Le mouvement des conseils en Allemagne

mercredi 26 avril 2017
par  F.G.
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■ Cette étude de Gianni Carrozza a été publiée en italien dans l’ouvrage collectif L’Altronovecento. Comunismo eretico e pensiero critico, Milano, Jaca Book, 2009, vol. I, L’Età del Comunismo Sovietico (1900-1945), p. 40-59. Avec la gracieuse autorisation de l’éditeur, nous en donnons ici une traduction française légèrement augmentée.– À contretemps.

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Au début de l’automne 1918, le général Ludendorff, qui exerçait une dictature de fait sur l’Allemagne à travers le haut commandement militaire, parvint à la conviction que la guerre était perdue et qu’une éventuelle révolution détruirait à la racine tout l’ordre social auquel il croyait et pour lequel il avait combattu. Il était en particulier convaincu qu’il convenait de protéger le corps des officiers, épine dorsale de l’armée et de la société allemande telles que, lui, les concevait.

Le 29 septembre 1918, Ludendorff prit l’initiative de convaincre Hindenburg d’abord, l’empereur Guillaume II ensuite, de céder le pouvoir au Parlement allemand. Ce passage de pouvoirs permettrait d’épargner aux militaires la honte d’une reddition signée au bout de quatre années de guerre, de faire endosser la responsabilité de la défaite aux sociaux-démocrates et surtout d’éviter que la structure de commandement de l’armée ne se délite, comme cela s’était produit en Russie l’année précédente.

Pour comprendre la situation qui s’était instaurée en Allemagne, il faut faire un pas en arrière. Au moment de l’entrée en guerre, la FVDG (« localistes », syndicalistes révolutionnaires et libertaires) avait été la seule organisation à se prononcer contre le conflit, ce qui lui avait valu d’être immédiatement interdite et ses journaux séquestrés [1].

Le 4 août 1914, le Parti social-démocrate (SPD) avait voté à l’unanimité les crédits de guerre réclamés par le gouvernement. Dans le cours du débat interne au parti qui avait précédé le vote, seuls 14 députés sur les 92 présents avaient pris position contre. La minorité avait pour porte-parole Karl Liebknecht et Hugo Haase. Mais personne ne voulait prendre la responsabilité de rompre l’unité du parti, et c’est Haase qui présentera la position du SPD au moment du vote : « À l’heure du danger, nous n’abandonnons pas la patrie. » La thèse de la « guerre défensive » fut acceptée par le parti, et la culture de l’unité à tout prix – partagée aussi bien par les militants que par les adhérents – remplit sa fonction. L’idée de révolution qui avait guidé le parti au XIXe siècle avait été progressivement abandonnée au bénéfice d’une croissance régulière de la représentation parlementaire, devenue peu à peu le véritable horizon de l’action politique du parti. On parviendrait au pouvoir, certes, mais à la tête d’une démocratie parlementaire, à travers les urnes, de façon ordonnée et sans verser de sang. Bref, les dirigeants sociaux-démocrates se concevaient comme les héritiers naturels de l’État mis sur pied par Bismarck [2]...

Pourtant, face à la durée du conflit et à l’intensité des sacrifices exigés de la classe ouvrière, l’unité du parti finit par se fissurer. Le 2 décembre, Liebknecht refusa de voter une nouvelle demande de financements de guerre. En mars 1915, on vit trente députés s’abstenir. Le 15 décembre, ils furent vingt à voter contre les crédits de guerre. Ceux-ci furent expulsés, par une courte majorité, et formèrent un groupe parlementaire indépendant. Les 6 et 7 avril 1917, les exclus et leurs camarades, réunis à Gotha, fondèrent l’USPD, le Parti social-démocrate indépendant. Les deux conférences de Zimmerwald et de Kienthal, organisées en Suisse l’une en septembre 1915, l’autre fin avril 1916, montrèrent – même si leurs effets sur les partis socialistes des diverses puissances belligérantes ne furent pas immédiats – qu’il existait une opposition à la guerre qui rencontrait une certaine sympathie, y compris dans le parti allemand. Cette opposition ne parvint pas à définir une ligne politique claire, mais elle rassembla des individus disparates – qu’on retrouvera bientôt dans l’USPD, d’où les prises de position fluctuantes qui seront les siennes – parmi lesquels on trouvait, à côté de Hugo Haase, Eduard Bernstein et Karl Kautsky, le jeune Hilferding, Paul Fröhlich et Kurt Eisner, mais aussi Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, qui dirigeaient la fraction de gauche du SPD (la Ligue spartakiste) avant leur expulsion.

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[1Jean-Paul Musigny, La révolution mise à mort par ses célébrateurs, même, Paris, Nautilus, 2001, p. 15.

[2Joseph Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Paris, Seuil, 1978, pp. 141-159. Sur le débat au sein du SPD au moment de l’entrée en guerre, cf. Arthur Rosenberg, Die Entstehung der deutschen Republik 1871-1918, Berlin, 1928 ; trad it. : Origini della repubblica di Weimar, Florence, Sansoni, 1972, p. 64-101