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De la gentrification des campagnes
Article mis en ligne le 7 juillet 2021

par F.G.


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« Malheureusement, ce reflux des villes vers l’extérieur ne s’opère pas sans enlaidir les campagnes : non seulement les détritus de toute espèce encombrent l’espace intermédiaire compris entre les cités et les champs ; mais chose plus grave encore, la spéculation s’empare de tous les sites charmants du voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les enclôt de murailles uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes prétentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces prétendues campagnes, la nature n’est représentée que par les arbustes taillés et les massifs de fleurs qu’on entrevoit à travers les grilles. Sur le bord de la mer, les falaises les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi en maints endroits accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs évaluant un lingot d’or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées, la même rage d’appropriation s’empare des habitants : les paysages sont découpés en carrés et vendus au plus fort enchérisseur ; chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d’un glacier, tout, jusqu’au bruit de l’écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les cataractes, les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de réclames, transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes brisées et le souffle du vent qui déploie dans l’espace des écharpes de vapeurs. »

Élisée Reclus (1830-1905),
Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, 1866.

La métropolisation est aussi une idéologie

Dans le courant des années 1970, la concentration des richesses [1] dans les agglomérations et des activités tertiaires « à haute valeur ajoutée » propres à la « techno-bureaucratie libérale » a donné lieu à la gentrification des centres urbains. Leurs conséquences ont été parfaitement décrites et analysées par Anne Clerval [2] et Jean-Pierre Garnier [3]. Elle s’est accompagnée d’une forme de zonage socio-économique qui se traduit par une polarisation des pratiques culturelles [4] et sociales [5]. L’éviction des classes populaires des centres-villes engendre une grave crise d’anomie politique dont l’un des symptômes est le « confusionnisme ambiant » [6]. Les gagnants de la mondialisation – qui sont partout chez eux – « se parent de vertus morales », le pur et le sain, et vantent les mérites d’un modèle « de société » présenté comme un idéal de vie fondé sur leur habitus, redonnant prégnance à la figure du Prêtre dont Nietzsche dénonça la perversité. Un idéal de vie qui est l’expression d’un rapport « de classe » [7]. Les centres-villes sont devenus des lieux réhabilités et spécifiquement dédiés aux classes moyennes supérieures – le « festif-créatif » y est à l’honneur. Les lieux jadis populaires sont devenus une scène flatteuse pour « l’after work » réussi. Leur domesticité et les services nécessaires à leur bien-être » (personnel de nettoyage et d’entretien, serveurs, livreurs, etc.) sont « tenus à distance ». Il suffit, pour en mesurer l’ampleur, à Paris, de prendre le métro à 6 heures du matin sur la ligne 13. Et l’on parlera, en les découvrant à l’occasion du confinement, de l’importance des « invisibles ». « Les invisibles, les territoires », … questions de vocabulaire ? Ou incapacité à nommer ceux qui vivent hors de ce conclave de connivence. Un monde qui n’est pas le leur doit ou se conformer ou disparaître sous les moqueries infatuées de prétention des « élus » au sens biblique du terme. Un monde et des populations (banlieusards, ruraux) qui, de toute façon, quoi qu’elles fassent, quoi qu’elles disent, seront méprisées. La bonne conscience des vainqueurs s’efforce d’éviter tous les risques du mélange, du brassage et de la rencontre. L’altérité n’est pas à l’ordre du jour. L’espérance d’une conversion rapide agite les ambitions politiciennes et sociétales des nouveaux arrivants. Mais, le mépris étant une « passion triste », il n’est pas dit que Spinoza ait été mobilisé en vain sur les conseils du coach. Il les écartera au profit d’une pensée positive et « pro-active », forcément et ostensiblement festive afin de bien montrer que l’on est une « gentille personne » et combien le pain sans gluten est une conquête qui implique que vous communiez avec les « forces positives de l’esprit ». C’est comme un ticket d’entrée au Paradis de l’émancipation par la consommation des produits « sains » vendus chez Biocoop. Mais, comme dit l’autre, écartez le naturel, il revient au galop. Au contact des ruraux, la patience de l’évangéliste a ses limites. Les Bouvard et Pécuchet de la « juste cause » en ont la prétention et savent se rendre immédiatement insupportables.

Oui, mais… ça branle dans le manche

En 2005, les ghettos de banlieues s’insurgent. Le principe de la répression collective sera, pendant des mois, le fondement des pratiques policières lors de la reprise en main « des quartiers » donnant l’impression, qui n’était pas fausse, d’une occupation militaire de l’espace résidentiel. La « vengeance » fut, dirent les habitants, l’âme de leur action (humiliation, intimidation, rien n’entrave les provocations et les règlements de compte qui, sous l’uniforme, passent pour des actes professionnels). Circulez, y’a rien à voir !

En 2018 et 2019, la révolte des Gilets jaunes sera aussi l’occasion de s’apercevoir que ceux qui, selon le préfet de police Lallement, « ne sont pas dans son camp » ne veulent pas être des « enfants de la République » (sic). La volonté politique du pouvoir se traduira, en effet, par la mise sous tutelle de « ces » populations. La concentration des élites sociales et administratives dans les grandes métropoles (Lyon, Paris, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rennes, Montpellier, etc.) crée un regroupement des fonctions de direction dans une douzaine de grandes agglomérations [8]. Les classes populaires (devenues leur domesticité) sont abandonnées aux aléas du déclin industriel [9] et aux conséquences de la spéculation immobilière, y compris en zones rurales. Le rapport ville-ruralité, ville-banlieues génère des relations conflictuelles entre « les élites urbaines » et « les autres ». Pour les uns ARTE et le folklore télégénique des chroniqueurs en roue libre ; pour les autres – autrement dit, ceux qui en subissent les conséquences et à qui l’on demande de la fermer –, une police militarisée à qui l’on a accordé un « blanc-seing » en matière de répression et qui, en 2018 et 2019, lors de la révolte des Gilets jaunes, s’en donna à cœur joie avec une inquiétante passion guerrière. Dans ce domaine, les forces de l’ordre et leurs syndicats peuvent, en effet, se vanter, lors de la répression de cette révolte des « invisibles », d’un bilan criminel [10] qui ne sembla pas troubler la conscience de ses donneurs d’ordre et a été ignoré par les néo-Rastignac. Et, dans l’indifférence des nouveaux élus de la juste cause, nous avons assisté à un déchainement de violences policières, condamnées officiellement par l’ONU et par le Parlement européen [11]

Les nouveaux évangélistes de la « vie saine »

La campagne médiatique de Greta Thunberg en 2018, porte-parole de cette culture de la petite-bourgeoisie urbaine en terre de mission, conduisit la jeune « activiste » à rencontrer tous les puissants de ce monde, y compris le pape, afin de partager sa colère et ses bons sentiments. Elle suscita, à vrai dire, autour de sa personne un étrange malaise que certains commentateurs, aussi caricaturaux que la jeune croisée, cherchèrent à traduire en opinion. Il faut bien avouer que la prétention de Greta d’incarner un pâle remake de Jeanne d’Arc face à Charles VII et sa cour leur facilita la tâche. En l’écoutant enchaîner des prestations médiatiques parfaitement orchestrées, tout être normalement sensé ne pouvait que songer au Guépard de Visconti : « Tout changer pour que rien ne change ».

En 2020, la victoire des écologistes dans les métropoles fut la traduction (politicienne) de cette évolution sociologique. Les zones dites rurales – qui le sont chaque fois moins à mesure que la gentrification y progresse – sont désormais devenues des terres de conquête pour des évangélistes venus convertir les « locaux » aux codes de la « vie saine et pure ». Or, comme vivre en milieu rural est devenu le rêve de nombreux citadins prêts à tout pour fuir la ville, marquant là une tendance profonde que la crise sanitaire et l’essor du télétravail n’ont fait qu’accélérer, tout indique que le choc des « cultures » n’en est qu’à ses débuts.

Comme personne n’aime les évangélistes, pour le dire simplement, cette confrontation « culturelle » a pour effet de provoquer une forme de « rejet » qui se traduit par un sentiment de défiance vis-à-vis des « donneurs de leçons » labellisés « bobos » [12]. Quelques soient les raisons de leur défiance, leurs adversaires se verront, eux, qualifiés de « fachos » (ou pire encore d’ « alliés objectifs des fachos » [13]). Ainsi se créent les conditions d’un affrontement aux contours plus ou moins vigoureux, mais dont les urnes ne donnent qu’une image pour partie tronquée et pour partie malsaine. À partir du moment où l’expertise du commentaire électoral ratifie ce clivage – les « bobos » contre les « fachos », autrement dit les « on est chez nous »… –, l’identification à l’insulte et le ressentiment (des « bobos » vis-à-vis des « natifs » [14] et des « natifs » vis-à-vis des « bobos ») feront le reste. Et tout y concourra. Ce qui, il y a peu, opérait certes comme révélateur d’une confrontation culturelle souterraine, mais surtout du petit bout de la lorgnette et de l’anecdotique, tend à fonder d’insurmontables clivages : le coq qu’il faut faire taire, la cloche de l’église qui dérange, la vache qui meugle, le chien qui aboie, le cheval qui défèque en passant devant chez soi, le tracteur qui pollue, les rendez-vous alcoolisés au bar du village. On peut en rire, mais jaune. Ainsi, plus sérieusement, si l’on en croit un article d’Alexandre Billette publié dans Libération du 24 mai 2021, dans la Drôme, « deux mondes » s’affrontent autour d’un projet de « magasin Lidl ! » : celui des marginalisés qui, tirant le diable par la queue, n’ont pas les moyens de s’approvisionner chez « Biocoop » ou « La Vie claire » et les autres, ceux dont leurs tarifs répulsifs ne grèvent pas leur budget.

Assainir et purifier participent bien du programme politique des « néos », les parodies de « démocratie participative » [15] délimitant finalement l’entre-soi du « pouvoir », fût-il « vert », bien mieux que le suffrage censitaire. Les classes aisées combattent les manifestations de l’existence même de ce peuple qui gêne le repos et la bonne conscience des « néo-ruraux ». Et pourtant, comme l’a rappelé le géographe Christophe Guilluy, « la France périphérique » représente 60% de la population française et il y a encore 7 millions d’ouvriers dans ce pays. Les élites, elles, sont persuadées que les ouvriers n’existent plus hors les factotums nécessaires à leur confort domestique. Ils redécouvrent au gré des élections cette malédiction propre à la démocratie représentative non censitaire. Dans les années 50 et 60, le PCF en jouait ; désormais le RN met ses pas dans ses traces et parle en leur nom. Les cadres, avec leurs familles et les retraités aisés ne représentent, faut-il le rappeler, qu’environ 20% de la population française et le socle d’un électorat qui aime qu’on le cajole, lui et les plus riches, car qui aimerait renoncer à sa part de rêve ? C’est un bloc social qui vote, décide, voyage, entreprend, un bloc dont Macron et Glucksmann Jr sont les incarnations.

Dans une telle configuration, les clivages entre populations urbaines (de cadres) et populations périphériques ou rurales se durcissent. Les premiers exigent des seconds des signes d’allégeance à leurs manières d’être et de consommer « sain » en se ruant dans les officines du « petit commerce du bien-être » [16]. Les seconds n’en ont ni les moyens, ni même parfois l’envie. Au milieu, c’est un grand ressentiment qui naît et qui, parfois, de plus en plus souvent, explose en colères logiques.

Jean-Luc DEBRY


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