme le proclament les zapatistes.

Nous voilà loin des foireux sermons d’une postmodernité exsangue dont le seul apport aura été de jeter les grands récits d’émancipation aux poubelles de l’histoire. Il est grand temps de les rouvrir. Pour rendre plus respirable notre atmosphère et cultiver nos anciennes mémoires qui sont, comme disent les zapatistes, autant de combustibles pour pouvoir lutter et espérer vaincre cet « éternel présent » mortifère.

Freddy GOMEZ