A Contretemps, Bulletin bibliographique
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■ Libre FLOT
ANTICIPER LE BRUIT SEC DES VERROUS
Les éditions du bout de la ville, 2025, 96 p.


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On va la jouer franco : on connaît les Ariégeois animant Les éditions du bout de la ville. On pourrait même dire qu’on les kiffe. Si on les kiffe c’est parce qu’on a bossé avec eux une paire d’années sur un bouquin promis à une sortie imminente. Une meuf, trois gars, quatre tronches remplies de choses précieuses : capacité d’écoute, pertinence, ténacité, gentillesse, souffle littéraire – on n’est pas là pour écrire des tracts –, intelligence politique – on n’est pas là pour radoter les éternels poncifs. Récit, essai, fiction : tout est question de féconde hybridation et la parole n’est jamais autant précieuse que quand elle monte des rangs de la plèbe.

Les éditions du bout de la ville ont leur marotte mais pas que : la condition paysanne, le fléau atomique, la question carcérale. Récemment, ils ont publié, signé Moben et préfacé par Jacky Durand, Mange ta peine : les recettes du prisonnier à l’isolement. Tout est dans le titre. Incarcéré à la taule de Moulins-Yzeure (Allier), l’auteur a été puni par la pénitentiaire pour avoir coécrit… un livre de cuisine, puis transféré au sein du quartier de lutte contre la « criminalité organisée » de Condé-sur-Sarthe (Orne). En zonzon, même la tambouille peut servir de prétexte punitif. En zonzon, l’absurde n’a pas de limite et Kafka peut aller se rhabiller.

Il en va ainsi du texte de Libre Flot, Anticiper le bruit sec des verrous. Libre Flot est le pseudo de Florian. Dans une vie antérieure, Florian était un punk itinérant. À trente-trois ans, il est devenu combattant en rejoignant le Rojava, et plus précisément les rangs des YPG, tenaces Unités de protection du peuple kurde. Entre 2013 et 2018, environ deux mille Occidentaux auraient ainsi eu la même démarche. Autant de volontaires internationalistes formant une vraie tour de Babel : de l’ancien bidasse versé dans le mercenariat au militant de gauche radicale séduit par le projet fédéraliste, féministe et écologique du Rojava. Inutile de préciser dans quelle catégorie se range Libre Flot.

On va encore la jouer franco : on n’aurait peut-être jamais lu Anticiper le bruit sec des verrous si on n’avait pas connu l’équipe du bout de la ville. La raison n’est pas bien claire, mais elle est peut-être à chercher du côté d’un obscur sentiment de culpabilité ou de gêne face à la détermination et au courage de ces internationalistes du XXIe siècle quittant soudain le confort de leur foyer pour aller risquer leur peau dans la poudrière syrienne en se confrontant aux djihados de Daesh (État islamique). Face à la pusillanime déferlante postmoderne, même issu d’une minorité de volontaires, un tel engagement aurait dû inspirer plus d’un essayiste en mal d’utopie. À des milliers de kilomètres de nos démocraties avachies et autocentrées, quelque chose se rééquilibrait : le nerf cru d’un idéal, les corps mis en danger dans un jeu de solidarité sans frontière ni filet. La guerre contre les « islamo-fascistes », nouvelle incarnation du bigotisme martial et despotique, un patriarcat de couillards à kalache.

Ce faisant, les volontaires internationalistes ranimaient, quatre-vingts ans plus tard, la flamme ardente des Brigades de 1936 – sans leur matrice stalinienne, ce qui n’est pas rien. En 2017, certains – dont Libre Flot – participèrent à la libération de Raqqa, capitale autoproclamée de l’État islamique. Soutenu un temps par la coalition internationale, on crut un temps que les YPG allaient pouvoir consolider les bases de leur confédéralisme démocratique. C’était mal connaître ces « alliés » qui, globalement, ne s’intéressaient aux Kurdes que tant qu’ils pouvaient fournir des troupes au sol contre les kamikazes de Daesh ; c’était mal mesurer, de même, la détermination du pouvoir turc à les éradiquer. Plus tard, ce sera mal saisir le nouveau régime syrien et la volonté de son nouveau taulier, Ahmed al-Charaa, ancien cadre du Front al-Nosra, de purger la nouvelle « République arabe syrienne » en effaçant de sa carte le rêve émancipateur du Rojava.

Torture blanche

Mais lâchons la sinistre géopolitique et revenons à Libre Flot.

En mars 2017, le trentenaire part donc pour le Rojava. Il revient en France trois mois après la libération de Raqqa, soit en janvier 2018. Libre Flot a beau ne pas s’attendre à recevoir une médaille de sa patrie-des-droits-de-l’Homme reconnaissante, il est loin de se douter que son engagement contre les authentiques terroristes de Daesh va faire de lui un suspect aux yeux de la Sécurité intérieure. « À leur retour dans leur pays d’origine, explique Pierre E. Guérinet dans l’avant-propos au livre, bien qu’ils aient combattu Daesh aux côtés d’une coalition internationale qui comprend alors la France, les volontaires internationalistes se trouvent dans le viseur des services de renseignement. Ils sont considérés comme des “revenants”, au même titre que les personnes qui avaient rejoint les troupes islamo-fascistes de Daesh. Pour la DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure), le scénario est simple : Libre Flot aurait l’intention d’utiliser, sur le territoire français, des connaissances militaires acquises au Rojava. »

Dix ans après l’affaire et le fiasco de « Tarnac », la flicaille antiterroriste nous ressort l’inépuisable menace anarcho-autonome tendance ultra-gauche. Pour nourrir le récit flicardier, il faut un groupe et un projet sanguinaire, ils seront fabriqués artificiellement ; il faut surtout un leader charismatique : ce sera Libre Flot. Tant il est vrai qu’une caboche à képi ne peut imaginer ses « ennemis » que sous la forme pyramidale d’une entité fortement hiérarchisée – celles et ceux qui ont tenu les ronds-points en savent quelque chose.

C’est donc parti pour plusieurs mois de surveillance. Début 2020, la DGSI transmet son rapport à charge au parquet national antiterroriste. S’ensuit une enquête préliminaire et l’arrestation, le 8 décembre, de neuf personnes par les mastards du RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion). Direction les bureaux de la DGSI à Levallois-Perret. Sous les néons du Renseignement, Libre Flot est cuisiné : qu’est-il vraiment allé foutre au Rojava ? Quel est son camp politique ? Que pense-t-il de Macron, d’Erdogan ? Une fois les interrogatoires terminés, il est placé à l’isolement au centre pénitentiaire de Bois-d’Arcy. Une détention provisoire qui durera seize mois.

Anticiper le bruit sec des verrous débute par une lettre que le détenu envoie à l’émission de radio L’Envolée. La claque arrive, on ne s’en remet pas. Tournant les pages on comprend qu’il y a pire que la guerre contre Daesh, il y a la solitude dans une cage, le cerveau qui part en miettes, le corps qui se dérobe, la lucidité qui s’effiloche sous le dépeçage patient d’une effroyable « torture blanche ».

Datée du 3 juin 2021, la première lettre de Libre Flot commence ainsi : « Pour moi qui ai vécu la majeure partie de ma vie de manière collective, j’avais pourtant récemment accepté les bienfaits de courtes périodes de solitude. En disant cela, j’ai comme un arrière-goût âpre dans la bouche tant mes semblables me manquent. Ce sentiment n’est pourtant pas justifié, mais provient de l’amalgame dont, dans ce contexte, j’ai du mal à me séparer, entre solitude et régime d’isolement. Il m’est pourtant simple de constater que l’isolement est à la solitude ce que la lobotomie est à la méditation. »

Ses lettres vont ainsi, s’échelonnant, jusqu’à la dernière datée du 27 mars 2022. Libre Flot les termine souvent par la formule « Salutations & Respects », avec majuscules et pluriel parce que, même dans une cage éclairée H24, la déférence s’impose. De même que l’écriture inclusive qui rassemble dans le grand bestiaire humain les « surveillant.es » et les « gardien.nes ». Libre Flot a un défaut : il ne peut s’empêcher d’« empathiser ». À l’isolement, son rapport à l’altérité étant limité, il empathise avec les matons. Empathie ne veut pas dire sympathie, on précise parce que ce n’est jamais clair cette affaire. L’empathie, c’est grosso modo la capacité de chacun à pouvoir se mettre dans la tête de quelqu’un d’autre. Celle d’un promoteur d’acétamipride ou d’un danseur de zumba, par exemple. Matant les matons, Libre Flot s’interroge sur « leurs parcours de vie », « ce qui les a amené.es là, à maintenir des êtres vivants enfermés ». Questions sans réponse. Il n’y a pas de vocation maton. La taule, on s’y retrouve comme derrière un bureau à la Sécurité sociale : parce qu’il faut bien croûter et que, traversant la rue, un job peut vous amener à pointer derrière un mur d’enceinte haut de six mètres flanqué de miradors.

Le punk n’est pas qu’une musique bourrine avec trois accords. C’est aussi une tenue morale où le véganisme tient une place conséquente. Libre Flot a beau être enfermé avec lui-même, il a des principes auxquels il ne compte pas déroger. On peut supputer que cet échafaudage axiologique n’a pas été pour rien dans sa capacité à résister à l’enfer de l’enfermement. De barbaque il ne mangera pas. Ses lettres témoignent de son combat pour que son régime alimentaire soit respecté. Car tout est bataille et infernale tracasserie en prison : soigner une rage dentaire, soulager des douleurs articulaires, consulter un psy. Libre Flot a beau jouer le jeu du détenu modèle, les mois passent et rien ne se passe. Rien pour desserrer l’étau de ses conditions de détention. Il s’astreint à des leçons quotidiennes de kurde mais sent bien que ses capacités cognitives dévissent. Les jours se dupliquent et le temps n’est plus qu’un plâtre où tout s’empêtre et se rigidifie. « Le plus pernicieux dans l’isolement est de rendre le réel irréel. » Le monde extérieur n’a plus de substance, les événements plus d’effectivité. « La seule réalité (pathétique), c’est cette cellule, ces livres, ces salles des spores (hihi), cette douche, cette “pseudo-promenade” individuelle. » L’enfermé ironise, preuve qu’au fond de lui ça tient encore. Bientôt il trouvera un mot-valise pour désigner la promenade : « opprimenade ». Pas mal, mec !

« Amis de chez Daesh »

Plus d’une année passe et bientôt ça ne tient plus. Ou bien juste à un fil. Le 27 février 2022, Libre Flot écrit pour annoncer son intention imminente de ne plus s’alimenter. Foutu pour foutu autant y aller franco. « Cela fait plus de quatorze mois que je comprends que ce sont mes opinions politiques et ma participation aux forces kurdes des YPG dans la lutte contre Daesh qu’on essaie de criminaliser ». Quant au juge d’instruction, il « se permet la pire des insultes en se référant aux barbares de l’État islamique comme étant “[ses] amis de chez Daesh” ». Un crachat à la gueule que Libre Flot ne peut supporter. On le comprend. Contre l’État islamique, il s’est battu à Raqqa où avaient été planifiés les attentats du 13 novembre. On devrait le fêter en héro, on le traite en terroro. Pour la justice bourgeoise, un anar révolutionnaire ou un islamo décapiteur, c’est la même lie qui sape sa mainmise sur le corps social ; alors on les fourre dans un même sac d’opprobre et Dieu reconnaîtra les siens.

17e jour de grève de la faim. RAS.

La pénitentiaire laisse faire. Officiellement, elle n’a pas le droit de forcer un détenu à se nourrir. Affaibli, Libre Flot continue à empathiser et témoigne de la perte de raison de ses voisins : « Je les entends changer au cours des mois qui passent, j’en entends certains perdre pied, si ce n’est sombrer dans la folie. »

En fin de lettre, il supplie : « Sortez-moi de ce tombeau ! »

23e jour de grève de la faim. RAS.


Libre Flot adresse une lettre aux volontaires internationalistes tentés d’aller défendre l’Ukraine. Il les met en garde : aujourd’hui on vous encense, mais à votre retour « vous serez sûrement épié.es et surveillé.es, toute votre vie pourra être redessinée, réécrite, réinterprétée, et de simples blagues pourront devenir des éléments à charge lorsque ces institutions auront décidé de vous instrumentaliser pour répondre aux besoins de leur agenda politique. »

30e jour de grève de la fain. RAS.

Dernière lettre. « Pfff ! Hier c’était rude. Aucune énergie. Même lire était au-delà de mes forces ».

37e jour de grève de la faim.

Il pèse 45 kilos, le poids d’une liberté conditionnelle à venir.

Après les lettres, Anticiper le bruit sec des verrous offre un temps d’entretien. L’occasion, pour le lecteur, de s’approprier le parcours de Florian. Les squats punks, Sivens, la jungle de Calais où il file un coup de main à « l’école du chemin des dunes ». C’est là qu’il rencontre ses premiers Kurdes : des minots venus du Başûr, le Kurdistan irakien. Puis viendra le temps de la gamberge, assis sur le toit de son camion. « Je ne sais pas ce que c’est une guerre. C’est un choix difficile qui m’interroge sur mes convictions, mes capacités. (…) Je repense à toutes les belles phrases que j’ai pu entendre ou que j’ai pu moi-même dire pendant des années, du genre : “Si j’avais vécu en 1936, j’aurais rejoint les anarchistes espa-gnol.es” ».

Plus qu’un trésor, la filiation historique est une force. Elle met des mots sur nos engagements. Les arrime au passé, les tend au-dessus du présent vers des futurs soudain possibles. On a beau en savoir la visée précaire, l’impulsion est là qui soudain commande. Mieux vaut un saut dans le vide qu’un surplace en camisole.

Salutations & Respects, Florian, fallait y aller ; fallait tenir et revenir. Raconter. Les anarchistes espagnols auraient été fiers de toi.

Sébastien NAVARRO