■ RÉFRACTIONS, n° 54
LES HABITS NEUFS DU FASCISME
Septembre 2025, 272 p.
Vous, je ne sais pas, mais moi, ce que je ressens chaque matin en faisant ma revue de presse ou en consultant, sur Mediapart, le fil AFP, c’est une invariable sensation de nausée. Quelque chose qui noue le bide tant le degré d’infamie que produit ce monde en train de se défaire tient de l’inédit.
Bien sûr, le café faisant son effet et le temps passant, on se reprend et l’accablement mute en questionnement. Que s’est-il donc passé pour qu’on en soit arrivé à un point tel de déliquescence de la pensée pour que la perspective de l’accession au pouvoir, après Trump et quelques autres lumières dans son genre, l’hypothèse d’un néofascisme soit aujourd’hui envisagée comme probable dans divers pays d’Europe ? La question reste ouverte, et elle taraude.
Dans son dernier livre – Contre-révolution et révolte (1972) –, Herbert Marcuse (1898-1979), proche de l’École de Francfort, n’écartait pas l’hypothèse d’un retour du fascisme comme « contre-révolution » ou, dans le cas du Chili d’Allende, en 1973, comme « contre-insurrection » préventive [1]. L’idée de prévention est importante. Il faut l’entendre comme participant d’un dispositif général de sauvetage du système global d’exploitation – le capitalisme – contre toute remise en cause ou levée en masse des peuples. C’est pourquoi la fascisation des esprits touche d’abord la haute bourgeoisie et ses commis : la caste journalistique, notamment. Comme le poisson, qui pourrit par la tête, les princes du CAC 40 ont choisi leur camp. Plutôt le Rassemblement national et ses satellites fascisants qu’un appel d’air réformiste radical ou révolutionnaire qui mettrait en danger son destructeur business.
Le phénomène est général. La trumpisation du politique, aussi. Au bout du compte, ce qui peut venir partout – et qui en rapport direct avec les évolutions au long cours d’une social-démocratie plus traître à la cause de l’émancipation qu’elle ne l’a jamais été en légitimant les processus néo-libéraux d’individualisation et de précarisation –, c’est un retour massif de l’ignoble.
Le principal intérêt de cette 54e livraison de la revue-livre Réfractions – sous-titrée « Recherches et expressions anarchistes » – est sans doute de prendre le taureau par les cornes et, partant d’une constatation simple, à savoir que la fascisation des esprits est une donnée de base de cette sombre époque, d’imaginer des pistes sur la meilleure manière de résister à ses effets mortifères. Intitulé Les Habits neufs du fascisme, l’équipe rédactionnelle admet d’entrée que les qualifications sont diverses pour caractériser le phénomène : « fascisme », « néofascisme », « fascisme tardif » ou, plus simplement, « extrême droite » ou même « nouvelle droite », mais la chose importe peu finalement. Ce qui fait sens, en revanche, et sens plein, c’est, dans leur pluralité d’approches, la qualité des contributions qui sont réunies dans ce dense volume.
Pour que le lecteur ait une idée de l’ampleur du champ visité, il est bon de s’arrêter sur celles qui nous ont semblé novatrices ou probantes. Par exemple, l’entretien avec Ghassan Age, anthropologue libanais officiant à l’université de Melbourne (Australie) et auteur du livre Du Loup et du Musulman, qui nous livre une réflexion de première importance sur ce qu’il appelle la « domestication générale » et sur le parallélisme entre la gestion des déchets matériels du capitalisme extractiviste et les populations qu’il a réduites au statut de déchets humains à force de racisme et de colonialisme. À le lire, on perçoit comment l’un des traits communs des processus de néo-fascisation, de Trump à Netanyahu, repose sur un même délire mental d’épuration de l’étrange étranger. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau concernant l’Australie, dont la colonisation s’est construite sur un génocide de grande ampleur. En Israël, de même, ce qui demeure du sionisme, qui fut à ses origines relativement pluriel, c’est une forme de monstrueuse irrationalité pathologique et guerrière.
De même, « Le droit de jouir de ses haines et de ses peurs », conversation sur « les ressorts du “fascisme tardif” avec Alberto Toscano, auteur d’une Généalogie des extrêmes droites contemporaines, publiée, en 2024, aux éditions de La Tempête, vaut le détour. Pour Toscano, il y aurait une certaine « joie fasciste » (Brasillach) à « jouir de ses haines et de ses peurs ». Le « cycle réactionnaire que nous vivons » serait directement lié aux « symptômes morbides qui peuplent notre époque ». Si Toscano tient au concept de « fascisme tardif », c’est qu’il est, à ses yeux, le seul qui permette de mettre l’accent, comme quand on parle de capitalisme ou de marxisme tardifs, sur la nouveauté de ce fascisme ancré « dans des fantasmes d’une modernité blanche, industrielle et patriarcale issus de la période postfasciste, d’après- guerre », nouveauté qui oblige l’antifascisme à « remettre en question son propre cadre théorique et les définitions sur lesquelles il se base. Enfin, Toscano rappelle opportunément cette vérité d’évidence : « Qui ne veut pas entendre parler d’anticapitalisme devrait aussi se taire sur l’antifascisme. Celui-ci ne peut pas se résumer à résister au pire, mais sera toujours inséparable de la construction collective de formes de vie à même de défaire les visions mortifères à base d’identité, de hiérarchie et de domination que la crise du capitalisme vomit à intervalles réguliers. »
Pour Jean-Pierre Duteuil – « De chacun son fascisme à chacun son intérêt » –, si le fascisme (historique) procéda bien d’une sorte de contre-révolution préventive s’inscrivant dans le prolongement de l’écrasement des soulèvements conseillistes en Allemagne et des occupations d’usine en Italie, on est en droit de se demander, comme lui, quels équivalents pourraient confirmer cette thèse d’une contre-révolution préventive aujourd’hui. La guerre sociale, pour l’auteur, c’est la bourgeoisie qui la mène. Partout. Ce fut le cas contre les Gilets jaunes, qui se radicalisèrent quand le lourd mépris, puis la sauvage répression que leur opposa l’État les poussa à changer de méthodes, et ce faisant à ouvrir les yeux. Il n’est donc pas faux de penser que le capitalisme porte en permanence avec lui le fascisme, thèse qu’exposait déjà Daniel Guérin dans Fascisme et grand capital (1936).
De son côté, Norman Ajari – « Maga ou l’État méga-corporatif » –, auteur de La Dignité ou la mort (La Découverte, 2019), brosse un portrait saisissant des « Lumières obscures », mais aussi paralysantes, qui, depuis janvier 2025 et le second mandat de l’homme à la moumoute orange, ont plongé les États-Unis d’Amérique dans la dépression. Il le fait en insistant sur la cohérence du projet que portent, dans une étrange convergence idéologique, ses inspirateurs – néo-réactionnaires outranciers, conservateurs bon teint, chrétiens évangélistes et siliconés de Californie. Ce projet – Make America Great Again (Maga) –, nous dit Ajari, c’est « une manière de penser une épuration sociale » fondée sur « l’idée que, pour le capital, pour garantir les investissements, pour garantir la stabilité du marché, il faut des institutions et des lois claires et immuables permettant aux capitalistes de se projeter dans l’avenir ». Du Hayek pur jus en quelque sorte, qui rêvait d’inscrire les règles du « libre marché » dans la Constitution pour que les électeurs votent sur tout et n’importe quoi, sans que l’essentiel bouge.
Sur l’homme à la tronçonneuse, et plus encore le pays qui est tombé dans sa pogne – cette Argentine qui fut terre de luttes et de résistance –, Agustín Tillet – « L’extrême droite en Argentine » – nous livre une analyse fouillée de la longue période – péroniste – de dégénérescence sociale qui a précédé l’arrivée au pouvoir du psychotique Javier Milei, qui désormais le dirige. Car l’effondrement vient toujours de loin. Quand un peuple ne s’inscrit plus dans aucune forme de régulation collective, quand tous les repères sont brouillés, quand la seule chose qu’on partage est le manque, le ressentiment devient un ressort d’action puissant.
Enfin, au milieu de cette litanie de mauvaises nouvelles, le texte de Jean-René Delépine – « Une histoire de vaches et de chevaux » – détonne. L’angle choisi est, ici, littéraire, voire poétique. Il commence par une citation d’Henri Michaux et se poursuit par une réflexion sensible sur le monde tel qu’il se défait autour d’une très pertinente réflexion sur « l’individualisation de notre rapport aux autres » et notre « perte d’autonomie » comme « stratégie du pouvoir ». Cette stratégie – « axe de la contre-attaque du patronat aux mouvements des années 1960 » – n’a pas cessé de s’affiner au cours de ce demi-siècle parcouru depuis. Avec les ravages qu’on sait en tous domaines. Delépine, qui cherche désespérément des points de résistance à ce naufrage, en trouve, à raison, dans le beau livre de Jean-Christophe Bailly intitulé Le Dépaysement [2], un « ouvrage de géographie humaine », un livre sillonnant en quête de ce qu’est, non pas « la France » ou « l’être français », mais une « réflexion sur une identité qui ne serait pas un noyau menacé à protéger de l’altérité, mais au contraire un accueil de ces altérités ne cessant de s’ajouter à ce patchwork vivant qu’est un pays. Là où Delépine touche particulièrement juste, c’est en élargissant le champ de réflexion sur la question identitaire à celle, plus générale, des identités, si obsessionnellement présente dans certains milieux militants de la gauche dite radicale. « La diversité, écrit-il, [y] est devenue la diversité des identités, chacune fonctionnant selon la même pente totalitaire que l’identité nationale de l’extrême droite. » C’est sans doute un peu sévère, mais non dénué de fondement.
Ce recueil, d’indispensable lecture par les temps qui courent, contient également, sous forme d’entretiens ou de textes, des contributions de Jesse Oslavsky, de Gwenola Ricordeau, de Mathias Reymond, de Tomás Ibáñez et de Patrick Samzun ainsi que de précieuses notes de lecture.
Freddy GOMEZ