Ce monde dont nous ne sommes pas

Notes pour un colloque
jeudi 5 octobre 2017
par  F.G.
popularité : 53%

■ Nous rendions, il y a peu, un hommage au récemment disparu Mezioud Ouldamer (1951-2017). Nous sommes aujourd’hui en mesure de le compléter en publiant le dernier texte qu’il ait écrit. À l’occasion d’un colloque – « Critique de la religion et athéisme en terre d’Islam » –, qui s’est tenu à la Bourse du travail de Paris en juin 2016, Mezioud avait été sollicité par les organisateurs. Faute de pouvoir se déplacer, il leur envoya cette contribution tout à fait révélatrice de cette démarche critique panachée d’humour qui fit sa marque. Mezioud était un de ces docteurs en rien qui peuvent parler de tout avec talent, et notamment de « ce monde où nous sommes mais dont nous ne sommes pas ». Visiblement, le retour ravageur de l’archaïsme religieux dans notre contemporaine postmodernité l’inspirait. Sans dieu, et donc libre de toute entrave consolante, c’est aux hommes et à leurs limites qu’il s’intéressait. Et au pouvoir qu’il réservait ses coups, ce pouvoir sur les hommes dont la religion, en terre d’Islam mais pas seulement, demeure l’un des plus puissants leviers.– À contretemps.

– I –

George Orwell recommandait, à qui songe faire fortune sans frais, d’inventer une religion. Il faut ajouter que cette judicieuse proposition dépend de la condition qu’une telle invention s’adosse à un pouvoir ou devienne elle-même ce pouvoir. C’est le lieu ici de distinguer entre religion et foi, croyance et piété.

Toute religion est une institution. Dès sa mise en œuvre elle n’a plus rien à voir avec aucune spiritualité, sinon de façade. Elle se tourne vers le siècle – vers la jouissance terrestre, le monde matériel. Ainsi Constantin se convertit le jour où lui apparut le signe de la Croix revêtu de l’attrayante proposition : in hoc signo vinces – à ce signe tu vaincras. L’histoire du monothéisme (il n’y a qu’un seul monothéisme ayant ses diverses versions, liturgies, credo, etc.) est tout entière enfoncée dans les affrontements pour le pouvoir et les plaisirs qui s’y rattachent – la chair est faible, toutes les professions de foi sont suivies de cette inéluctable résignation à laquelle tout religieux succombe. Le judéochristislamisme n’est qu’un vaste lupanar décoré de retables, de minarets en forme de bite, de téléologie libidineuse : les vierges aux yeux noirs promises aux hommes (Coran-fumée) ont leur équivalent dans Le Cantique des cantiques, etc. Le religieux vit dans la conviction que ce monde lui est insuffisamment prodigue en bienfaits ; il lui faut la cerise sur le gâteau de l’au-delà… C’est là que se rompt le lien entre la religion et la foi. Ici, il n’y a aucune intention discursive polémique. La chose a été remarquée. En mettant au « propre » ces notes, et lors d’une pause au cours de laquelle je feuilletais Choses vues de Victor Hugo, le hasard me met sous les yeux cette phrase qu’aurait dite un certain Nestor Rocqueplan : « Les gens du monde en ce moment vont à la tragédie comme les lorettes (les “putains” selon une note) vont à la messe, parce que c’est à la mode, et sans y avoir foi. »

De même que le cours magistral d’histoire ou de philosophie n’est ni l’histoire ni la philosophie, de même que le beau recueil de poèmes n’est pas la poésie, de même la religion n’est pas la foi, la croyance n’est pas la piété… À moins de prétendre qu’un Alexandre VI ou un Torquemada étaient des hommes pieux et charitables. Le croyant, le religieux sont des bavards qui veulent le monde à l’image de leur représentation. L’homme de foi, de bonne foi, ne s’occupe que de soi, de son perfectionnement, de son ijtihad pour l’authentique partisan de l’islam. Il y aurait un milliard de musulmans à travers le monde, peut-être. Il ne doit pas s’en compter en revanche, en faisant une estimation très large, plus de 100 000 de véritablement pieux. Aujourd’hui le tout-venant des croyants dont les pratiques ostentatoires n’ont rien à voir avec une quelconque piété se plaint de ce qu’il est convenu ou commode d’appeler « islamophobie ». Ils agissent, pensent et discourent au mépris de la simple politesse ou convenance – sans parler de courtoisie – et voudraient être aimés à raison de leur sans-gêne. Rien évidemment n’interdit à un individu d’être « islamophobe », raciste, aryaniste, antisémite, homophobe, etc. à condition que de tels sentiments ne revêtent pas le masque d’idées défendables sur la place publique. Libre à qui en a le désir de penser de moi « raton », « bicot », « bougnoule », « melon » tout le temps que cette langue fleurie reste dans le registre des aigreurs ou des amusements personnels. De même la religion étant affaire privée, elle n’a pas à envahir la rue pour y proclamer son omnipotence, sa « vérité », son « message ». Une histoire se rattachant à la tradition du prophète veut qu’un de ses enseignements, lors d’une controverse dogmatique, préconise au fidèle musulman de renoncer à convertir son contradicteur endurci dans « son erreur » en lui laissant comme dernier mot : Lakoum dinoukoum waliyadini (vous avez votre religion, j’ai la mienne). La seule place que la foi doit revendiquer sans conteste, c’est le cœur de celui ou celle qui s’en estime en possession. Il n’est nul besoin de mosquée pour s’adonner à la prière, et de même qu’il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d’un individu que dans tous les manuels d’histoire, de même il y a plus de spiritualité dans la confession privée de tel ou telle que dans n’importe quel édifice religieux, fût-ce la mosquée El Azhar ou celle de Paris, qui sont loin d’être de ses horreurs architecturales comme il en sort du sol en Algérie – pays où, il y a longtemps, une histoire prétendait que, « entre deux bars, il y avait un bar » ; aujourd’hui, « entre deux mosquées, il y a une mosquée ». Pays où du reste, comme sous d’autres cieux d’Allah, l’hypocrisie de la nécessité des mosquées est récusée par le fait que la présence des femmes n’y est que rarement tolérée. Il ne faut pas voir dans cette surenchère bâtisseuse un surcroît de piété et une réponse à cette marée montante. C’est un renforcement du pouvoir, un durcissement de l’État qui a fait d’une religion supposée parole d’Allah sa propriété. Allah a été exproprié.

– II –

L’existence d’un refus, d’un rejet, sinon d’une critique systématique de l’Islam (ce vocable désignant ici aussi bien la confession que son prétendu vaste monde unifié) ne fait pas de doute, mais elle reste insignifiante si on la compare au travail d’autodestruction de la dernière illusion religieuse. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille attendre que l’édifice s’écroule tout seul. La critique de la religion ne serait, entend-on, que posture ou imposture blasphématoire, une sorte de devoir d’impiété ou de plaisir de la transgression – comme celui que ressent le gamin sautant à pieds joints dans la flaque pour faire hurler une mère confite en propreté. Cette critique est toujours à faire, pourtant. Avec celle de la totalité du monde où nous sommes mais dont nous ne sommes pas.

Les caricaturistes de Charlie Hebdo – que le salut d’Allah soit sur eux – perdaient un peu leur temps – et, hélas, leur vie – à produire quelques dessins, d’ailleurs pour la plupart pauvres – plus risibles que drôles – au nom de la liberté de pensée, du droit au blasphème, etc. C’est tout l’Islam contemporain qui est une caricature religieuse sanglante et ses poussées intégristes ne sont que ses moments de fièvre incontrôlée. Il n’y a pas pire ennemi du musulman qu’un autre musulman : les guerres au Yémen, en Syrie, en Lybie, etc., les affrontements par forces interposées entre Iran et Arabie saoudite sont autant de règlements de compte entre musulmans. Évidemment ces massacres interreligieux sont commis en flagrante contradiction avec un autre enseignement du prophète : les musulmans ne combattent pas d’autres musulmans.

Point n’est besoin de revenir ici sur la confusion née, en Islam, de l’identification entre pouvoir spirituel et temporel. Et pas davantage sur la guerre interminable que se livrent musulmans sunnites et chiites : c’est là une question de pouvoir. Cet aspect a été traité par toute sorte d’auteurs – admiratifs des États arabes, comme Jacques Berque, ou hostiles, comme Bernard Lewis. Disons seulement que traiter d’intégristes les extrémismes meurtriers des mondes musulmans ou s’imaginer les flétrir en les affublant de la qualification de terroristes n’est rien moins que dérisoire. Aux yeux de son zélé partisan, le jihad est guerre sainte (oxymore dont s’est discrètement moqué, récemment sur France-Inter, un Stéphane Paoli qui a tout juste oublié de se mettre à la place des acteurs), le jihad est guerre pure, le jihad est guerre juste. Sainte, pure, juste quand bien même les recrues envoyées à ces tueries ne savent pas le premier mot d’une sourate. Il convient de signaler au passage la confusion pointant dans les propos de certains entre jihad et ijtihad : le premier terme se rattache à la propagation de la croyance le plus loin qu’il est possible et souhaitable de le faire ; le second concerne le renforcement de sa propre foi et évoque l’effort personnel pour purifier cette croyance par tout acte ou pensée pouvant plaire à dieu. Pour le tueur islamique, il va de soi que l’attentat qu’il a commis ou s’apprête à commettre, forcément agréé par dieu, est à coup sûr une œuvre d’art d’ijtihad, une hassana, un geste de vaillance, un élan de grandeur qui le met carrément au niveau, sinon du prophète, tout au moins de l’un des compagnons, des ’achara mubachara – les dix élus dont l’accession au paradis n’est pas négociable. Nous dirions les happy few, la petite élite. Le jihad combat un tiers ; l’ijtihad est combat contre soi.

Il est patent que, s’agissant des individus transformés en tueurs aveugles, les crimes commis au nom de dieu traduisent un effondrement de la personnalité et une impasse historique s’agissant des pays où règne la loi antihistorique de ce dieu encore avide de sang. Avidité qui confirme que ce dieu s’était aussi rallié au matérialisme vers la fin de sa vie. Après tout, il a créé le monde avant de s’endormir. Son monde aujourd’hui, c’est le Croissant infertile. La critique populaire fait parfois ressortir ce matérialisme de façon amusante.

Ainsi, il se racontait une histoire en Algérie… À sa mort, à vingt ans, Brigitte Bardot se retrouva face à saint Pierre et au diable. L’un la voulait pour le paradis ; l’autre la réclamait pour l’enfer. Querelle. Le ton monte. Injures. Brouhaha. Finalement ils décident de jouer la pulpeuse actrice au poker. Rien ne va, ils se disputent, s’accusent de tricherie, hurlent, en viennent aux mains… Le tapage est tel que dieu est tiré de son sommeil. Il vient voir ce qui se passe, s’informe auprès des deux rivaux, demande à voir l’ « objet » du litige… Ayant vu, il se tourne vers eux et dit :

– Donnez, donnez les cartes, je joue aussi !

Bien entendu, l’histoire est caricaturale : Brigitte Bardot est encore de ce monde.

Mezioud OULDAMER

Texte en PDF