Résistances ouvrières au travail ?

À contretemps, n° 46, juillet 2013
samedi 19 juillet 2014
par  F.G.
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■ Michael SEIDMAN
OUVRIERS CONTRE LE TRAVAIL
Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires

Marseille, Éditions Senonevero, 2010, 368 pp.

Avec cet ouvrage, originellement paru aux États-Unis en 1990, Michael Seidman entend tirer de l’oubli une histoire qu’il prétend jusque-là ignorée, celle de la résistance ouvrière au travail. Pour ce faire, l’historien américain se concentre sur deux événements historiques de l’Europe des années 1930 : la révolution espagnole et le Front populaire français. Ce choix n’est évidemment pas anodin, l’auteur souhaitant montrer comment, dans des situations de contrôle ouvrier – révolutionnaire ou réformiste – de l’économie, la résistance au travail perdure.

Ainsi braque-t-il ses projecteurs sur les quelques conflits qui surgirent, au sein des entreprises socialisées par la CNT et l’UGT de l’Espagne révolutionnaire, entre ce qu’il appelle les « ouvriers militants de gauche » et les autres, conflits qui, nous dit-il, prirent des formes très variées (absentéisme, retards, vols, faux accidents du travail, etc.). Et d’exposer, ensuite, les mesures prises par les syndicats pour y répondre (mises à pied, licenciements, retenues sur salaire, règlements stricts). Pour la situation française, il s’attache à montrer comment les prolétaires surent profiter de l’avènement du Front populaire en 1936 pour échapper au cadre disciplinaire très strict imposé par le patronat dans les entreprises : grèves sur le tas, occupations, retards, absentéisme, etc. Et, comment, pour y faire face, les partis de gauche au pouvoir en vinrent à utiliser la police et l’armée, notamment un certain 30 novembre 1938 lors d’une grève générale massive pour la semaine de quarante heures. En conclusion de cette démonstration, Michael Seidman affirme que les organisations politiques et syndicales ne sauraient pouvoir prétendre représenter la classe ouvrière, tant elles seraient, selon lui, incapables de critiquer le travail en tant quel tel et de sortir d’une idéologie productiviste.

Si le thème de départ est intéressant, l’ouvrage de Michael Seidman se révèle, à la lecture, tout à fait décevant. Car, partant de quelques exemples trouvés ici ou là dans les archives, l’auteur s’embarque dans une généralisation quelque peu abusive d’un phénomène qui, dans le cas de l’Espagne révolutionnaire notamment, se révéla, semble-t-il, très marginal quant à sa portée. Déplorant l’absence d’un état des sources conséquent, l’historien reconnaît lui-même, d’ailleurs, la difficulté de chiffrer ces résistances au travail, ce qui ne l’empêche pas de tirer, à partir des très parcimonieuses données statistiques dont il dispose, des conclusions hâtives.

Il est indéniable, bien sûr, que la CNT développa, pendant la révolution de 1936, une logique productiviste – on se demande, d’ailleurs, compte tenu des réalités de la guerre, comment il aurait pu en aller autrement –, mais il n’est pas moins certain que cette logique ne fit globalement l’objet que de rares réactions hostiles de la part des travailleurs (et c’est justement cette absence de critiques qui aurait éventuellement mérité d’être questionnée). La séparation quelque peu arbitraire qu’instaure l’auteur entre, d’une part, les instances dirigeantes de la CNT et ses militants et, de l’autre, les travailleurs non militants – avec, bien sûr, l’idée que les premiers soumettraient forcément les seconds à leurs diktats – relève, outre d’un catalogage grossier, d’une claire prédisposition au basisme et d’une évidente méconnaissance de ce qu’était la base cénétiste de cette époque (beaucoup moins « pure » et « orthodoxe » que ne le supposent certains, et assurément très largement disciplinée).

Ce faisant, Michael Seidman cède à un travers connu et toujours contestable, celui qui consiste à jouer avec l’histoire pour lui faire dire ce qu’on souhaiterait qu’elle dise. Dans son cas, le postulat théorique de départ est clair : les ouvriers résisteraient naturellement au travail alors que les organisations syndicales qui les encadrent, productivistes en diable, seraient essentiellement là pour les faire marner. On admettra que, simpliste, cette grille de lecture idéologique ne saurait susciter de longs commentaires, surtout quand elle débouche, comme c’est ici le cas, sur l’illusoire perspective que la libération des travailleurs ne pourra se réaliser qu’à travers « l’utopie cybernétique de Lafargue ». Autrement dit, quand la mécanisation aura remplacé l’humain, le travailleur sera émancipé du travail. En gros, c’est ce que nous cuisine, jour après jour, le capitalisme réellement existant, ce que semble avoir oublié Michael Seidman.

Guillaume GOUTTE